Une récente revue fait le point sur les résultats les plus récents de la recherche sur la désinformation utilisant les modèles épidémiologiques SIR pour comprendre les phénomènes de susceptibilité, de propagation, d'immunité et de guérison face à la désinformation. 

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[EN VIDÉO] Transmettre la science : le doute des sceptiques Quand on cherche à transmettre les sciences, beaucoup de questions se posent au préalable. Mais au fait, que cherche-t-on à transmettre lorsqu'on parle de transmission "des sciences" ? Est-ce qu'on parle des méthodes qu'utilise la science ? Des données qu'elle produit ? De l'esprit et de la démarche que doivent avoir les scientifiques pour correctement l'exercer ? Ou encore d'esprit critique ?

Les modèles épidémiologiques SIR (pour Susceptibles, Infectés et Guéris) sont un classique de l'épidémiologie. Ils permettent d'anticiper la dynamique d'une épidémieépidémie, notamment grâce à ce qu'on appelle le taux de reproduction de l'agent pathogènepathogène étudié, c'est-à-dire le nombre de contaminations dont est responsable un individu en moyenne, généralement noté R. Si ce taux est supérieur à 1, la courbe des contaminations se dirige vers une croissance exponentielle. À l'inverse, s'il est inférieur à 1, la courbe des contaminations va s'éteindre progressivement. Ce taux est considéré comme la variable déterminante lors d'une épidémie.

L'important n'est pas tellement le nombre de gens infectés en valeur absolue (voilà pourquoi fermer les frontières était une méthode peu efficace) mais leur capacité à transmettre le virusvirus en question (voilà pourquoi les mesures barrières, dans leur ensemble -- dont la plus utile contre un virus à transmission aéroportée -- furent levées prématurément car elles forment un barrage efficace contre la circulation d'un virus). 

Une vidéo pédagogique de la chaîne Mr Phi qui explique pourquoi la capacité des personnes infectées à transmettre le virus est plus importante que le nombre absolu de personnes infectées. © YouTube

Depuis le début de la crise du Covid-19Covid-19 et la caractérisation par l'Organisation mondiale de la SantéOrganisation mondiale de la Santé d'une « infodémie » de fausses nouvelles, les journaux médicaux s'intéressent de plus en plus aux phénomènes de désinformation. En effet, lors de cette pandémie, nous avons assisté à la circulation régulière de fausses informations sur les réseaux sociauxréseaux sociaux et dans les médias traditionnels. Il semble alors cohérent que, face à cette défiance apparemment inédite envers les mesures sanitaires, des praticiens et praticiennes du monde de la santé s'intéressent à la question. Une nouvelle revue, la deuxième en l'espace de quelques mois, vient d'être publiée dans Nature Medicine. Cette dernière résume l'état de la recherche récente sur la désinformation, notamment celles qui appliquent les modèles SIR aux phénomènes de la désinformation. 

Une vidéo de la chaîne Science4all où l'auteur décrit comment la transmission des convictions est étudiée par les modèles mathématiques qui se préoccupent initialement des virus. © YouTube 

La désinformation : un virus qui compte déjà beaucoup de variants

Tous les contenus coupables de désinformation ne peuvent pas être rassemblés sous le même terme. En effet, il existe différents types de désinformation caractérisés par plusieurs paramètres : la véracité du contenu, la façon dont il a été produit, ce qu'il suggère implicitement, l'intentionnalité ou non de tromper ou encore les inférences tirées à partir de faits solidessolides. Au-delà des informations construites de toute pièce, on peut allègrement faire de la désinformation avec des données factuelles. C'est pour cela que certains chercheurs considèrent le terme de fake news comme problématique étant donné qu'il n'aide pas à faire le tri entre ces différents types de désinformation et qu'il semble également être devenu une arme rhétorique pour discréditer sans effort ses opposants. 

Ce qui nous rend susceptibles à la désinformation

Si, pour un virus, des paramètres comme notre présence au sein d'un cluster, le port du masque (s'il est principalement aéroporté comme le SARS-CoV-2), le lavage des mains (s'il est principalement manuporté comme le norovirusnorovirus, responsable de la gastro-entérite) sont cruciaux pour déterminer la susceptibilité à être infecté, rien de tel avec la désinformation. 

