Planète

Vers une gestion écologique des forêts sèches au Mali

Dossier - Mali, un oasis pour la biodiversité !

-

La paysage végétal du Mali est le résultat d'une histoire conjuguée entre l'évolution des espèces et celle des conditions environnementales. En étudiant son histoire, on comprend qu'il est une mosaïque d'écosystèmes d'origine et d'avenir différents.

  
DossiersMali, un oasis pour la biodiversité !
 
Dans cette partie je me permets d'intervenir dans un domaine qui sort largement de mes compétences. En effet, ma fonction de botaniste-écologue se limite à définir des règles qui prennent en compte le fonctionnement écologique des écosystèmes et des espèces végétales. Cette approche est éco-centrique, c'est-à-dire qu'elle vise à définir les règles favorables au bon fonctionnement écologique sans aucune autre contrainte. Choisir un mode de gestion est une démarche plus globale qui doit confronter les règles écologiques aux réalités économiques, sociales, culturelles, ethnologiques, historiques,... Ma position ne me permet pas d'intégrer avec rigueur, impartialité et intégrité toutes les règles nécessaires à l'élaboration de plans cohérents de gestion. Ainsi il faut lire dans les lignes qui suivent la seule vision et préoccupation d'un écologiste qui regarde le monde au travers des seules plantes ligneuses.
Aménagement des espaces naturels dans le pays Dogon (Bandiagara, Mali - 2003) © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

1 - La gestion écologique passe par la gestion du territoire

Si l'écologie était la seule contrainte de gestion de mon territoire, je partagerais mon domaine forestier selon ses fonctions de production :

a) Une zone d'élevage dans laquelle le pâturage et la régénération de la strate herbacée seraient privilégiés. La séparation entre les zones d'élevage et de foresterie semble être la meilleure solution pour limiter l'apparition des feux dans les secteurs forestiers. En effet, même si les causes sont multiples, il semble néanmoins que le feu trouve souvent une explication dans le conflit d'usage des terres entre d'un coté les éleveurs qui souhaitent accroître la biomasse herbacée et de l'autre coté les forestiers qui cherchent à optimiser la régénération des espèces ligneuses. La distinction entre ces deux espaces me paraît être une règle fondamentale pour permettre à la fois d'optimiser ma production animalière et à la fois de favoriser la régénération de mes espèces ligneuses.

b) Une zone d'extractivisme, c'est-à-dire réservée au prélèvement rationnel (ou cueillette) des produits de la forêt (fruits, fleurs, gommes, essences, feuilles,...) sans générer de perturbations ni sur la biomasse ni sur la composition floristique.

Les services de la biodiversité (à gauche prélèvement de l'écorce des Baobab, Adansonia digitata (Pays Dogon, Mali - 2002) et à droite, séchage des noix de Karité, Vitellaria paradoxa (Sokouna, Mali - 2005) © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

c) Une zone de préservation intégrale dans un souci de précaution (on ne coupe pas ce que l'on ne connaît pas) mais surtout dans un but de conservation du patrimoine. Si j'ai la chance d'avoir un territoire comparable au Mali alors la situation serait propice à cette préservation par le fait que les espèces rares et endémiques sont parallèlement regroupées dans des secteurs circonscrits et limités. Protéger intégralement la falaise de Kita, le Sud du pays Dogon, les failles des Monts Mandingues... serait finalement assez facile étant donné l'escarpement des lieux. D'une manière générale je protégerais toutes les zones de relief (de la falaise de Tambaoura jusqu'à l'Adrar de Iforas) qui s'avèrent concentrer la plus forte diversité biologique végétale mais aussi probablement animale.

Les paysages escarpés constituent les zones refuges pour les espèces sensibles à la sélection d'origine anthropique (Falaises de Kita, Mali - 2004) © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

d) Une zone de production de bois exploitée dans un souci d'optimisation de la productivité globale (stock disponible, productivité annuelle et durabilité). Pour cela je distinguerais très précisément les services et les fonctions apportées par chacune des espèces mais également leur aire de distribution au Mali. J'appliquerais un gradient d'exploitation selon la productivité des sites (= pluviométrie). J'appliquerais également une plus forte pression d'exploitation sur les espèces offrant le plus de services (ex: Combretum adenogonium, C. micranthum, Bombax costatum) et au contraire je protégerais les espèces à fortes fonctions dans l'écosystème (légumineuses, pompes à eau, ombrage,...) dans le but d'optimiser la productivité durable. En termes simples je considérerais ma forêt comme une agro-forêt dans laquelle je distinguerai les plantes de production des plantes fonctionnelles (plantes fertiligène/engrais/insecticides). Enfin j'appliquerais des périodes de repos annuel dans l'exploitation de mes ressources toujours dans le but d'optimiser ma production. En effet au même titre que les périodes de chasse je mettrais en place une période de repos durant la période de reproduction de mes plantes 'utiles', c'est-à-dire durant les phases de floraison/fructification. Du coup je mettrais en place une gestion de stocks de bois pour pallier à mes besoins durant cette période.

