Un dégel du pergélisol a déjà libéré, en 2016 en Sibérie, des bacilles responsables de la maladie du charbon — l’anthrax comme l’appellent les anglophones — qui ont infecté des humains. © Alexander, Adobe Stock
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Faut-il craindre la libération de virus pathogènes avec la fonte du permafrost ? Décryptage

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Depuis plusieurs mois maintenant, le monde lutte contre la pandémie meurtrière de la Covid-19. En parallèle, le réchauffement climatique se poursuit, inexorablement. Deux sujets qui semblent éloignés, mais qui pourraient se rapprocher si, sous l'effet des hausses de températures, le dégel du permafrost venait à libérer des virus et des bactéries endormis depuis longtemps. Jean-Claude Manuguerra, virologue à l'Institut Pasteur, nous rassure... sur ce point-là.

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[EN VIDÉO] La fonte du pergélisol favorise le réchauffement climatique  Le pergélisol, ou permafrost en anglais, regroupe les sols de notre planète qui sont gelés en permanence. Il est menacé de fonte définitive par le réchauffement climatique. Sa disparition inquiète les scientifiques. Le Cnes nous en dit plus au cours de cette vidéo. 

À plusieurs reprises par le passé, l'humanité a été confrontée à des épidémies, voire à des pandémies, meurtrières. La « grippe espagnole » de 1918, due à une souche particulièrement virulente du virus, a fait entre 50 et 100 millions de morts dans le monde. La peste, causée elle par une bactérie nommée Yersinia pestis, ou encore la maladie à virus Ebola sont d'autres exemples connus. Et aujourd'hui, bien sûr, la Covid-19 que la directrice générale du Programme des Nations unies pour l'environnement considère comme un « message d'alerte pour notre civilisation qui joue avec le feu ».

Elle joue avec le feu en détruisant les espaces naturels et en faisant tomber les barrières qui existaient jusqu'alors entre les écosystèmes. Laissant la porte ouverte à des contacts rapprochés entre humains et espèces sauvages transportant des pathogènes infectieux. Une cause déterminante du développement de futur d'épidémies, selon les scientifiques.

Bacillus anthracis est la bactérie responsable de la maladie du charbon — l’anthrax, pour les anglophones. C’est l’une de celles qui pourraient être libérées par le dégel du pergélisol. © Kateryna_Kon, Adobe Stock

Des bactéries libérées par le dégel du permafrost

Mais les activités humaines sont aussi à l'origine d'un autre phénomène qui pourrait poser problème. Le réchauffement climatique anthropique est aujourd'hui en train de provoquer la fonte du pergélisol -- le permafrost, comme l'appellent les anglophones --, ces morceaux de sous-sol en principe durablement gelés. Un dégel qui libère petit à petit ce qui était retenu là, prisonnier depuis longtemps. Et notamment, alertent certains, des virus et des bactéries.

« Certaines bactéries sont à la fois extrêmement résistantes et pathogènes, tant pour les hommes que pour les animaux. C'est le cas de Bacillus anthracis, la bactérie responsable de la maladie du charbon -- une maladie mortelle si l'on ne prend pas rapidement les antibiotiques appropriés pour l'éliminer ; elle est aussi connue sous le nom d'anthrax --, qui sous forme de spores résiste très bien à des conditions difficiles de températures et d'humidité, nous explique Jean-Claude Manuguerra, virologue et directeur de recherche à l'Institut Pasteur. Des spores de Bacillus anthracis vieux de plus de cent ans et toujours viables ont déjà été retrouvées. Au XIXe siècle, les populations locales parlaient de "champs maudits" par cette bactérie qui demeurait dans les sols extrêmement longtemps ».

En 2016, les médias rapportaient ainsi l'histoire de cet enfant décédé de la maladie du charbon en Sibérie. Selon les autorités locales, un été anormalement chaud avait fait fondre le pergélisol qui retenait un renne infecté, libérant des spores viables de la bactérie. « À ma connaissance, c'est le seul exemple d'infection d'humains -- ou d'animaux -- par un agent pathogène provenant de la fonte des glaces », note Jean-Claude Manuguerra. Mais il montre que des bactéries peuvent bien être libérées par le dégel d’un pergélisol relativement superficiel. « Du côté de la fonte des calottes glaciaires, les risques sont faibles. Pour ne pas dire inexistants. »

Ce n’est pas le virus de la « grippe espagnole » viable que des chercheurs ont découvert dans le permafrost à la fin des années 1990. Simplement quelques séquences d’ADN qui ont permis sa reconstruction. © abhijith3747, Adobe Stock

Le dégel du pergélisol peut-il libérer des virus ?

Les virus susceptibles d'infecter les Hommes ou les animaux, quant à eux, restent relativement fragiles. Y compris ceux que les scientifiques qualifient couramment de résistants. Difficile pour eux de survivre à une congélation ou à une augmentation lente de la température. « Je n'imagine pas qu'un virus humain pathogène puisse survivre à la décongélation de la glace dans les conditions de réchauffement climatique, nous confie le virologue de l'Institut Pasteur. Sans parler du fait que pour commencer une chaîne épidémique, il faudrait qu'au moment du dégel, le virus infecte un être humain avant que la température devienne trop importante pour garantir sa conservation. Et que cet être humain rencontre ensuite plusieurs autres êtres humains qu'il infecterait. Il n'y a que dans le roman d'Hervé Bazin, "Le neuvième jour" que ce genre de scénario catastrophe peut se produire. »

Des virus d'amibes géants, des mimivirus comme les appellent les scientifiques, ont toutefois été découverts en Arctique. Le Pithovirus et le Mollivirus, en particulier, étaient enfouis dans le sol à 30 mètres de profondeur. Il a survécu à 30.000 ans de congélation avant d'être réveillé par les chercheurs. « Le virus H1N1 de la "grippe espagnole" de 1918 a en partie été reconstitué grâce à des séquences de son génome conservées dans le permafrost. Mais aucune trace, cette fois, d'un virus de la grippe congelé viable », précise encore Jean-Claude Manuguerra. Plus exactement, c'est à la fin des années 1990, dans la dépouille d'une jeune inuite de 18 ans, baptisée a posteriori « Lucie », que des fragments du virus H1N1 ont été retrouvés puis amplifiés par Jeffery Taubenberger pour déterminer la séquence complète du virus de la « grippe espagnole » de 1918.

Nous ne sommes pas loin du risque zéro.

« Sans avoir besoin de passer par une conservation par le froid, il existe dans l'environnement, beaucoup de bactéries très virulentes. Et nous avons probablement suffisamment d'inquiétudes à avoir concernant le coronavirus responsable de la pandémie de Covid-19 pour ne pas nous soucier d'un danger aussi diffus que celui de la potentielle libération d'agents pathogènes par le dégel du permafrost. Le risque zéro n'existe pas, mais nous n'en sommes pas loin, fait remarquer Jean-Claude Manuguerra en guise de conclusion. Les dangers de la fonte des glaces sont plus à chercher dans la libération potentielle de gaz à effet de serre ou dans la montée des eaux que dans celle d'un risque de pandémie ».

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