Nous avions déjà évoqué en partie cette question dans l'article ci-dessous dans le chapitre Pourquoi adhérons-nous aux fausses nouvelles ?. L'introduction de cette revue revient sur des paramètres comme l'illusion de vérité, l'effet d'influence continue ou encore la fluidité de traitement. Pour le rappeler brièvement, l'adhésion à une information fonctionne principalement grâce à cette chaîne causale entre l'illusion de vérité et la fluidité de traitement. Il suffit qu'une information soit répétée régulièrement, peu importe sa véracité, pour que nous soyons en mesure d'y avoir accès et de l'utiliser plus facilement. C'est à partir de là que se met en place le cercle vicieux avec l'illusion de vérité. Ce phénomène touche tous les stylesstyles cognitifs, même les plus analytiques. D'autres facteurs individuels peuvent être mobilisés pour expliquer la susceptibilité à la désinformation comme l'âge, la littératie digitale ou encore l'idéologie politique même si certains paramètres donnent des résultats inconsistants dans certains cas (les personnes âgées semblent avoir été moins sensibles à la désinformation pendant la pandémie, par exemple).

Deux théories s'affrontent 

Pour expliquer ces différences de sensibilité, deux hypothèses sont actuellement en vogue : celle de l'inattention et celle du raisonnement motivé. Elles se placent toutes deux au sein du cadre théorique des théories duelles du raisonnement. Au sein de ce paradigme, nous disposons de deux systèmes de raisonnement, l'un étant intuitif et l'autre réflexif. L'idée de l'hypothèse de l'inattention est la suivante : lorsque nous sommes exposés à de l'information, nous faisons rarement l'effort d'utiliser notre système réflexif et ce sont nos heuristiquesheuristiques qui prédominent pour juger ou non de la véracité d'une information. Dès lors, cette moindre utilisation du système réflexif se traduirait nécessairement en un taux d'erreur plus élevé, c'est-à-dire en une adhésion plus forte envers les fausses informations. Cette théorie est notamment corroborée par le fait que les personnes obtenant un score plus élevé au Test de Réflexion Cognitive (TRC -- un outil de mesure qui détermine si on a plutôt tendance à utiliser notre système intuitif ou notre système réflexif) sont moins enclines à adhérer aux fausses nouvelles. 

L'hypothèse du raisonnement motivé suggère, quant à elle, que notre mode de raisonnement n'est pas le facteur fondamental. Sans nier les données évoquées concernant le TRC et l'adhésion aux fausses nouvelles, elle suggère que la protection conférée par un style cognitif plus analytique dépend du type d'informations considérées. En effet, selon cette hypothèse, nous ne faisons pas seulement attention à la précision d'un contenu mais également aux objectifs auxquels elle peut servir pour défendre nos intérêts ou nos croyances préexistantes. Il existe des résultats corroborant cette théorie concernant des groupes d'individus mettant leur système réflexif en œuvre pour nier le changement climatiquechangement climatique, par exemple.

On constate que ce qui distingue ces deux hypothèses, c'est la hiérarchisation d'un facteur plus prépondérant que l'autre en matièrematière d'adhésion aux fausses nouvelles. Actuellement, les deux théories sont en concurrence car aucune ne semble réellement prendre le dessus sur l'autre en matière d'explication générale. Selon l'auteur de la revue, il faut développer des théories plus contextuelles où le facteur prépondérant de chaque théorie pourrait fournir la meilleure explication en matière de sensibilité à la désinformation. Rappelons aussi que d'autres hypothèses existent en dehors du cadre des théories duelles du raisonnement, par exemple dans la recherche sur les compétences argumentatives et l'esprit critique.

Comment la désinformation se propage-t-elle ? 

Les chercheurs travaillant sur la désinformation ont emprunté les modèles SIR aux épidémiologistes des maladies infectieuses. Nous venons de voir ce qui peut nous rendre plus réceptifs à la désinformation de la même façon que le fait d'être immunodéprimé nous rend d'autant plus sensibles à une infection à un agent infectieux. Néanmoins, être plus susceptible n'est ni une condition nécessaire (nous pouvons toutes et tous être infectés par un pathogène ou adhérer à des fausses nouvelles) ni suffisante -- pour être infecté par un pathogène ou adhérer à une fausse nouvelle, il faut y être exposé.

