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L'estuaire et la plaine maritime

Dossier - Découvertes en Baie de Somme
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Pour éviter une dégradation irréversible des paysages et de sa biodiversité, la Baie de Somme bénéficie aujourd'hui de toutes les mesures de protection applicables à un espace littoral. Voici une « promenade » dans la région de la baie, laissant l’arrière pays pour une autre occasion.

  
DossiersDécouvertes en Baie de Somme
 

La Somme se jette dans la Manche par un estuaire «  la baie de Somme » qui a conservé un caractère sauvage, mais qui n'est plus une baie. Le site se compose de larges plages de sable, de vasières, de prairies et de zones humides

Baie de Somme / Le Crotoy. © Raimond Spekking, Wikimedia, CC by-sa 4.0

La mer se trouve actuellement à 14 km de St Valery par le chenal de navigation ; le marnage y est important : de 5 à 8 m selon les endroits et la navigation dans le chenal n'est possible que 2 heures avant et après la haute mer.

Territoires de la baie de Somme

 A -  La Baie de Somme : l’estuaire

L'estuaire de la Somme est l'une des plus célèbres haltes européennes pour les oiseaux, avec plus de 360 espèces répertoriées : certains ne font que passer, d'autres s'y arrêtent pour hiverner comme le Tadorne de Belon et le Canard pilet, ou pour s'y reproduire comme la Spatule blanche.

Canard pilet - Tous droits réservés Tadorne de belon - Tous droits réservés Spatule blanche - Tous droits réservés

La baie de Somme est d'importance nationale pour 15 autres espèces.  La plus importante colonie française de phoques veau-marin (chassés jusqu'en 1920) y a élu domicile. La flore est aussi exceptionnelle par sa diversité et le nombre d'espèces rares et protégées au plan européen, dont le Liparis de Loesel et le chou marin, protégé lui aussi.

Liparis de Loesel Chou marin

Les activités humaines sont le pâturage extensif, la mytiliculture, le tourisme (fréquentation mal contrôlée des espaces naturels sensibles), la pêche à la coque, à la palourde, à la civelle, à la crevette grise et que sais-je encore, excessive comme partout, le ramassage des salicornes entre autres( on laboure le schorre pour pouvoir l'exploiter), l'exploitation de granulats (voir paragraphe de ce dossier sur les galets) et, malheureusement une chasse intensive au-delà des réserves fauniques ce qui vaut d'ailleurs à la France, et pas seulement à la baie de Somme, d'être stigmatisée par le World Watch Institute...et ses très nombreux bassins de chasse qui donnent la varicelle au territoire vu d'avion.

Des menaces importantes pèsent donc sur le site :

-- ensablement de la baie,
-- manque d'eau dans certaines zones humides,
-- pollution,
-- eutrophisation...
-- la pression démographique (touristique) y est très importante,
-- les activités mal contrôlées : excursions en canoë, traversée de la baie à pied, en période de reproduction ou de migration...
-- navigation de plaisance etc...

B -  Phaeocystis globulosa

1 - Le bloom de la manche orientale

La vie marine est aussi marquée par les saisons. Début mars crée des conditions favorables à la reprise de la vie et le stock de sels nutritifs a pu se reconstituer pendant l'hiverToutes les conditions sont prêtes pour un bloom ! En mars, aux espèces hivernales de phytoplancton viennent s'en ajouter d'autres : la variété est grande mais n'est pas visible. Dans un litre d'eau, il y a plusieurs millions de cellules.
 
Le zooplancton prend lui aussi son essor avec un léger retard s'alimentant sur cette biomasse végétale. En Manche orientale, en avril-mai, la mer est le théâtre d'un dysfonctionnement de l'écosystème dû à l'activité humaine. La mer passe du gris bleu au brun, la côte s'imprègne d'une odeur : "ça sent la mer". A la côte, la mer abandonne une écume révélatrice....

Hubert Grossel, Ifremer : écume de Phaeocystis, côte d’opale

2 - Qu'est-ce que le Phaeocystis globosa?

