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Les modes de mise en valeur des milieux secs

Dossier - Identifications des aires sèches
DossierClassé sous :climatologie , Géographie globale , géomorphologie

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Les déserts, occupent 40 % des continents, avec 20 % de la population mondiale. Ils prennent un intérêt croissant grâce à leur potentiel énergétique illimité (éolien, solaire), à leurs ressources minérales et en eaux souterraines.

  
DossiersIdentifications des aires sèches
 

1 - L'élevage : nomadisme, pastoralisme, transhumance

La plupart des pays développés doivent leur décollage à l'agriculture. Dans les écosystèmes secs, l'agriculture irriguée a sous-tendu l'essor des sociétés hydrauliques traditionnelles et de l'agriculture irriguée moderne. Excessive consommatrice d'eau dans ces pays, où l'eau est d'accès difficile, elle ne pourra rester exportatrice à long terme, à l'inverse de l'élevage qui, bien qu'en majorité extensif dans les aires sèches, représente un tiers du cheptel mondial. La moitié des terres d'Afrique est occupée par les pâturages et les parcours, avec 32 % des moutons du monde, 26 % des chèvres, 11 % des bovins, 18 % des ânes, 4 % des chevaux et 54 % des camélidés et une densité faible de 66 moutons par km2 contre 287 en Australie semi-aride et 408 en Europe méditerranéenne. L'élevage, dépendant de points d'eau, est une source de revenus et d'espoir pour les milieux secs d'Asie centrale et d'Afrique sub-saharienne, où il revêt quatre formes :

Mauritanie. Deux tentes de nomades installées au pied du massif gréseux de l'Affolé. Le couvert végétal est une steppe arborée.

1) le pastoralisme nomade, défini par la mobilité saisonnière des hommes et des troupeaux à la recherche de pâturages,
2) le pastoralisme transhumant,
3) l'élevage sédentaire,
4) les fermes d'élevage industriel (ranching des USA).

Le nomadisme pastoral a longtemps respecté les pacages dans ce type d'exploitation traditionnelle, où la démographie était régulée par des ressources locales et où l'équilibre écologique entre l'homme et la nature se réalisait grâce à la bonne connaissance empirique des milieux. Des relations précises existaient entre population, têtes de bétail et superficie des terres de parcours.

Les espaces hyper-arides sont répulsifs, sauf en les points privilégiés que sont les oasis naturelles ou artificielles. L'élevage y utilise l'ensemble de la biomasse, extensivement et intensivement, dans des aires réduites. L'agriculture pluviale est exclue des espaces arides jusqu'à l'isohyète 300 mm/an, le nomadisme pastoral n'y est possible que le long d'oueds fonctionnels à inféroflux (sous-écoulement). Dans les aires semi-arides, l'agriculture pluviale est une loterie jusqu'à l'isohyète seuil de 350-400 mm; l'élevage extensif y est le mode d'utilisation de l'espace le plus fiable, le recours à l'agriculture irriguée la solution la plus recherchée.

Sédentarité et nomadisme

La sédentarité implique l'oasis, un site urbain, une gestion précise de l'eau et des ressources alimentaires locales. Elle a généré un artisanat sophistiqué du bois et du métal auquel elle offre l'énergie : les fours de fonte de minerai exigent du bois en abondance. Dès le début s'affirme la séparation entre cités, aires refuge (villes sahariennes, du Proche-Orient, d'Iran, du Turkménistan, du Xinjiang...) et la campagne environnante. La ville s'entoure de remparts et de fortifications, comme en témoignent l'archéologie et les textes de la Bible.

Palmeraie de l'oasis d'Aoufous, au pied de la hamada calcaire de Meski-Ghéris, au Maroc (avril 2005). La densité du couvert végétal est donnée par la strate de palmiers au-dessus d'arbres fruitiers et maraîchages

Le nomadisme comprend

- l'élevage extensif avec déplacement des hommes, de leur campement, de leurs animaux,
le pastoralisme lorsque la surveillance du bétail est assuré par des bergers
la transhumance enfin, avec retour à un point fixe. Il implique mobilité, besoin d'espace, de moyens de contrôle des troupeaux et des points d'ancrage pour trouver les produits non disponibles sur place. L'élevage transhumant exerce la pression probablement la moins forte sur l'environnement. Les Maures distinguent Bédouins et Nomades : les premiers ont une organisation avec un chef politique, juridique et religieux, par campement. Un nouveau code pastoral vient d'être proposé en Mauritanie dans le but de sauver le bédouinisme.

Au Nord d'Ayoûn El Atrous, en Mauritanie (octobre 2005) le puits de Mobrouk a une profondeur de 70 m sur le socle cristallin recouvert d'une nappe sableuse quaternaire. Un petit troupeau de moutons vient s'abreuver tandis que les bergers tirent l'eau du puits.