Dès lors, mesurer la propagation de la désinformation est un enjeu majeur pour y voir plus clair sur les dynamiques qui gouvernent sa transmission. Pour l'instant, les seules études se concentrant sur ce phénomène ont été conduites sur les réseaux sociaux, ce qui laisse bon nombre de plateformes d'informations de côté. Ce qu'on peut dire à l'heure actuelle concernant les médias sociaux, c'est que la désinformation est plus susceptible d'être partagée sur ces réseaux et que, par conséquent, elle se répand plus rapidement que les nouvelles vérifiées même si, rappelons-le, ces constats dépendent de ce que l'on considère comme étant une fausse / vraie nouvelle, qui sont encore des catégories peu englobantes, comme nous l'avons rappelé au début de cet article. La désinformation semble aussi le fait de super-propagateur, à l'instar d'une hypothèse qui avait fait l'objet d'études de modélisations contre la covid-19. 

L'exposition à un pathogène étant nécessaire mais non suffisante à l'infection, il en va de même concernant l'adhésion à une fausse nouvelle. Encore plus surprenant, le partage ne semble pas non plus être un bon critère pour déterminer si les individus adhèrent à la fausse nouvelle partagée. Comme évoqué dans l'article ci-dessous, une hypothèse récente corroborée par quelques données empiriques suggère qu'un facteur majeur du partage de fausse nouvelle est leur « intérêt si-vrai » plus que leur véracité. Finalement, l'étude de la propagation de la désinformation reste pour l'instant complexe et largement non exhaustive car les conclusions actuelles sont déterminées principalement à l'aide de modélisation, d'expériences reproduisant difficilement le milieu écologique de l'information ou d'observations sur les réseaux sociaux.

La désinformation, un bouc-émissaire ?

Toujours en filant la métaphore biologique et médicale qui ne fait pas l'unanimité dans le monde de la recherche en information, il existe différentes stratégies préventives et curatives pour permettre de contrer la désinformation. Nous les avions déjà évoquées dans l'article ci-dessous : le pré-bunking et le debunking. Les conseils évoqués dans cette revue sont peu ou prou les mêmes que dans la revue antérieure. En plus, elle cite l'évaluation de jeux en ligne (par exemple GoViral à propos de la pandémie, accessible en français) où les participants se mettent dans la peau d'un désinformateur pour mieux la repérer par la suite. Ces jeux ont fait la preuve de leur efficacité dans quelques études pour l'instant. 

Pourtant, la question centrale reste toujours la même : est-ce que de tels efforts contre la désinformation sont nécessaires ? Ne vaut-il pas mieux accroître la confiance envers les sources fiables au lieu de focaliser notre attention sur le problème, marginal pour certains chercheurs, de la désinformation ? Mais le problème de la désinformation à cela de séduisant qu'il permet de blâmer plus facilement l'individu et concentre une attention particulière du corps politique. Le débat sur cette question n'est pas tranché à ce jour mais ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas uniquement question de faire de la science dans ce domaine avec les forts enjeux politiques, technologiques et sociaux qui gravitent autour de cette thématique de recherche.


Fake news : ce qui nous pousse à y croire et à résister aux corrections

Par Julien Hernandez le 11/02/22

Une récente revue de la littérature parue dans Nature fait le point sur les mécanismes cognitifs, affectifs et sociaux qui nous poussent à adhérer aux fausses nouvelles et à résister à leurs corrections.

Si pour certains, la désinformation est un faux problème, pour d'autres elles constituent un enjeu sérieux. Cependant, les premiers comme les seconds considèrent que l'étude des mécanismes psychologiques qui nous poussent à adhérer à la désinformation et à résister aux vérifications est importante. Ils diffèrent sur le niveau de lutte à apporter contre la désinformation au profit du regain de confiance envers la population générale. Dans cet article, nous allons résumer une revue récemment parue dans Nature qui met en exergue l'ensemble de ces mécanismes et ce qu'on peut mettre en place pour lutter contre eux si on le souhaite.

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Qu’est-ce qu’une fausse nouvelle ? 

Avant d'entrer dans le vif du sujet, il est toujours important de clarifier la terminologie des termes employés. Dans le monde académique, une information qui se révèle factuellement fausse est considérée comme une fausse nouvelle. Lorsque cette distinction a été réalisée, d'autres problèmes taxonomiques se posent car la fausseté revêt plusieurs visages : intentionnalité de tromper - erreur de bonne foi, fausseté factuelle - inférence incorrecte à partir de faits réels, nouvelles hyper-partisanes - nouvelles présentées de façon plus neutre, etc. Il faudra donc toujours garder à l'esprit que les fausses nouvelles sont très hétérogènes. Actuellement, l'une des grandes limites des études académiques est qu'elles concernent les fausses nouvelles explicites. Il existe bien d'autres formes de désinformation dont l'impact n'est pas étudié.

