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Ne plus déforester, et replanter des forêts

Dossier - L’agriculture, solution au réchauffement climatique
DossierClassé sous :Réchauffement climatique , agriculture , gaz à effet de serre

Les secteurs agricoles et alimentaires vont être très fortement impactés par le réchauffement climatique, comme nous l'avons vu dans les trois premiers dossiers de cette série sur l’agriculture VICTIME et l’agriculture CAUSE du réchauffement. Il faudra donc à la fois trouver le moyen de produire malgré le réchauffement climatique et en plus arrêter de réchauffer dans cet acte de production et de distribution ! Mais l'agriculture est aussi une SOLUTION car elle peut non seulement arrêter de réchauffer la planète mais en plus la refroidir en fixant massivement du carbone de l’atmosphère dans et sur les champs !

  
DossiersL’agriculture, solution au réchauffement climatique
 

Comme on l'a vu dans le dossier précédent sur « L'agriculture, cause du réchauffement climatique », on brûle, arrache et en définitive déforeste actuellement 12 à 18 millions d'hectares de forêts chaque année, sur tous les continents, à commencer par l'Amazonie, l'Afrique tropicale, l'Asie tropicale, mais aussi la Sibérie, la Californie, l'Australie, etc., ce qui représente au moins 10 milliards d'arbres partis en fumée chaque année.

Dans la mangrove on peut observer à l’œil nu à quel point les racines représentent une masse importante, et généralement invisible, des plantes. © danydory, Pixabay, CC0 Creative Commons

Par exemple, l'Indonésie, qui abritait la biodiversité la plus riche du monde, a perdu un quart de sa forêt tropicale en l'espace de cinquante ans. L'Inde et la Chine, très consommatrices de bois, exercent une pression très forte pour en importer depuis le Sud-Est asiatique (Malaisie, Indonésie, Papouasie, Birmanie, etc.). Une part non négligeable de ce bois - coupé et importé illégalement en Chine - est en quelque sorte « blanchie » pour être réexportée tout à fait légalement, sous forme de meubles ou de contreplaqué (dont l'Europe a doublé ses importations en dix ans).

L'Amazonie est menacée par l'agriculture mais aussi l'extraction minière illégale de l'or et d'autres métaux, causes directes de la déforestation. © Marcio Isensee e Sá, Adobe Stock

Autrefois la forêt représentait environ 50 % des terres émergées ; aujourd'hui on est tombé autour de 27 %, soit un peu moins de 4 milliards d'hectares (40 millions de km2). En France métropolitaine, on en est à 31 % de la superficie et, contrairement à ce qui se passe dans le reste du monde, on gagne un peu en surface.

Impressionnants feux de forêts en Californie le 7 septembre 2020. © Josh Edelson, AFP

Des services écosystémiques de qualité

Il faut se rendre compte que quand on regarde un arbre, ou une plante, ou une prairie, on n'en voit qu'une partie : les racines, invisibles, représentent de 10 à 20 % de la masse totale d'un arbre, de 10 à 50 % de celle d'une plante cultivée et de 50 à 80 % d'une prairie ; de plus, les feuilles tombent à l'automne et sont réabsorbées par le sol, de même que les tiges et pailles des céréales lorsqu'on les laisse sur place. Et ce n'est pas tout, les champignons mycorhiziens qui se greffent sur les racines peuvent représenter 30 % du poids des racines. Même si on utilise ces arbres ou autres plantes, toute cette masse souterraine reste la plupart du temps dans les sols, où elle est digérée par les micro-organismes, rechargeant ainsi les sols en carbone.

Vue aérienne d'un feu de forêt en Amazonie brésilienne au sud de Novo Progresso au Brésil, en août 2020. © Carl De Souza, AFP

Au final, combien un arbre peut-il stocker de carbone ? En gros la moitié de sa masse est composée d'eau, et le carbone représente la moitié de la masse sèche restante. Un arbre d'une tonne stocke ainsi de l'ordre de 240 kilos de carbone, et a donc absorbé pour ce faire 870 kilos de gaz carbonique. S'il a 20 ans, cela correspond donc à l'absorption de 43 kilos de gaz carbonique par an.

Cet arbre stocke du carbone depuis plusieurs siècles, dans et sur le sol. © Moniek58, Pixabay, DP

Évidemment il y a des arbres plus massifs que d'autres : le peuplier par exemple pèse environ 400 kilos par m3 alors que le charme, le buis ou l'olivier atteignent 1.000 kilos par m3, et le bois d'ébène 1.400 kilos par m3 (on se rappelle qu'il ne flotte pas tellement il est dense !). Mais ça revient à peu près au même car en général, plus un arbre est dense, plus il est lent à pousser.

Allée de peupliers au parc de Sceaux. © Dinkum, wikimedia commons, CC 0.1

On se souvient qu'un Français émet actuellement l'équivalent de 12 tonnes de gaz carbonique par an. Pour compenser la pollution annuelle d'un seul Français, il faudrait donc planter près de 280 arbres par an, ce qui représente environ un tiers d'hectare de forêt dense comme celle des Landes ! Dit autrement, un Français émet chaque jour environ autant de gaz carbonique que ce qu'un arbre stocke en un an.