2 - L'agriculture irriguée dans les aires sèches

Au 20e siècle l'eau est devenue un bien politique et une valeur économique. Simultanément s'exacerbe l'opposition entre les tenants de la grande hydraulique fondée sur les grands barrages et les transferts d'eau et ceux pour qui la petite hydraulique est la meilleure stratégie de développement. Cependant, les milieux oasiens, où l'eau est l'objet principal de la propriété, possèdent une poussière de solutions de petite hydraulique fondées sur des méthodes anciennes de collecte d'eau, sur son usage parcimonieux, sur sa récupération et sur l'utilisation opportuniste de l'eau occasionnelle. Les grands barrages restent prônés comme protection contre les aléas climatiques.

Station expérimentale de Zerzé au Maroc, à proximité de l'agglomération de Yerdi : expérimentation d'une parcelle de blé sur sol salé, cultivé avec de l'eau salée. Stade de levaison qui semble réussi.

Dans les écosystèmes secs, la pénurie d'eau est à la fois naturelle et anthropique :

- naturelle par le régime pluviométrique, notamment la brièveté de la saison des pluies et la fugacité de l'écoulement superficiel;

- anthropique par un usage minier de l'eau. La logique de distribution, conséquence de la gratuité de l'eau, et l'illusion d'abondance liée à une apparente facilité d'accès à l'eau, aboutissent. à des habitudes de gaspillage. D'autres carences résultent de l'entretien négligé des réseaux (canaux ensablés), des choix culturaux qui ne valorisent pas au mieux l'irrigation (cultures florales de luxe justifiées par leur haute valeur ajoutée et la forte demande en personnel) et surtout de la serriculture; les plantations d'eucalyptus, avides d'eau et de minéraux, sont une autre tare.

Forage dans l'erg fixé de Kalfou dans la zone sahélo-soudanienne du nord du Cameroun (décembre 2005). Grâce à la couverture sableuse de cet erg de sable rubéfié le plus méridional au sud du Sahara (vers 10° Nord), l'eau est permanente et d'excellente qualité. Le puit est entouré d'une plateforme de propreté

L'utilisation de l'eau inégalement inventoriée dans les différents écosystèmes secs a de nombreux impacts délétères sur l'environnement :

- le recours aux ressources non renouvelables, l'épuisement des aquifères continentaux fossiles au détriment des générations futures, les pompages intensifs qui engendrent des affaissements de terrain et oblitèrent la porosité, la multiplication inconsidérée des forages et des puits sont parmi les déclencheurs de la désertification;

- l'exploitation abusive des nappes souterraines littorales avec, pour conséquence, la pénétration sous le continent du biseau marin, le long du littoral méditerranéen par exemple (Libye, Egypte);

- les défauts ou l'absence quasi-totale de drainage dans les périmètres irrigués aboutissent à la salinisation des eaux et du sol;

- les fuites sur les réseaux d'eau potable, estimées à 50% à l'échelle mondiale. L'amélioration des réseaux de distribution diminuerait les gaspillages. Ces fuites, combinées à l'absence d'assainissement correct dans les grandes agglomérations (manque d'entretien des égouts et mauvais isolement des décharges de déchets urbains) sont responsables de pollutions. C'est le cas dans toutes les villes d'Asie Centrale.

L'eau reste psychologiquement, pour le plus grand nombre - comme l'air, les sols, les végétaux, les forêts, les animaux - un bien naturel à la disposition de chacun. La demande ne peut être qu'égale ou supérieure aux besoins, d'autant plus grande que l'offre est abondante et le niveau de développement élevé. La conscience de sa valeur monétaire est loin d'être répandue : beaucoup d'usagers ne supporteraient pas la vérité des prix. Bien qu'exigeant de fortes subventions, le coût des travaux de maîtrise, de traitement et de distribution de l'eau n'est qu'accessoirement pris en compte dans les bilans d'aménagement.

Au constat de rareté de la ressource en eau de surface s'ajoute la détérioration de la qualité des eaux profondes, entrave majeure au développement durable dans les milieux secs, d'autant plus qu'à population égale les besoins et la demande en eau croissent avec le niveau de développement. L'eau n'est pas, comme le pétrole, un marché; un droit international et un système mondial de gestion restent à créer, qui fixeront son prix à un niveau qui en fasse une denrée précieuse, valant d'être conservée et utilisée avec parcimonie.

Femmes lavant leur linge sur la rive gauche du Mayo Danay, au Cameroun oriental (décembre 2005). Un mayo est au nord du Cameroun un cours d'eau temporaire.

3 - Les barrages réservoirs et leurs risques

Les barrages sont perçus par les différentes nations comme un moyen de développement économique et de prestige. Retenons tout le poids des bénéfices qu'ils apportent : sans le barrage d'Assouan les Égyptiens auraient subi plusieurs famines. En prévision de sécheresses hydrologiques, la retenue stocke les crues de plusieurs années, diminue l'écoulement, jugule les inondations, écrête les crues, limite les étiages, principales contraintes des activités agricoles. Hormis le stockage, d'autres objectifs sont recherchés : améliorer la navigation, produire de l'énergie hydroélectrique (19 % de l'électricité globale) et surtout étendre et intensifier les cultures irriguées. L'irrigation serait justifiée si cette maîtrise de l'eau n'induisait de sévères modifications de l'environnement : l'emprise du plan d'eau sur les terres agricoles et un changement écologique total de l'aire submergée. S'ils permettent la survie dans les régions sèches, les barrages sont sources de perturbations.