Les chercheurs de l'Ifremer de Boulogne-sur-mer ont lancé une campagne d'information sur le bloom de phytoplancton marin, phaeocystis, à l'origine, à la fin du printemps, de la "mousse" qui apparaît sur les côtes du Nord de la France. Toute l'information est mise en ligne sur le site Internet de l'Ifremer.

Phaeocystis est une des plus importantes espèces composant les flagellées. Les particularités de son cycle de vie et de sa physiologie peuvent expliquer ses dominations sur les autres flagellées au printemps et ses influences sur l'écosystème. Elle a une capacité de prolifération importante et rapide dans les eaux littorales, il forme des colonies gélatineuses. Décrit en 1955, il a deux formes différentes connues : cellules isolées et colonies, de plusieurs milliers de cellules, englobées dans un mucus gélatineux.

La première forme est une forme mobile de 3 à 10 µm de long, pourvue de 2 flagelles et d'un appendice en forme de flagelle (haptonema), de 2 chloroplastes, avec un filament de 50 µm de long et d'une enveloppe.
L'autre forme est une colonie de cellules, dépourvues de flagelles et d'écaille, dans une matrice gélatineuse de plusieurs millimètres.


Phaeocystis
- Colonie gélatineuse

Les colonies offrent un exemple d'une entité dans laquelle les cellules, se multipliant dans un mucus, perdent une part de leur individualité. Avec la lumière, les cellules sécrètent le mucus qui peut constituer 50% du carbone fixé. Le mucus semble avoir un rôle physiologique : les polysaccharides du mucus constituent un substrat énergétique catabolisé par les cellules durant la nuit. Ceci permet aux algues de continuer leur croissance, la nuit, sans accumuler de réserves énergétiques dans leur propre cellule.

Pour se développer, un bloom requiert beaucoup d'énergie lumineuse et un milieu riche en nutriments.
La spécificité de Phaeocystis réside aussi dans son exceptionnelle écologiec'est un phytoplancton marin qui été montré comme dominant un écosystème entier, et se distinguant par un cycle de vie polymorphique complexe qui induit des changements importants dans la structure et le fonctionnement des chaînes alimentaires planctonique et benthique, aussi bien que dans la biogéochimie (Ifremer).

Cycle de Phaeocystis globosa (© Université de Lille)

Des comptages ont été réalisés et donnent par exemple pour 1985, car ce n’est pas un phénomène très récent :

  • Mars :  5100 cellules par cm3
  • Avril  :  54000
  • Mai  :   3800

Sa distribution géographique : côtes de la mer du Nord jusqu'aux mers polaires et certaines régions septentrionales de l'Atlantique et du Pacifique. (Voir aussi, à propos de bloom, notre dossier "Cristallographie : chimie de la calcite")

Les paramètres facilitant le bloom sont multiples :

- milieu côtier enrichi (par l'homme) : azote, phosphore ou ammonium
- température et salinité
- vent et marée sont des facteurs aggravants par endroits,
- caractéristiques physiologiques de l'espèce.

Tableau concernant nitrates et phosphates dans le Rhin

Bien sur des chiffres comparables doivent exister pour la Somme, la Seine, l'Escaut, La Weser, l'Elbe etc.

Les conséquences :

formation d'écume, une grande partie de la production est du matériel mucilagineux. Cette mousse peut constituer une gêne : obstruction les filets, odeur nauséabonde.
production (?) de toxines létales, pour les alevins de harengs ou de plies...
l'épaisseur de mousse peut atteindre 2 mètres par endroits. Les poissons fuient ces zones et il y a donc des changements importants dans le fonctionnement des chaînes alimentaires (plancton, benthos, pelagos).
le phénomène peut durer plus d'un mois !
ces algues libèrent dans l'atmosphère des composés soufrés qui acidifient les eaux de pluie dont le diméthylsulfide (DMS) est le plus important. L'émission de sulfures « océan-atmosphère » équivaut à celle de l'industrie soit environ 65*1012 g de S par an....
la diminution du bloom en mer du Nord, n'est pas causée par les prélèvements du zooplancton, mais le phytoplancton est décomposé par des bactéries planctoniques. Si la colonne d'eau est stratifiée, (rive allemande et Danemark), le dépôt de matière organique peut entraîner une baisse de l'oxygène du fond, qui provoque une mortalité du poisson et des crustacés. De tels événements ont été observés dés 1930, mais semblent se produire de plus en plus fréquemment.

