© Roland Lehoucq, Futura
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Les vertus du passé pour la société du futur, par Roland Lehoucq

ActualitéClassé sous :planètes , Terre , Environnement

Le fonctionnement d'une société humaine repose sur sa consommation de matière et d'énergie. En physique ce constat est une évidence car, selon elle, l'énergie mesure la capacité d'un système à transformer la matière. Le rythme de ces transformations est fixé par le débit d'énergie, aussi nommé « puissance ».

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[EN VIDÉO] Interview : la science-fiction est-elle réellement scientifique ?  Parfois, difficile de savoir si la science-fiction s'inspire des scientifiques ou si c'est l'inverse. Depuis sa création jusqu’à notre époque, ce genre émerveille, certainement parce qu’il s’appuie sur le rationalisme scientifique. À l'occasion des 70 ans du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), Futura-Sciences a interviewé Roland Lehoucq, physicien féru de science-fiction. 

Les activités humaines transformant de la matière en produits et en services, et chaque transformation requérant de l'énergie, il semble logique que la production économique, dont le rythme est mesuré par le produit intérieur brut (PIB) annuel, repose sur la puissance des machines du système productif. Une transformation particulière, la combustion, joua un rôle central dans l'évolution technique de l'humanité : grâce à une machine thermique, une partie de l'énergie chimique du combustible est convertie en travail mécanique.

Actuellement, 80 % de la puissance de nos machines, dix-huit mille milliards de watts à l'échelle mondiale, provient de combustibles fossiles non renouvelables, charbon, pétrole, gaz, dont l'abondance et le faible coût ont joué un rôle décisif dans la croissance économique de la seconde moitié du XXe siècle. Considérant les conséquences climatiques et environnementales désastreuses de l'usage des énergies fossilesémission de gaz à effet de serre et pollutions - la transition vers une société totalement libérée de celles-ci est vitale pour notre avenir.

Ne pas transformer notre Planète en fournaise est vital pour l'humanité. © Cromaconceptvisual, Pixabay, DP

Mettre fin à la surabondance pour préserver notre Planète

La nécessité de cette transition n'est pas essentiellement liée à la certitude que ces ressources fossiles finiront par se tarir. Bien sûr, l'illusion d'un monde inépuisable perdure à cause des améliorations techniques permettant d'exploiter des ressources de moins bonne qualité mais plus abondantes, mais à un coût énergétique plus élevé et avec des dégradations environnementales supplémentaires. La catastrophe climatique en cours est plutôt une question de surabondance : pour ne pas transformer notre Planète en fournaise, il faudrait laisser dans le sous-sol au moins la moitié des combustibles fossiles qui s'y trouvent encore... Autrement dit, pour la première fois dans son histoire, l'humanité doit renoncer à utiliser des sources d'énergie alors qu'elle a passé toute son histoire à les empiler les unes sur les autres pour augmenter sa puissance.

Barrage de Roselend. © Nabla01, Wikimedia commons, DP

Regarder le passé pour mieux appréhender l'avenir

Mais cette transition ne peut pas concerner que l’énergie. En effet, si sa consommation est à la base de la création de richesse qui rythme l'évolution de nos sociétés, il faut aussi se poser la question de l'origine de cette consommation qui n'existe pas ex nihilo mais repose sur des volontés humaines, qui ont elles-mêmes des déterminants politiques et économiques.

Ainsi le passage des énergies musculaire, éolienne et hydraulique à l'énergie thermique durant le XIXe siècle n'est pas entièrement dû à des raisons techniques, et tient largement à des raisons économiques ou politiques. Bien que l'unité d'énergie produite par une machine à vapeur au charbon coûte plus cher, soit plus polluante et plus dangereuse, les industriels anglais du textile favorisent cette voie car elle permet une production d'énergie individualisée et localisée dans les centres urbains où la main-d'œuvre est abondante, ce qui d'ailleurs favorise le patronat face aux mouvements sociaux. Par la suite, l'industrie du charbon révéla à son tour sa faiblesse : l'extraction et la commercialisation dépendaient de mineurs à qui leur savoir-faire et leur autonomie donnaient les moyens de peser sur le système économique. De plus, la concentration géographique et le caractère solide du matériau obligeait à transporter des quantités d'énergie importantes par voies ferrées, rendant possibles des opérations de sabotage. C'est grâce à ce pouvoir que les mineurs et plus largement les ouvriers européens ont pu améliorer leurs conditions de travail à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. L'industrie pétrolière s'est construite entre autres pour réduire ce pouvoir : le pétrole est un liquide susceptible d'être acheminé par pipelines et par bateaux, des voies plus difficiles à bloquer, rendant cette industrie moins sujette aux mouvements sociaux. Autrement dit, les choix énergétiques du passé n'ont pas uniquement répondu à une rationalité technique mais aussi largement à des choix politiques.