Parmi les dégâts environnementaux des grands barrages, retenons : - le colmatage des lacs de retenue; - l'érosion accrue en aval; - les pertes en terres arables et en eau par évaporation sur les retenues et les canaux; - la salinisation et l'infiltration majorées.

Barrage de Lakfifat sur l'oued Rhéris au Maroc (avril 2005). Ce barrage a été construit il y a plusieurs décennies; il ne peut être utilisé à son plein rendement car les canaux de dérivation sont fortement ensablés.

  • Le colmatage des lacs de retenue.
Obstacle sur le profil longitudinal d'un cours d'eau, un barrage réservoir, en réduisant la vitesse d'écoulement de l'eau pénétrant dans le lac de retenue, favorise le dépôt de particules au fond du lac et entrave leur acheminement jusqu'à leur aire naturelle de dépôt : c'est le mécanisme du colmatage. Les cours d'eau des écosystèmes secs sont les plus turbides car l'absence ou la dégradation du couvert végétal, la déforestation, les défrichements et le surpâturage sur les versants intensifient l'érosion et accélèrent les taux d'envasement des réservoirs. Les apports éoliens contribuent aussi au colmatage.

  • L'érosion accrue en aval s'explique par la limpidité des eaux libérées
qui, pour combler leur déficit en charge vive, sont érosives; l'énergie disponible est responsable du surcreusement du lit, de l'affouillement des berges ou des fondations des barrages situées plus aval et des piles de pont.

  • Outre la modification des paysages,
les conséquences économiques sont plus sévères dans les écosystèmes secs car les vallées sont les aires privilégiées de terre arable. Le barrage de Sobradinho, au Brésil, a submergé 450 000 hectares, celui d'Assouan 400 000 hectares de précieuses terres limoneuses.

  • Les pertes par évapotranspiration
s'ajoutent aux déficiences hydriques des aires sèches et dépassent les précipitations du fait des températures élevées, de la pression atmosphérique et des vents fréquents. Le déficit hydrique, saisonnier dans les domaines tempérés, est permanent dans les domaines secs.

  • Les grands barrages induisent la salinisation.
Ils changent les pentes du profil longitudinal du cours d'eau et diminuent le débit, ce qui élève la salinité. La qualité chimique de l'eau du Nil à la sortie du barrage d'Assouan est différente de celle qui entre dans le lac.L'augmentation de la salinité des eaux est due surtout au retour des eaux de drainage des secteurs amont irrigués traités par des produits chimiques. Dans les domaines secs, tous les lacs de retenue, affectés par une évapotranspiration permanente, alimentent en eau plus salée le système de distribution.

  • Les risques biologiques des barrages réservoirs.
Des nouveaux biotopes se créent avec des perturbations du milieu aquatique et des peuplements de poissons, dans les lacs de retenue et en aval des barrages. L'assèchement partiel ou total du lit naturel ne permet plus la vie piscicole. A moyen terme cette réduction des ressources en protéines est préjudiciable aux pays en développement. L'alternance d'assecs et de hautes eaux perturbe le régime hydraulique et crée des chocs thermiques qui tuent les alevins et leur nourriture, la faune benthique. La réduction du débit solide par sédimentation donc de la pente du cours d'eau et du pouvoir épurateur appauvrit les eaux. Les retenues d'eau piègent dans leurs sédiments les rejets toxiques et les nutriments. Leur vidange sur les grands cours d'eau est responsable de bouchons vaseux qui stérilisent les estuaires.

L'édification des barrages réservoirs a aggravé les pathologies endémiques liées à l'eau dans les écosystèmes secs tropicaux. Quelques bactéries, virus et tous les parasites endémiques des domaines tropicaux humides, en présence simultanée d'eau et de chaleur, se sont développés en écosystèmes secs, où les fortes densités humaines dans les périmètres irrigués, l'affaiblissement du système immunitaire des organismes, l'afflux de travailleurs permanents ou saisonniers, la stagnation de l'équipement sanitaire (nombre de latrines, vétusté ou inexistence de l'évacuation des eaux usées) ont favorisé leur prolifération. On assiste donc au paradoxe suivant : le développement grâce aux barrages, c'est-à-dire le progrès des conditions de vie, altère la santé des individus et donc leur force de travail, mettant en péril l'économie et la survie. S'ajoute l'émission de gaz à effet de serre sur le lac réservoir.

Les mouvements de populations exigés par les barrages réservoirs sont une des conséquences les plus dramatiques : les personnes ainsi déplacées dans le monde, en majorité en Chine et en Inde, sont estimées à 30 millions dont une bonne moitié n'a pas bénéficié d'une amélioration du niveau de vie.