Ère de l'infodémie et des chambres d’écho ? 

Un deuxième petit préambule concerne la supposée infodémie dans laquelle notre société se trouverait et les chambres d'écho qui nous condamneraient à ne voir que ce que nous voulons voir. Ces deux hypothèses accusent une forte responsabilité envers InternetInternet. Pourtant, il faut rappeler que la désinformation est bien plus ancienne qu'Internet et que nous nous enfermons aussi régulièrement dans une bulle (parfois plus) dans le monde réel que dans le monde virtuel. Aussi, le qualificatif d'infodémie fait référence à la quantité d'informations sans vraiment posséder de comparatif historique. S'il n'est pas difficile d'imaginer qu'en valeur absolue, l'information soit largement plus importante aujourd'hui, difficile de savoir ce qu'il en est en matière de ratio informations fiables/fausses nouvelles. Il se pourrait très bien que ce ratio ait évolué favorablement concernant les informations fiables étant donné la moindre diversité de l'information et les campagnes de propagande courantes lors du XXe siècle. 

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Pourquoi adhérons-nous aux fausses nouvelles ? 

Les fausses nouvelles exploitent plusieurs mécanismes pour nous séduire. Cognitivement parlant, elles peuvent nous tromper facilement surtout si nous manquons de raisonnement analytique. Néanmoins, ce manque de raisonnement est à remettre dans le contexte d'expérience où l'exposition aux fausses nouvelles et aux corrections est contrôlée et où l'évaluation du raisonnement analytique se base sur des tests standardisés comme le Test de réflexion cognitive. Cela ne nous dit pas grand-chose sur les capacités réelles des individus à identifier des arguments valides dans des situations complexes et dépendantes du sujet.

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Toujours sur le plan cognitif, elles peuvent aussi s'infiltrer grâce à la faillibilité d'autres fonctions exécutives de haut niveau comme la perception et la mémoire. Par exemple, on peut considérer une source comme étant fiable car elle flatte nos opinions politiques alors qu'elle est moins fiable qu'une autre source moins encline à partager notre idéologie. La confiance que nous accordons à cette source est une confiance heuristique disproportionnée basée sur des indices peu pertinents (l'orientation politique). Aussi, à force d'être exposée à une idée ou à une fausse nouvelle, celle-ci devient plus familière et plus facilement mémorable, ce qui fait que nous pouvons la mobiliser avec plus de cohérence dans nos raisonnements. De ce fait, on pourra avoir oublié l'émetteur de l'information et les nuances et nous retiendrons l’idée grossière du message, qui pourra s'avérer inexacte. C'est ce qu'on nomme couramment une illusion de vérité. 

Les différents moteurs (cognitifs et socio-affectifs) de l'adhésion envers les fausses nouvelles. © Nature
Les différents moteurs (cognitifs et socio-affectifs) de l'adhésion envers les fausses nouvelles. © Nature

Ces paramètres cognitifs ne fonctionnent pas dans une éprouvetteéprouvette. Dans le même temps, des facteurs sociaux et affectifs entrent dans l'équationéquation de l'évaluation d'une information. Par exemple, on a tendance à adhérer bien plus à des informations qui proviennent d'un endogroupe (groupe d'appartenance auquel on s'identifie et avec lequel on interagit) que d'un exogroupe (tout groupe qui ne remplit pas les critères de l'endogroupe pour un individu). La présentation émotionnelle d'une information peut aussi nous y faire adhérer plus facilement ou nous pousser à faire des inférences logiques erronées, de même que l'état émotionnel dans lequel nous nous trouvons au moment où nous percevons l'information.

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La peur en est un exemple archétypal et permet de mettre en exergue le fait que l'émotion, en plus de n'être pas radicalement distincte de nos processus de raisonnement logique (autrement dit les émotions servent à raisonner et à prendre des décisions) n'est pas toujours mauvaise. Dans certains cas, elle pourra servir à accroître l’adhésion aux mesures barrières pour se protéger d’une maladie comme la Covid-19, dans d'autres, malheureusement, elle sera mise aux services de croyances caractéristiques de certaines idéologies politiques.