Influence du bloom de Phaeocystis globosa sur la structure et la productivité du réseau trophique planctonique. ( Article du Dr Elvire Antajan de l'Observatoire océanologique de Villefranche-sur-mer. Voici le résumé)
"La formation des colonies de Phaeocystis globosa (Haptophyceae) est un phénomène majeur du bloom phytoplanctonique printanier en Manche orientale tout comme dans la Baie Sud de la Mer du Nord. Ces efflorescences surviennent après un bloom précoce de diatomées consommant les stocks hivernaux de phosphate et de silicate, et sont soutenus par un excès de nitrate provenant des activités humaines. La prédation intense exercée par le mésozooplancton sur le microzooplancton pourrait stimuler le développement de P. globosa par le biais de la baisse du broutage due au microzooplancton. De la même manière, le microzooplancton en passant d'un régime herbivore à un régime bactérivore pourrait favoriser les poussées de microautotrophes, dont Phaeocystis. La compréhension de ces mécanismes implique une meilleure analyse quantitative et qualitative des relations trophiques entre ces différents compartiments de la chaîne alimentaire. Des expériences d'incubation en conditions in situ ont donc été réalisées pour estimer l'ingestion à la fois du micro- et du mésozooplancton (plusieurs espèces de copépodes ont été étudiées). Le broutage du microzooplancton sur les micro algues et les bactéries a été estimé par la technique de dilution ; les bouteilles contenant le milieu naturel non dilué servant également pour estimer l'ingestion des copépodes (par rapport à des bouteilles non diluées dans lesquelles un nombre connu de copépodes appartenant à la même espèce et de même stade de développement a été rajouté). Les résultats de l'ingestion des copépodes sur Phaeocystis ont été comparés avec ceux obtenu par l'analyse de l'ADN (PCR quantitative) dans les contenus stomacaux des copépodes récoltés à la fin des incubations. Les résultats préliminaires montrent un important impact du broutage de microzooplancton sur le début du bloom de Phaeocystis. Les comportements alimentaires d' Acartia clausi et de Temora longicornis, deux espèces de copépodes dominantes durant le bloom de P. globosa dans cette région, présentent des régimes différents. Alors que l'on n'observe pas d'ingestion significative de T. longicornis sur P. globosa, les résultats obtenus avec la PCR quantitative indiquent que A. clausi ingère parfois P. globosa de manière significative."

C - La Plaine Maritime Picarde

Elle s'étend de la Baie d'Authie à Ault et est limitée à l'est par une falaise morte la séparant d'un plateau crayeux. Elle est en contact avec la Manche, par les dunes au nord et par le cordon de galets au sud. Les Bas-Champs de Cayeux couvrent 4 200 hectares de terres en dessous du niveau de la mer. Son histoire récente est marquée par l'intervention humaine.

Baie de Somme au temps des Romains

La pointe de Saint-Quentin-en-Tourmont, bien plus avancée dans la baie qu'aujourd'hui, reculait de 4 à 7 m/an. Elle constituait le musoir de la Baie de Somme, mais depuis les années 1980, elle accumule du sable. La Baie de Somme et la Plaine Maritime Picarde se transforment plus ou moins naturellement jusqu'au Moyen Age puis l'homme intervient «  massivement »
: canalisation de la Somme, construction des digues, creusement des canaux de drainage ... La Plaine Maritime Picarde est ainsi passée d'un complexe humide entre terre et mer alimenté par la Somme, l'Authie et la Maye à un estuaire et une succession de bas- champs exploités par l'homme.