Les services de la biodiversité (le bois d'oeuvre produit à partir du Pterocarpus erinaceus, Sokouna, Mali - 2005) © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

2 - La gestion de la productivité passe par la connaissance de la biodiversité.

Dans mon monde écologique, il me faudrait connaître les fonctions des espèces pour définir l'importance de chacune dans son écosystème. Cela n'est pas irréalisable car beaucoup de travaux peuvent être compilés pour permettre de définir l'importance des espèces en terme des services rendus à l'homme et des fonctions rendues aux écosystèmes. Une telle compilation permettrait à la fois d'aménager rationnellement les forêts en exploitant les espèces au prorata de leur importance et à la fois de diagnostiquer l'état actuel d'une forêt en terme de fonctions de résistances à différents critères.

On l'a vu la connaissance des espèces, de leur origine, de leur histoire, de leur sensibilité, de leur anthropophilie, de leur physiologie, de leur biologie, c'est-à-dire en résumé la connaissance de la biodiversité constitue une nécessité indispensable pour définir une gestion écologique rationnelle des formations végétales. Au Mali, la connaissance de la biodiversité est très fractionnée et malheureusement aucun référentiel absolu n'existe ici. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a eut aucun ouvrage mais la connaissance est difficile d'accès. A ma connaissance le seul ouvrage de botanique est la liste des espèces conservées au Muséum de Paris synthétisée dans le catalogue des plantes vasculaires du Mali (1986). Pour identifier et connaître les plantes du Mali il est aujourd'hui nécessaire de se référencer à des ouvrages extérieurs tels que la flore du Sénégal, de la Côte d'Ivoire ou des flores plus généralistes sur l'Afrique de l'Ouest. Par ailleurs, les chercheurs ont généralement besoin de consulter les herbiers nationaux pour déterminer les plantes, pour définir le statut des espèces, leur distribution actuelle ou passée, analyser la variabilité génétique, la variabilité phénologique...

Carte des herbariums officiels d'Afrique d'après le New York Botanical Garden © Tous droits de reproduction réservés

Au Mali, il n'existe pas d'herbarium; c'est une situation exceptionnelle pour l'Afrique. Paradoxalement, par son étendue géographique, le Mali recouvre un gradient bioclimatique exceptionnel ainsi qu'un nombre important de zones refuges. Mais la création d'un herbier implique plus qu'un simple bâtiment, il est nécessaire de renouer avec la botanique et la taxonomie car ce sont actuellement les seules méthodes qui permettent de connaître et de regrouper les espèces sur le plan international. Sans herbier, comment savoir que l'Acridocarpus monodii, espèce endémique de la falaise Dogon, a été récoltée en 1958 dans la Gandamia alors qu'elle y est introuvable aujourd'hui ? Comment donc conclure que son aire de distribution a fortement diminué en un demi-siècle sans une référence dynamique? Les herbiers constituent aujourd'hui les seules preuves tangibles de la présence d'une espèce dans une forêt à un instant déterminé. Les techniques les plus modernes, comme la biologie moléculaire, font toujours références à un numéro d'herbier pour la certification de leurs résultats. Il manque cruellement d'un herbarium national au Mali qui concentrerait la connaissance des espèces végétales.

L'arbre idéal ! le balanzan (Faidherbia albida) fournit des services à l'homme (fourrage, fruits, ombrage,...) et remplit des fonctions de l'écosystème (aspiration hydraulique, enrichissement azotée,...). Pays dogon, Mali - 2002 © Photo Philippe Birnbaum - Tous droits de reproduction réservés

En matière de gestion du territoire, le principal problème du Mali c'est que l'on ne sait plus ce qu'il faut exploiter de ce qu'il faut conserver? Où sont les richesses biologiques du Mali ? C'est seulement à partir d'une telle connaissance que l'homme sera capable d'harmoniser sa place dans la nature d'une façon rationnelle. Enfin, j'ai le sentiment que les pays qui misent sur la gestion écologique de leur biodiversité bénéficient généralement de conséquences sociales et économiques favorables (Costa-Rica, Thaïlande, Afrique du Sud,...)