Si nous voulons garder le contrôle de notre avenir, c’est volontairement qu’il faut faire preuve de modération

De même, la suppression de notre consommation d'énergies fossiles doit se faire en interrogeant le monde dont nous avons hérité et en se posant la question de la transition sociale et politique qui doit accompagner cette suppression. Si nous voulons garder le contrôle de notre avenir, c'est volontairement qu'il faut faire preuve de modération, les récents confinements ayant donné un bel exemple de réduction contrainte par les événements, avec son cortège de désagréments, de frustrations et de malheurs.

Quel est le potentiel du recyclage ? © Freepng, DP

Entre croissance économique et pression environnementale

Pour repousser encore le moment de faire cet indispensable sevrage des énergies fossiles, certains soutiennent qu'il est possible d'assurer une croissance économique perpétuelle sans dégrader l'environnement. Il y a plusieurs raisons d'en douter. D'abord, les ressources matérielles et énergétiques les plus faciles ayant déjà été exploitées, les nouvelles sont donc plus rares et plus coûteuses. Ensuite, l'amélioration de l'efficacité énergétique est presque toujours compensée par un effet rebond, c'est-à-dire par une augmentation des usages ou une réallocation des moyens économisés pour produire plus.

Les auteurs de science-fiction ont longtemps conçu des univers prenant en compte les variables environnementales pour repenser nos modes de consommation et de production d'énergie. Dans cette fascinante interview, Roland Lehoucq nous parle de ces mondes imaginaires et de ce que la science-fiction a à apporter au milieu de la science. © Futura

Par ailleurs, les progrès techniques ne visent pas toujours les facteurs de production affectant le plus l'environnement et ne réduisent donc pas forcément la pression qu'il subit. Et même si elle vise juste, une solution technique à un problème environnemental peut en créer ou en exacerber d'autres : ainsi la production de voitures électriques met sous pression la production de lithium et de cuivre. Quant au potentiel du recyclage, il est limité : les taux de recyclage actuels de la plupart des matériaux sont faibles, et recycler nécessite de l'énergie et des matières premières « fraîches ». Enfin, l'impact des services est très sous-estimé : une économie de services n'est possible que s'il existe une économie matérielle, ce qui ajoute une pression écologique. Finalement, les rares pays, riches et consommateurs, où la croissance semble possible sans (trop) augmenter la pression environnementale ont tous externalisé une grande partie de leur production, et les dégâts qui vont avec, vers des pays plus pauvres et faiblement consommateurs.

Savoir identifier le superflu et faire preuve d'anciennes vertus

Si réussir à découpler la croissance économique et la pression sur l'environnement semble très difficile, identifier ce qui est superflu afin d'y renoncer devient essentiel pour préserver l'habitabilité de notre Planète. Cela passe sans doute par l'adoption d'indicateurs plus pertinents que le PIB mais aussi par la mise en place d'une société sobre en énergie et en matière, moins puissante donc.

Cette nécessaire réduction de la production et de la consommation concerne en particulier les humains les plus riches mais c'est collectivement qu'il faudra faire preuve d'anciennes vertus : la tempérance, pour renoncer à la puissance que nous confèrent les énergies fossiles, la justice, pour que le poids de cette renonciation soit équitablement réparti, la prudence, car il faudra faire les bons choix techniques, mais aussi politiques et sociaux, et enfin la force d'âme, pour affronter les épreuves qui s'annoncent.


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