La baie au XVème

D - Le conservatoire du littoral

Il intervient pour préserver la région :

  • Baie d'Authie
  • Baie de Canche
  • Baie de Somme
  • Dunes flamandes
  • Falaises Picardes
  • Hâble-d'Ault
  • Le Platier d'Oye
  • Massif d'Ecault
  • Massif du Marquenterre
  • Mont Saint Frieux
  • Site des Caps
  • Vallée de la Maye

Un exemple : le Hâble d'Ault dans les bas champs de la plaine maritime. Au Moyen Age, le cordon naturel de galets comportait une brèche reliant la mer à un vaste plan d'eau intérieur au milieu des bas-champs : le Hâble d'Ault était un excellent mouillage. Au XVème siècle, l'embouchure du Hâble d'Ault se trouvait à Onival et elle s'est déportée de 7 km vers le nord au XVIIIème.

Digues de renclôtures du Hable d’Ault

Parmi les digues datées, les plus anciennes se situent au nord de la zone, entre le Hourdel et le Cap Hornu (1625), non visibles sur la carte.

Les galets proviennent du démantèlement des falaises du Pays de Caux. Dans l'eau, ils sont roulés, érodés et s'arrondissent. Le démantèlement des falaises a créé une succession de pouliers ou crochons qui, vers le Nord, ont isolé des terrains de la mer : les Bas-champs de Cayeux.

Phare de Cayeux

Le cordon de galets laissait juste une ouverture qui fut fermée par l'homme en 1760 et le Hâble d'Ault a été isolé de la mer.

Carte du Hable d’Ault, propriétés du Conservatoire du littoral

Les zones de galets accueillent des habitats pionniers rares en Europe continentale. Elles abritent des végétaux adaptés à l'absence de sol, comme le chou marin protégé au plan national. Le Hâble d'Ault est un lieu privilégié pour divers canards et les Fuligules milouins et morillons, mais aussi Cygnes tuberculés, vanneaux huppés, bergeronnettes, bécasseaux et chevaliers gambette au fil des saisons. Une convention signée aura pour effet de remettre en état le site d'extraction des galets en recréant l'habitat des espèces assujetties à ce milieu :  gravelots et sternes.

Vanneau huppé - Tous droits réservés Chevalier gambette - Tous droits réservés Sterne pierregarin - Tous droits réservés

E - Le poulier de Hourdel

En géomorphologie, un poulier est un cordon littoral de galets qui se décolle de la côte pour donner une flèche littorale avançant en travers d'un estuaire et tendant à le rétrécir voire à le fermer, et l'obligeant au surcreusement.

Poulier de Hourdel vu d’avion

Sous Louis XIV, le poulier s'arrêtait à la Mollière d'aval, soit à 2 500 m de son emplacement actuel. Entre 1835 et 1963 la progression a été de 3 à 4 m par an, ce qui correspond à 450 m en un peu plus d'un siècle.(d'après DALLERY, 1956 ; REGRAIN, 1974).

Ce terme, d'origine picarde, vient de boulier (accumulation de boules) a été introduit dans le vocabulaire géomorphologique par Abel Briquet (1930). Le mot s'accompagne dans les faits, du terme de musoir : un littoral abrupt, attaqué par les eaux  d'un estuaire rétréci par un poulier.

Musoir érodé de la baie d’Authie

Tout milieu en contact avec la mer est en constante évolution, le poulier du Hourdel aussi.

Evolution du poulier au fil des décennies

Petit à petit, le poulier empêche l'entrée de l'eau de la Manche dans l'estuaire et un ralentissement de la vitesse du jusant provoque l'apport de sédiments 700 000 m3/ an environ !

Port de Hourdel

La Pointe du Hourdel est le passage brusque d'une plage de galets à de grandes étendues de sable dans la baie. A la pointe du poulier on trouve des dépressions de végétation halophile entourées de galets, mais, près du port, la slikke dénudée, annonce les mollières.


Mollières

Sur cette photo on voit très bien les mollières mais aussi les étangs de chasse qui donne cet aspect « varicelleux » au paysage.

Les galets cèdent la place aux fourrés dunaires, entre Cayeux et le Hourdel. Cette zone est riche au niveau des passereaux : Bruant lapon et le Bruant des neiges, l'Alouette Hausse-col... qui viennent du Nord de l'Europe ou,
plus communs, le Verdier ou la Linotte mélodieuse, l'Alouette des champs, le Pipit farlouse ou le Traquet motteux.

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