Pourquoi résistons-nous aux corrections ? 

Selon les postulatspostulats des modèles de déficit d’informations, il est relativement simple de venir à bout des fausses nouvelles : il suffit de les corriger. L'impression globale donne le sentiment qu'un nombre non négligeable de vulgarisateurs, journalistes et scientifiques adhèrent, certainement de façon heuristique, à ce type de modèle. Pourtant, au sein de la littérature en psychologie et en sciences de l'information et de la communication, ces derniers sont loin de faire l'unanimité.

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Le phénomène le plus saillant pour se convaincre de la limite de ces modèles est celui d'effet d'influence continue qui émane de preuves empiriques montrant que même après exposition et acceptation de la véracité d'une correction, les fausses nouvelles peuvent continuer à nous influencer dans une certaine mesure. Dans la revue, les auteurs prennent l'exemple d'un incendie dont on pense a priori qu'il a été causé par un pyromane. En situation expérimentale, même en corrigeant l'information, par exemple en évoquant de nouveaux éléments qui poussent à penser que l'incendie a été vraisemblablement causé par la foudrefoudre, l'idée de l'incendie criminel reste présente dans l'esprit des individus. Plusieurs théories tentent d'expliquer cela. Certaines suggèrent que la correction ne remplace pas la fausse information mais qu'elle entre en compétition au sein de notre système cognitif en matière d'accessibilité et d'activation de réseaux neuronaux. D'autres postulent que lors du processus d'intégration, il se peut que le lien entre la fausse nouvelle et la correction soit altéré au sein du réseau neuronalréseau neuronal mnésique ou bien qu'au cours de la récupération d'information, l'étiquette « information fausse » ne soit plus associée à la nouvelle en question. Ces théories aboutissent toutes à la conclusion d'une représentation erronée de l'information malgré l'exposition et l'acceptation de la correction. 

Les différents mécanismes qui sous-tendent l'effet d'influence continue. © <em>Nature</em>
Les différents mécanismes qui sous-tendent l'effet d'influence continue. © Nature

Ces facteurs cognitifs n'expliquent pas tout. On peut notamment observer des variations en matière de résistancerésistance aux corrections selon la crédibilité que l'on accorde à l'émetteur de l'information. Cette évaluation personnelle de la crédibilité prend encore plus d'importance lorsque l'émetteur n'est pas un média. Cela pose des problèmes sérieux pour certains groupes de la population qui adhèrent à des croyances que l'on qualifie de conspirationnistes et remettent constamment en cause les propos des autorités sanitaires, généralement sans arguments recevables. Ce type d'influence correspond à la vision du monde qui est un autre paramètre socio affectif qui vient altérer notre réception d'une correction.

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Chez ces personnes, la correction va être généralement inefficace tandis que l’efficacité est modeste en population générale. Enfin, nos émotions peuvent également nous induire en erreur en nous faisant éviter les corrections qui produisent un inconfort psychologique ou à l'inverse nous permettre de mieux réfléchir si une correction vient améliorer notre perception du risque pour une maladie qui circule ou un vaccinvaccin qui est proposé.

Une dernière idée intéressante a été proposée et expérimentée par des chercheurs français concernant le partage de fausses nouvelles. On pourrait hypothétiquement imaginer qu'elle peut s'appliquer également à l'effet de l'influence continue et à des exemples comme celui de l'incendie : l’intérêt si vrai. En substance, cela suggère que le manque de fiabilité d'une fausse information pourrait parfois être compensé par son intérêt « si jamais l'information était vraie », même si les personnes restent généralement peu enclines à partager des fausses informations par souci pour leur réputation.

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En somme, si cette hypothèse est vraie, le fait de continuer à penser qu'il est possible que l'incendie soit criminel est très important « si cela est vrai » car cela veut dire qu'il y a quelqu'un dans la nature qui peut commettre d'autres incendies et qu'il faut le blâmer pour cela. Le parallèle avec la réalité et des hypothèses concernant l'origine du SARS-CoV-2 plus ou moins crédibles selon les périodes, comme celle de l’accident de laboratoire à Wuhan, entre dans cette perspective.

