L’Amazonie n’a pas toujours été une forêt vierge. Jusqu’à 10 millions d’habitants devaient la peupler avant l’arrivée des colons européens. © gustavofrazao, Fotolia

Planète

L’Amazonie a déjà été densément peuplée

ActualitéClassé sous :forêt , amazonie , agriculture

Longtemps nous l'avons imaginée vierge. Mais de nouvelles preuves montrent aujourd'hui que l'Amazonie était densément peuplée avant l'arrivée des premiers colons européens. Par près de dix millions d'habitants qui semblent avoir beaucoup à nous apprendre en matière de développement durable.

Des fouilles archéologiques menées dans l'Amazonie brésilienne renforcent la théorie selon laquelle la région a déjà été densément peuplée. Jusqu'à 10 millions d'habitants y vivaient probablement avant l'arrivée des premiers colonisateurs européens au XVIe siècle. De quoi battre en brèche la vision d'une forêt absolument vierge, un océan vert pratiquement inhabité.

Les fouilles, conclues en août, ont permis de retrouver des fragments d'objets en céramique ou de pierres taillées sur de vastes superficies de la forêt nationale de Tefé, une zone protégée au cœur de l'Amazonie brésilienne« Au début, nous pensions être en présence d'un seul site au bord d'un lac, mais il y en avait de nombreux autres. C'est un vrai complexe archéologique », explique à l'AFP l'archéologue Rafael Lopes, chercheur à l'Institut de développement durable Mamiraua (Brésil), qui gère la réserve naturelle du même nom.

Des traces d'espèces de plantes domestiques telles le cacao, l'açai ou le cupuaçu, et la présence avérée, il y a plus de 500 ans, de châtaigneraies fournies laissent penser que la région a été habitée par au moins cinq peuplements différents y compris les communautés riveraines du fleuve Amazone et indigènes actuelles. « Les chroniques de voyageurs qui ont descendu l'Amazone aux XVIe et XVIIe siècles font état de populations importantes, de milliers de personnes et de villages étendus, à moins d'une demi-heure de marche les uns des autres, en particulier dans la zone de Tefé », relève Rafael Lopes.

Les premiers Espagnols et Portugais débarqués en Amazonie ont apporté des maladies qui sont devenues épidémiques. Ils se sont aussi lancés dans des campagnes de conquête qui ont décimé les populations locales. Ainsi, les naturalistes européens qui se sont aventurés dans la région au XIXe siècle ont-ils pensé que l'Amazonie était un biome quasiment vierge. Mais dans les années 80, cette théorie a commencé à être battue en brèche. Et les expéditions de Rafael Lopes ont apporté des éléments supplémentaires. « Depuis plusieurs décennies, nous nous rendons compte que les premières chroniques de voyageurs étaient plus vraies que fantaisistes », raconte-t-il. Dans la prochaine phase des recherches, des milliers d'échantillons de céramique ou de pierres seront analysés pour voir s'ils corroborent l'hypothèse des chercheurs.

D’après des études scientifiques, entre huit et dix millions de personnes vivaient dans l’ensemble de l’Amazonie avant l’arrivée des premiers Espagnols et Portugais. Ici, un fragment de céramique retrouvé dans la réserve de Mamiraua (Brésil). © Bernardo Oliveiera, Mamiraua Institute of Sustainable Development

Développement durable : prendre exemple sur ces peuples anciens 

Les habitants originels, avec leurs techniques de développement durable des ressources naturelles « ont eu un impact positif sur la biodiversité » et auraient beaucoup à enseigner aux habitants d'aujourd'hui, estime le chercheur. « On trouve des centaines d'espèces végétales avec un degré ou un autre de domestication et aujourd'hui certaines d'entre elles sont les plus communes de toute l'Amazonie », explique Rafael Lopes. « Pour préserver la forêt, il est nécessaire de l'occuper de manière écologiquement responsable, sans l'endommager », prévient-t-il, au moment où le gouvernement de Jair Bolsonaro préconise l'autorisation des activités agricoles et minières dans les réserves indigènes et autres zones protégées.

Le problème, c'est la logique de l'occupation humaine.

« Le problème n'est pas la densité humaine, mais la logique de l'occupation. Et la logique qu'on veut imposer aujourd'hui c'est de conserver le moins possible et de détruire le plus possible pour faire de la place au bétail, au soja et autres monocultures, avec les incendies qui détruisent l'environnement », regrette M. Lopes.

« Toutes les données montrent que la préservation de la forêt a besoin de ces populations, des terres indigènes, des réserves environnementales avec les populations riveraines du fleuve », ajoute-t-il. « Nous devons mieux comprendre la manière dont les populations d'origine ont habité et habitent la forêt et nous devons nous servir de ces modèles. Et pas seulement en Amazonie. Cela peut nous permettre de préserver et même de récupérer d'autres biomes, une tâche importante, principalement dans le contexte de cataclysme climatique que nous vivons actuellement. »

  • Les premiers colons européens sont arrivés en Amazonie au XVIe siècle.
  • Les maladies qu’ils ont apportées et les campagnes de conquête qu’ils ont alors lancées ont décimé les populations locales.
  • Des populations qui sont aujourd’hui estimées à pas moins de 10 millions d’habitants.
  • Et des populations qui semblaient occuper la région dans une logique de développement durable.
Pour en savoir plus

Les étranges géoglyphes d'Amazonie racontent une antique gestion durable

La forêt amazonienne n'est plus depuis longtemps un écosystème vierge. Durant des millénaires, les peuples qui ont vécu là ont exploité cette région (qui n'a pas toujours été une forêt dense) mais d'une manière réfléchie, « durable » en langage moderne. C'est ce que montre l'étude de 450 géoglyphes, c'est-à-dire des amoncellements de pierres formant des formes régulières, repérés depuis la fin du XXe siècle dans l'ouest du Brésil.

