Les limites planétaires sont au nombre de neuf et déterminent des seuils pour des processus essentiels au delà desquels le maintien de la stabilité et de la résilience de la Planète est menacé. Six sont d'ores et déjà transgressés dont celui du cycle biogéochimique de l'azote, indispensable à la croissance des végétaux. Avec la généralisation des engrais azotés, l'agriculture intensive a massivement contribué à le perturber en sur-fertilisant les sols. Comment en est-on arriver là ? 


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    The ConversationAlerte rouge ! Six des neuf Limites planétaires sont désormais dépassées. Et l'agriculture industrielle porteporte une lourde responsabilité. C'est ce que rapporte l'équipe de scientifiques réunie autour de Johan Rockström, dans un article paru en septembre dernier.

    Avons-nous suffisamment de nourriture sur Terre pour l'humanité entière ? Réponse avec Bruno Parmentier dans cet épisode de Fil de Science. © Futura

    Pour rappel, les limites planétaires sont des valeurs d'indicateurs de perturbation au-delà desquelles la dynamique du système Terre s'engage dans une dérive incontrôlable et irréversible qui compromet l’habitabilité même de notre planète. Ce concept de dépassement est clair pour la plus connue de ces limites, celle qui concerne le réchauffement du climat. Pour maintenir l'accroissement de la température moyenne du globe en dessous de 1,5 °C, et éviter ainsi, sinon le changement climatiquechangement climatique déjà en cours, du moins son emballement au-delà de ce qui est supportable, il faut maintenir la teneur en CO2 atmosphérique en dessous d'un certain seuil, ce qui nécessite d'atteindre rapidement une neutralité des émissions de CO2.

    Sur 9 variables du système Terre monitorées, 6 font aujourd’hui l’objet d’un dépassement de frontière planétaire. © <em>Stockholm Resilience Centre</em>, CC by
    Sur 9 variables du système Terre monitorées, 6 font aujourd’hui l’objet d’un dépassement de frontière planétaire. © Stockholm Resilience Centre, CC by

    La pertinence d'une telle limite globale en ce qui concerne le climat est facile à admettre parce que le cycle du carbone est ouvert sur l'ensemble de la planète et le CO2 émis (ou capté) en n'importe quel endroit du globe affecte immédiatement l'ensemble de l'atmosphère. Il en va différemment pour la limite planétaire relative à l'azoteazote, dont le dépassement résulte en grande partie et de façon plus complexe de l'industrialisation de la production agricole.

    Mais comment l'agriculture peut-elle affecter le cycle de l’azote ? Comment celui-ci a-t-il pu atteindre un point de dépassement ? L'industrialisation de l'agriculture est-elle indispensable pour nourrir l'humanité ? Faisons le point.

    Le cycle naturel de l’azote

    Pour commencer, il faut bien se représenter le cycle naturel du carbonecarbone et de l'azote, deux des principaux éléments constitutifs de la matièrematière vivante, dans la forêt par exemple. Le fonctionnement de la forêt repose sur l'équilibre entre d'une part la production végétale, qui transforme les formes minérales (inorganiques) du carbone et de l'azote en biomasse (organique), et d'autre part la décomposition de cette biomasse par les animaux, les champignons ou les microorganismesmicroorganismes qui la reminéralisent.

    Mais alors que la forme inorganique du carbone (le CO2) est présente dans l'atmosphère, uniformément distribuée à l'échelle du globe et prélevée par les plantes au niveau de leurs feuilles, l'azote, lui, est reminéralisé dans le sol et prélevé par les racines des plantes. La fermeture du cycle de l'azotecycle de l'azote doit ainsi être locale : toute perte entraîne un risque d'appauvrissement du sol qui compromet la poursuite de la croissance végétale.

    © Gilles Billen
    © Gilles Billen

    Or, l'azote minéralminéral présent dans les sols, est très mobilemobile. Il existe sous plusieurs formes, l'ammoniacammoniac (NH3, NH4+) très volatile, le protoxyde d'azoteprotoxyde d'azote (N2O) gazeux, le nitrate (NONO3-) très soluble. Les pertes d'azote vers l'atmosphère et vers les eaux souterraines sont donc importantes, et c'est bien ce qui fait de l'azote l'élément limitant principal de la production des végétaux.

    Pourtant, l'azote est présent largement dans l'atmosphère : il en constitue même 78 %, mais il s'y trouve sous sa forme moléculaire N2, un gazgaz inerte que la plupart des organismes sont incapables d'utiliser. Seule une classe de végétaux, les légumineuses (pois, lentilleslentilles, haricots ; trèfle, luzerne ; mais aussi certains arbresarbres comme l'acacia), sont capables de puiser dans ce stock d'azote gazeux grâce à une association symbiotique avec des bactériesbactéries disposant des enzymesenzymes nécessaires pour transformer l'azote moléculaire en protéinesprotéines. C'est cette fixation symbiotique qui compense les pertes environnementales naturelles d'azote et permet la pérennité du fonctionnement des écosystèmesécosystèmes terrestres.