Les outils pour lutter

Il existe trois grandes familles de corrections : corriger les faits, corriger les biais logiques de l'argumentation et dénoncer le manque de crédibilité de la source en pointant par exemple ces conflits d'intérêts majeurs (à ne pas confondre avec la notion de lien d'intérêt). Elles peuvent se retrouver simultanément au sein d'un article de fact-checking. Au sein des deux premières familles, il faut distinguer deux types de pratique : le pré-buking et le débuking.

Le pré-buking est une correction à laquelle vous êtes exposé avant même d'avoir pris connaissance de la désinformation qu'elle entend corriger. Elle se base sur la théorie de l'inoculation qui postule que le pré-buking vous procure une « immunitéimmunité » contre la désinformation en question en vous permettant d'identifier plus rapidement sa fausseté et les biais de raisonnement qui la concerne. L'éducation aux médias, l'amélioration de la littératie des médias et l'éducation à l'esprit critique entrent aussi sous le joug de cette théorie de l'inoculation mais l'efficacité des interventions est plus disparate et, concernant l'esprit critique, il subsiste encore des problèmes conceptuels et opérationnels qui rendent difficile une évaluation correcte. Aussi, toutes les interventions entrant en compte au sein de la théorie de l'inoculation pose inévitablement la question du transfert : vais-je être capable de mobiliser une compétence X à tous les cas de figure où elle peut s'appliquer ? 

Débat sur l'esprit critique. © Futura

Le debunking est un acte de réaction vis-à-vis d'une fausse information qui circule déjà. De ce fait, il ne peut pas venir totalement à bout de l'influence de la désinformation (à cause de l'effet d'influence continue) mais il peut diminuer son impact. Pour cela, il doit être constitué d'éléments clés : une explication alternative, une réfutation détaillée plutôt que partielle, rappeler régulièrement la fausse nouvelle que l'on corrige (il faut trouver le bon dosagedosage pour éviter d'accentuer l'effet de familiarité sans raison), rappeler que la position soutenue est celle du consensus scientifique, utiliser un langage et des graphiques simples à comprendre sont des mises - surtout lorsqu'on parle de sujets complexes - et ajouter des normes sociales, qu'elles prennent la forme de descriptions (la majorité des gens ont fait X) ou d'injonctions (faire X est une bonne chose parce que cela permet de protéger les plus vulnérables) même si parfois cela peut se heurter à un désaccord épistémologique (par exemple, les personnes seront enclines à adhérer à la norme sociale de protéger les plus vulnérables tout en pensant que faire X ne permet pas de servir cet objectif).

Réflexions sur les rapports entre liberté et sécurité dans un contexte pandémique. © YouTube

Nous pouvons lutter contre la désinformation (1) à tous les niveaux : journalistes (en utilisant les outils susmentionnés à bon escient), citoyens (en évitant de partager des fausses nouvelles et en apprenant à les détecter) ou encore décideurs politiques (en proposant des régulations contraignant les algorithmes de recommandations des plateformes à être plus bénéfiques, des sanctions (2) pour les médias qui propagent de la désinformation et pour les pseudo-experts, réduire les inégalités sociales qui sont sources de méfiance envers les élites, etc.)

Quelques précisions

(1) Rappelons les limites inhérentes à la lutte contre la désinformation : son impact pourrait être relativement limité en comparaison à des interventions visant à accroître l'acceptabilité des informations fiables ; les liens entre désinformation, croyances, attitudes et comportements sont flous et inconstants ; la désinformation étudiée jusqu'à présent par le monde académique concerne les fausses nouvelles explicites et bien d'autres formes de désinformation existent.

(2) Toute la difficulté est d'imaginer des types de régulation qui ne soient pas de la censure et qui ne soient pas profitables de façon abusive par le pouvoir en place. Et ce n'est pas porter atteinte à la liberté d'expression que de défendre ce type de régulation. Pour approfondir ces points, deux vidéos : 

Dans cette vidéo, l'auteur soutient que la liberté d'expression n'est pas un droit-créance mais un droit-liberté, c'est-à-dire qu'on doit la garantir sans forcément que l'État nous donne les moyens de l'exercer pleinement. De ce fait, elle n'implique pas le droit d'accéder aux médias pour faire entendre ses opinions. © YouTube

 Dans cette vidéo, l'auteur aborde les fondements philosophiques de la liberté d'expression, ce qui nous permet de mieux comprendre ses justifications et leurs points aveugles. © YouTube