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Services et fonctions de la biodiversité.

Dossier - Mali, un oasis pour la biodiversité !

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La paysage végétal du Mali est le résultat d'une histoire conjuguée entre l'évolution des espèces et celle des conditions environnementales. En étudiant son histoire, on comprend qu'il est une mosaïque d'écosystèmes d'origine et d'avenir différents.

  
DossiersMali, un oasis pour la biodiversité !
 

La diversité biologique s'ordonne sous la pression/sélection de trois gradients principaux (climatique, anthropique et disponibilité hydrique locale) qui agissent à des échelles spatiales et temporelles différentes. Son organisation spatiale sur le territoire est alors marquée par une matrice d'origine anthropique dans laquelle sont inclues des populations fragmentées et localement dominantes.

L'homme et son environnement: quelle place pour les forêts naturelles ? (Benimatu, Pays Dogon, Mali - 2004) © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

La situation au Mali se situe au cœur de la phase d'isolation et de fragmentation du paysage et des habitats humides et au contraire en phase d'expansion de la flore sèche. L'histoire de la végétation sans l'intervention de l'homme est là pour nous montrer très nettement que l'homme n'est pas responsable de la désertification des paysages. Les premières hypothèses pour expliquer les sécheresses du Sahel étaient largement inféodées au déplacement de la ZIC. La tendance actuelle est que la température de surface de la mer produit de nombreux changements dans la circulation atmosphérique. En général, les années humides du Sahel coïncident avec une température de surface anormalement chaude et inversement. Cependant, de nombreux travaux montrent que la température de surface des océans Atlantique et Indien tendent de modifier l'aridité et surtout dans le Sahel. Un changement sur le long terme de ces températures de surface peut aboutir à un changement global au Sahel. Il semble également que le phénomène connu sous le nom de El Nino soit en partie responsable du changement de climat en Afrique de l'Ouest. Enfin d'un autre coté il y a plusieurs évidences qui prouvent que le feedback existe entre l'évolution des terres et l'atmosphère en y incluant les processus de pluies en Afrique. Finalement, les dernières hypothèses tendent à montrer que le réchauffement global, c'est-à-dire l'effet de serre, est un paramètre déterminant dans l'évolution des pluies au Sahel.

Le Leptadenia pyrotechnica une plante adaptée ou invasive des zones sahéliennes ? (Tombouctou, Mali - 2003) © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

En résumé, le domaine sur lequel l'homme exerce une pression est d'abord contraint par les variations climatiques. La sélection qu'il exerce sur la végétation s'inscrit dans la gamme de tolérance des espèces; certaines sont favorisées tandis que les autres sont effacées de cette sélection. La gestion écologique des espaces s'appuie sur la connaissance de ces espèces et sur les modalités de la sélection anthropique..

2 - La désertification est elle une perturbation ou une adaptation ?

Nous l'avons vu la végétation s'adapte au climat. En revanche l'inverse est nettement moins marqué et sa démonstration reste à faire. Etant donné que l'adaptation résulte dans l'harmonisation des espèces vis-à-vis des conditions locales du milieu, il est plus exact de considérer la désertification comme un phénomène naturel et adaptatif de la végétation aux conditions locales de l'environnement. Il est évident que l'homme ne peut rien contre une grande partie des phénomènes qui accompagne la désertification. D'ailleurs les activités humaines sont généralement exclues dès lors que le climat frappe violemment (ex : des sécheresses 73-74 et 83-84 qui ont provoqué chacune, des modification radicales dans la disponibilité des ressources ligneuses).

La désertification: une perturbation ou une adaptation de la végétation au climat ? (Bamba, Mali - 2004) © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

Cependant nous savons pourtant que l'homme agit localement en exerçant une forte pression sur la biomasse disponible. Toutes les expériences de mise en défens de la végétation aboutissent, en quelques années, à générer des peuplements plus denses et plus diversifiés. Dans ces cas, nous pouvons conclure que le potentiel de la végétation est encore supérieur à la seule action anthropique. La végétation s'est adaptée aux conditions locales notamment en enrichissant la banque de graines du sol dans l'attente d'une diminution de la pression anthropique. Ces exemples illustrent l'extrême prudence que nous devons adopter dans la caractérisation d'un peuplement et de ses seuls états de surface: la disparition de la biomasse aérienne n'est pas suffisante pour conclure à une désertification d'origine anthropique. Il est nécessaire de prendre en considération le potentiel de la végétation plutôt que la biomasse ou la seule diversité visible. Ainsi les questions que l'homme doit se poser tiennent dans la capacité de la végétation à s'adapter aux conditions changeantes de l'environnement. Aujourd'hui la pression anthropique est plus pernicieuse sur les capacités d'adaptation des formations végétales que sur la disparition d'une partie de la biomasse aérienne. En touchant aux voies de transfert, aux modes de dispersions ou aux capacités de colonisation, l'homme exerce une pression intense, profonde et parfois irréversible car il agit sur les capacités de régénération de la végétation. La notion de réversibilité est donc la composante essentielle qui permet de définir le niveau de pression réel exercé par l'homme sur son environnement végétal.