Article de Xavier Demeersman paru le 11/02/2017

Géoglyphes découverts dans l’Ét d’Acre dans l’ouest du Brésil. La forêt amazonienne qui s’étendait là, il y a encore quelques années, cachait ces étranges structures. © Edison Caetano

La déforestation qui s’accélère ces dernières décennies dans la forêt amazonienne a mis en évidence dans l'État d'Acre, à l'ouest du Brésil, près de la frontière avec le Pérou, d'étranges structures de pierre enterrées longtemps demeurées inconnues car cachées par une végétation très dense. Les premiers de ces géoglyphes découverts datent des années 1980. À présent, les archéologues en connaissent plus de 450, répartis sur 13.000 km2. Les plus grands mesurent 11 mètres de long pour une profondeur qui peut atteindre 4 mètres. S'agissait-il d'habitations ou de fortifications ? Pour l'instant, faute de vestiges, les chercheurs privilégient l'hypothèse d'aménagements dans un but de rassemblements religieux.

Jennifer Watling, aujourd'hui archéologue à l'université de São Paulo (elle était alors postdoc à l'université d'Exeter), et son équipe ont réalisé des sondages jusqu'à 1,5 mètre de profondeur. L'équipe espérait ainsi éclaircir les mystères qui entourent ces structures mises en place, vraisemblablement, depuis le début de notre ère jusqu'à peu avant l'arrivée des premiers colons européens, il y a plus de cinq siècles. Les chercheurs voulaient aussi reconstituer les paysages qui les entouraient durant ces derniers millénaires.

La question à laquelle ils voulaient répondre, débattue depuis des décennies, est « dans quelle mesure les peuples autochtones ont eu un impact sur l'environnement en construisant ces vastes terrassements aux formes géométriques ». Leurs conclusions, qui viennent de paraître dans la revue Pnas, font état de modifications apportées depuis environ... 4.000 ans. On est donc loin du mythe d'une forêt restée vierge et totalement sauvage. Et aussi, soulignent les auteurs : « en dépit du très grand nombre et de la densité des sites comptant des géoglyphes dans la région, on peut être certain que les forêts dans cette région n'ont jamais été détruites de façon étendue par ces peuples et pendant d'aussi longues périodes que durant ces dernières années ».

Plus de 450 géoglyphes comme celui-ci ont été découverts dans l’ouest du Brésil. La déforestation les a mis à nu. De récentes recherches ont montré que dans ces endroits, avant que ne s’étendait la forêt amazonienne aujourd’hui détruite, des cultures de palmiers avaient remplacé des forêts de bambous… © Diego Gurgel

Les Amérindiens précolombiens pratiquaient une agroforesterie durable

Pour mener leur enquête, l'équipe a prospecté les sites Jaco Sá et Fazenda Colorada. Ils ont creusé des puits dans le sol, à chaque fois à l'intérieur et à l'extérieur des géoglyphes, à la recherche de diverses traces laissées par la végétation passée et en quête d'éventuelles traces de charbon qui pourraient témoigner de combustions. Leurs analyses des isotopes stables du carbone, indicateurs tangibles d'espèces végétales poussant dans des espaces ouverts comme les prairies ou au sein d'une forêt dense, ainsi que celles des phytolithes, des microfossiles de cellules végétales, ont montré que le bambou a dominé la région durant au moins 6.000 ans. Pour les chercheurs, leur présence indique aussi une certaine capacité à la résilience face aux activités humaines, et surtout à un changement climatique qui a frappé de sécheresse cette partie du monde (à la même période, la forêt tropicale de Bolivie était devenue une savane).

Les premières couches de charbon remontent à environ 4.000 ans et sont probablement liées à des activités de défrichage. Au même moment, les palmiers se sont multipliés. Pour Jennifer Watling, cette culture apportait à la fois beaucoup de nourriture et des matériaux de construction. Ces plantes étaient pionnières dans les parties éclaircies et furent dominantes durant trois millénaires. Depuis l'abandon des géoglyphes, il y a environ 650 ans, d'autres espèces à croissance plus lente ont finalement pris le pas sur les palmiers qui abondaient.

Avant les grandes déforestations d'aujourd'hui, les paysages ont donc hérité, dans une certaine mesure, des sélections opérées par ses habitants précolombiens. Ces « jardiniers » de l'Amazonie pratiquaient en quelque sorte une agroforesterie durable, prenant soin de ne pas mettre leur forêt en péril...

Abonnez-vous à la lettre d'information La quotidienne : nos dernières actualités du jour.

!

Merci pour votre inscription.
Heureux de vous compter parmi nos lecteurs !

Cela vous intéressera aussi

Pérou, Planète Extrême : plongez au cœur de la jungle amazonienne  Lorsqu’un photographe professionnel et un journaliste scientifique s’associent pour réaliser un film sur le cycle de l’eau en Amérique du Sud, cela donne Pérou, Planète Extrême. Découvrez un extrait de ce superbe documentaire produit par French Connection Films.