    Agriculture et fertilisation

    Dans le cas des systèmes agricoles, le cycle de l'azote est structurellement ouvert. À chaque récolte de végétaux, l'azote qui y est contenu est emporté loin du sol dont il provient. Pour éviter l’appauvrissement du sol, il est donc nécessaire de lui restituer par un moyen ou par un autre l'azote qui lui a été soustrait tant par la récolte elle-même que par les pertes environnementales : c'est l'objet de la fertilisation.

    © Gilles Billen
    © Gilles Billen

    Il existe de nombreux modes de fertilisation. L'épandageépandage des excréments des animaux et des hommes qui ont consommé les plantes constitue la manière la plus naturelle d'assurer le bouclage du cycle de l'azote, mais il peut être malaisé si le lieu de consommation des aliments est éloigné de celui de leur production. Par contre, l'épandage sur les terres arablesterres arables des déjections du bétail nourri sur des pâturages semi-naturels voisins peut constituer le moyen d'un transfert de fertilité de ces pâturages vers les terres arables.

    C'était la base de la fertilisation des systèmes de polyculture-élevage traditionnels. Le recours à des rotations culturales dans lesquelles alternent les céréalescéréales et les légumineuses constitue également un moyen de fournir aux céréales l'azote fixé par les légumineuseslégumineuses qui les précèdent sur la même parcelle. En climat tropicalclimat tropical, la coexistence d'arbres fixateurs d'azote et de cultures herbacées permet aussi un apport d'azote par fixation symbiotique. On le voit, les moyens traditionnels d'assurer la fertilisation des sols agricoles ne manquent pas.

    Depuis à peine plus d'un siècle, les engrais industriels sont venus s'ajouter à cette panoplie. À la veille de la Première Guerre mondiale, les chimistes allemands Fritz HaberFritz Haber et Karl Bosch mettent au point le procédé qui permet, sous haute pressionpression et à haute température, de forcer la réaction de l'azote de l'airair avec l'hydrogènehydrogène (alors issu du charboncharbon, et aujourd'hui du gaz naturelgaz naturel) pour produire de l’ammoniac (NH3) puis de l'acideacide nitrique.

    Si ce procédé sert tout d'abord à produire des explosifs (dont la fabrication nécessite beaucoup d'acide nitrique !), il permettra ensuite de produire en massemasse des engrais azotés de synthèse, qui assureront bientôt une part croissante de la fertilisation des sols agricoles, rendant désuète la polyculture-élevage et ouvrant la voie à l'intensification et à la spécialisation de l'agriculture, désormais adossée à l'industrie chimique lourde.

    Pour certains auteurs, le procédé Haber-Bosch constitue le « procédé industriel le plus important » de l'histoire moderne. Plus déterminante encore que l'invention de l'avion, de l'énergieénergie nucléaire ou de la télévision. Dès 1924, le biologiste Alfred Lokta s'émerveillait :

    « Le développement extraordinaire [du procédé Haber Bosch] est bien davantage que le départ d'une nouvelle industrie. Il représente rien moins que le début d'une nouvelle ère ethnologique dans l'histoire de l'humanité, une nouvelle époque cosmique. ».

    Et c'est bien de cela qu'il s'agit : cette nouvelle ère s'appelle l’Anthropocène, et aujourd'hui à l'échelle du monde, la quantité d'azote réactifréactif introduite annuellement par l'industrie des engrais dans la biosphèrebiosphère, dépasse celle apportée par l'ensemble des processus naturels de fixation biologique. À l'échelle de la planète, la vitessevitesse de circulation de l'azote a donc plus que doublé.

    Les pertes environnementales d’azote

    Ce qui pose problème dans cette accélération, ce sont les pertes environnementales d’azote qui en résultent. En effet, plus on utilise d'engrais azotés pour augmenter les rendements agricoles, plus l'azote apporté perd en efficacité et plus augmentent les pertes par lessivagelessivage et volatilisation (Figure 2). On appelle surplus azoté cet excès d'azote amené aux sols par rapport à la quantité effectivement exportée par la récolte.

    C'est ce surplus qui cause la contamination des eaux souterraines au-delà des limites de potabilité, qui contamine les eaux de rivières et conduit à l’eutrophisation des zones marines côtières provoquant marées vertesmarées vertes, efflorescencesefflorescences toxiques et anoxieanoxie des fonds. C'est ce surplus, également, qui conduit à des émissionsémissions atmosphériques d'ammoniac, responsables de la formation d'aérosolsaérosols avec de graves effets sur la santé humaine.