D'ailleurs nous l'avons vu, la situation climatique des trois dernières décades de sécheresse n'est pas la preuve d'un changement global et irréversible : que se passerait-il actuellement si les conditions humides réapparaissaient dans les zones sahéliennes? Les espèces seraient elles encore capables de migrer et de recoloniser l'espace disponible ? L'histoire nous apprend que les différentes végétations se sont succédées et que les transformations des paysages se sont réalisées rapidement (on l'a vu notamment durant les périodes 1890-1900 et 1915-1920 avec un retour très rapide de la végétation succédant à une phase de désertification). Les dernières sécheresses survenues durant les périodes 1970-1973 et 1980-1984 seront-elles si facilement résorbées avec le retour des conditions plus humides? C'est cette question qui devrait se situer au centre des débats sur la désertification. Cependant cette désertification est graduelle et il ne faut surtout pas la percevoir comme un phénomène limité aux seules régions du Nord, sahélienne et saharienne. Elle intervient partout avec autant d'intensité même si elle est peut être plus spectaculaire dans le Nord car elle s'accompagne d'une disparition quasi-totale du couvert végétal.

Ainsi la science nous apprend qu'il faut être extrêmement prudent dans l'interprétation des états actuels de la végétation. Si la disparition de la biomasse n'est pas la preuve d'une perturbation irréversible, en revanche la suppression des fonctions et des services clefs de la biodiversité constitue une menace nuisible pour l'évolution des écosystèmes forestiers.

3 - A quoi sert la biodiversité ?

Cette question récurrente prouve à quel point l'homme s'éloigne progressivement de sa nature et qu'il devient insensible à la fonction des espèces. Généralement cette question émane du seul monde citadin!.

A quoi sert la biodiversité: une question d'actualité ou une réponse oubliée des citadins ? © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

Pourtant chacun est convaincu du rôle indispensable des plantes et des services apportés par la biodiversité dans la vie quotidienne de l'homme. Les plantes utiles au sens large interviennent dans toutes les facettes du monde moderne, et leur utilisation est généralement comprise et admise. Dans la gamme des services rendus par les plantes il est également nécessaire de mentionner les voies plus indirectes comme les relations entre la santé et l'environnement. Aujourd'hui on sait en effet que la disparition de certains secteurs de forêts et de sa diversité s'accompagne d'un déplacement et d'une adaptation des populations de virus ou de bactéries vis-à-vis des milieux plus anthropiques. Le transfert de virus des animaux à l'homme est d'ailleurs généralement imputé à la dégradation des milieux naturels.

Mais les plantes ne sont pas utiles exclusivement pour les services qu'elles rendent à l'homme. En effet, dans un écosystème, chaque végétal consomme d'un coté les ressources physiques et biologiques nécessaires à son fonctionnement et de l'autre coté assure simultanément des fonctions qui participent au développement global de l'écosystème. Ces fonctions sont très diversifiées et à l'instar des sociétés il est possible de distinguer selon les espèces des fonctions primordiales et des fonctions secondaires. On peut noter par exemple, la fonction primordiale des légumineuses comme une source reconnue de fertilité azotée des écosystèmes des savanes. Supprimer les légumineuses d'une savane signifie que l'on extrait une des sources principales de l'apport azoté. Dans ce cas, la savane disparaît dans son intégralité pour des causes d'infertilité. Un autre exemple moins connu de fonction primordiale est assurée par l'Acacia tortilis subsp. raddiana qui outre le fait d'être une légumineuse productrice d'azote est parallèlement une formidable pompe à eau capable de remonter l'eau de profondeur, située au-delà de 20-30m, pour la redistribuer à la surface (Cette remontée active de l'eau de profondeur s'effectue la nuit; les stomates sont fermés et l'eau absorbée est alors redistribuée sous la surface (Schéma Hydraulic Lift).

Récemment il a été prouvé qu'un A. tortilis de 15 m est capable de remonter près de 250 litres d'eau par nuit. Cette remontée de l'eau de profondeur est finalement partagée par toute la végétation située dans l'écosystème à Acacia tortilis. Supprimer cet apport c'est en fait toucher à une fonction vitale de tout l'écosystème. D'autres fonctions sont moins spectaculaires mais tout aussi fondamentales. On peut citer la fonction des arbres qui forment le couvert forestier et génèrent un milieu ombré indispensable à la régénération sexuée, les arbres qui modifient les conditions structurales du sol, qui offrent des phénologies décalées, qui résistent au passage du feu, à la sécheresse... mais aussi des fonctions plus subtiles...comme par exemple le rôle d'un Acacia polyacantha qui fixe l'azote atmosphérique et dont la faible translocation des éléments minéraux des feuilles au moment de la chute des feuilles permet un fort recyclage des éléments minéraux. C'est également le rôle des espèces qui tolèrent les aléas climatiques et notamment les périodes exceptionnelles de sécheresse. Si aucune espèce dans le peuplement ne supporte les conditions plus sèches, le peuplement disparaît à la première altération climatique. Cette fragilité extrême en lien avec la diversité est connue dans les systèmes de plantations ou les monocultures alimentaires : une simple attaque parasitaire particulière et la population entière disparaît. En poussant la comparaison à l'extrême, la diversité floristique doit être assimilée aux intrants (engrais/insecticides) que l'agriculteur introduit régulièrement dans son champ pour accroître la fertilité du milieu. Il ne viendrait jamais à l'idée de l'agriculteur de retirer la matière organique, d'éliminer tous les apports d'azote ou de se priver d'insecticidesC'est pourtant exactement ce qui est entrepris lorsque l'on effectue des coupes rases dans le milieu ou lorsque le feu élimine toute la litière du sol.

En forêt tropicale humide, plusieurs espèces remplissent probablement les mêmes fonctions et la science cherche actuellement à définir des groupes fonctionnels en regroupant ces espèces. En revanche en forêt sèche, la pauvre diversité floristique ne produit pas de multiples fonctions. Dans bien des cas, une espèce est liée à une seule fonction et réciproquement. L'élimination d'une telle espèce entraînera donc irrémédiablement 1) la suppression de la fonction dans l'écosystème et 2) des conséquences indirectes sur tout le peuplement.