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    C'est la raison pour laquelle dans la démarche de définition des limites planétaires au-delà desquelles la viabilité de l'Homme sur terre n'est plus garantie, l’équipe de Rockström a retenu la valeur du surplus azoté agricole. La valeur plafond de ce surplus, définie pour protéger localement l'eau et l'air, varie largement selon les régions du monde, mais leur somme à l'échelle du globe peut-être estimée à 60 millions de tonnes d'azote (60 TgN/an), à comparer à la valeur actuelle de près de 130 TgN/an.

    Cet écart colossal entre la limite à ne pas dépasser et la valeur effective actuelle justifie l’objectif récemment affiché par la Commission européenne et par la Conférence sur la BiodiversitéBiodiversité des Nations unies de réduire de moitié les pertes environnementales d'azote à l'horizon 2030.

    Réduire de moitié les pertes d'azote de l'agriculture pour respecter les limites planétaires ne pourra pas se faire par de simples ajustements de pratiques. Les fabricants d'engrais industriels font miroiter les progrès que pourraient apporter l'agriculture de précision, l'usage d'inhibiteurs de la nitrification dans les sols, l'amélioration variétale des plantes cultivées, etc.

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    Tout indique que ces progrès, s'ils ouvrent de nouveaux marchés juteux à l'industrie des agro-fournitures, n'entraîneront qu'une réduction marginale des pertes d'azote : le premier levier pour accroître l'efficience et diminuer les pertes, est la réduction de la production agricole elle-même !

    © Gilles Billen, Fourni par l'auteur
    © Gilles Billen, Fourni par l'auteur

    Nourrir le monde sans pourrir la planète

    Mais peut-on raisonnablement désintensifier l'agriculture sans compromettre la sécurité alimentaire d'un monde qui atteindra 10 milliards de bouches à nourrir en 2050 ? La réponse est oui selon un grand nombre d’études récentes. Mais à condition d'accompagner cette désintensification par trois changements structurels majeurs du système agro-alimentaire tout entier.

    Le premier consiste à généraliser les systèmes de cultures qui ont fait leurs preuves dans l'agriculture biologique, basés sur des rotations longues et diversifiées alternant céréales et légumineuses, ce qui permet de se passer des engrais de synthèse comme des pesticidespesticides.

    La plantation de légumineuses, ici pois chiches, permet d’enrichir les sols en azote. © DedovStock, Shutterstock
    La plantation de légumineuses, ici pois chiches, permet d’enrichir les sols en azote. © DedovStock, Shutterstock

    Le second levier consiste à reconnecter l'élevage et les cultures, avec des animaux nourris sur les seules ressources fourragères locales (herbe, légumineuses fourragères, grains seulement quand ceux-ci peuvent être produites en excédent des besoins humains) et dont les excréments peuvent être recyclés sur place, assurant la fermeture maximale du cycle de l'azote.

    L'élevage industriel étant ainsi abandonné, la part de produits animaux dans le régime alimentaire humain doit être substantiellement réduite : c'est le troisième levier. Un régime alimentaire où les produits carnés et lactés sont réduits à 30 % du total des apports de protéines (contre 65 % en France actuellement) serait non seulement plus sain, en ce qu'il permettrait de réduire les risques de maladies cardio-vasculaires et de certains cancerscancers, mais serait également plus équitable, en ce qu'il diminuerait la part de la production agricole aujourd'hui consacrée à l'alimentation du bétail, et pourrait être généralisé à tous les humains de la planète. À l'échelle de l’Europe, il a été montré qu'un tel scénario agro-écologique est le seul qui permette effectivement de réduire de moitié les pertes environnementales d'azote et les émissions de gaz à effet de serregaz à effet de serre de l'agriculture.

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    Il faut donc dépasser l'idée que seule la poursuite de l'intensification de la production agricole industrielle, de sa spécialisation et de l'accroissement du commerce international des produits agricoles permettra d'assurer les besoins alimentaires croissants de la planète. Bien au contraire, ce modèle agricole est aujourd'hui clairement identifié comme cause de perturbation majeure du fonctionnement planétaire. Nourrir la population mondiale future tout en respectant l'habitabilité du monde ne pourra se faire que grâce à des changements structurels majeurs du système agro-alimentaire mondial alliant sobriété, reconnexion et agro-écologie.

    Cet article s'inscrit dans le cadre d'un projet associant The Conversation France et l'AFP audio. Il a bénéficié de l'appui financier du Centre européen de journalisme, dans le cadre du programme « Solutions Journalism Accelerator » soutenu par la Fondation Bill et Melinda Gates. L'AFP et The Conversation France ont conservé leur indépendance éditoriale à chaque étape du projet.