C'est un peu décourageant, et ça montre les limites des politiques dites de « compensation carbone », qui incitent par exemple les citoyens éclairés à subventionner des plantations d'arbres chaque fois qu'ils prennent l'avion... Là, il faudrait en fait pouvoir planter un arbre par jour et par personne ! 

Dans la réalité, on plante de l'ordre de 80 millions d'arbres par an en France métropolitaine, un peu plus d'un par an et par personne, très loin donc d'un par jour et par personne !

Mais ce n'est pas négligeable non plus, comme partie d'une solution : les forêts françaises compensent bien une partie des émissions de gaz à effet de serre des Français. On estime qu'elles absorbent annuellement 70 millions de tonnes équivalent CO2, soit 13 % des émissions françaises de gaz à effet de serre.

Arrêter de déforester et replanter 1.000 milliards d'arbres

À l'échelle mondiale, le défi est nettement plus important... On estime qu'il reste environ 3.000 milliards d'arbres sur notre Planète, 400 par habitant quand même, et que pour atténuer vraiment le réchauffement il faudrait, non seulement arrêter de déforester, mais encore replanter 1.000 milliards d'arbres, 130 de plus par humain ! Ceci représenterait une surface colossale de 900 millions d'hectares, l'équivalent de 14 fois la superficie de la France, ou de la totalité des États-Unis ! Ça semble fou, mais en fait ce n'est pas impossible, le potentiel est là, particulièrement dans six pays qui en possèdent à eux seuls la moitié : Russie (151 millions d'hectares), États-Unis (103 millions), Canada (78 millions), Australie (58 millions), Brésil et Chine, comme on peut le voir sur la carte suivante où les points verts indiquent les lieux de reforestation théoriquement possibles (excluant les forêts déjà existantes, les déserts, les villes et les zones cultivées). Il manque clairement une volonté politique implacable au niveau mondial pour rendre cela possible !

Les surfaces en vert montrent la surface terrestre disponible pour y planter des arbres, elles excluent les forêts déjà existantes, les déserts, les villes et les cultures, soit 0,9 milliard d’hectares. © ETH Zurich, Crowther Lab

Cela étant, on ne fait pas « rien » et certains pays annoncent qu'ils veulent agir dans ce sens. Par exemple l'Éthiopie a annoncé vouloir planter quatre milliards d'arbres en 2019, et le Pakistan a annoncé en avoir planté un milliard sur un plan de 10 milliards.

La Chine, elle, a carrément mobilisé 60.000 soldats pour faire des plantations massives, son objectif étant carrément de contenir l'avancée du désert de Gobi en plantant d'ici à 2050 une forêt artificielle longue de 4.500 kilomètres, appelée « Grande Muraille verte ». Un projet similaire à celui qui avait été proposé en Afrique, au Sahel, pour contenir l'avancée du Sahara, mais qui a malheureusement échoué.

Mais quand on déboise la forêt tropicale centenaire d'un côté de la planète pour planter ailleurs des arbres chétifs dans le désert, dont on n'est absolument pas sûr qu'ils survivent, et donc que le bilan carbone soit excellent ! On voit ici une plantation chinoise, certes plus ou moins utile pour tenter de contenir le désert de Gobi, mais peu efficace pour refroidir la planète !

Forêts artificielles : vers un appauvrissement de la biodiversité

Ces chiffres sont évidemment des ordres de grandeur, car il a été prouvé par exemple que les forêts artificielles, qui ne sont pas soutenues par une végétation très dense à leurs pieds, restent beaucoup moins efficaces que les forêts naturelles pour stocker le gaz carbonique. Il a par exemple été estimé qu'en Europe on perd 10 % de stockage de carbone en passant des forêts naturelles aux forêts gérées ; il est probable que cette perte soit beaucoup plus importante dans les forêts tropicales. Ces « champs d'arbres », monocultures d'âge unique, souvent composés de résineux au lieu de feuillus, sont de plus très pauvres en biodiversité et fragiles face aux tempêtes, aux insectes et aux herbivores. Lorsqu'il s'agit d'espèces exotiques réputées « miraculeuses », elles peuvent en plus devenir envahissantes ! Leur seul but est de produire de la biomasse pour l'industrie ! Il n'y a donc rien de plus urgent que d'arrêter en premier lieu de déforester.

Plantation à perte de vue de palmiers à huile. © Holger, Adobe stock

Notons par exemple que lorsqu'on détruit de la forêt vierge pour implanter des palmiers à huile sur de très grandes surfaces, comme cela se pratique énormément en Asie, on ne peut pas affirmer que l'on a une action positive en matière de fixation du carbone ! Une plantation de palmier à huile ne peut constituer un puits de carbone qu'à la condition qu'elle ait été établie sur une prairie dégradée, possédant de faibles quantités de carbone à l'origine. Les arbres plantés joueront alors effectivement le rôle d'absorbeurs de carbone, et limiteront également l'érosion du sol mieux qu'une ancienne zone non forestière. Mais, lorsqu'on brûle la forêt d'origine pour faire place nette avant la plantation, c'est un désastre. Greenpeace estime ainsi que l'implantation de palmiers à huile en Indonésie a déjà relâché dans l'atmosphère 558 millions de tonnes de CO2.

La menace se déplace maintenant vers l'Afrique, en particulier dans le bassin du Congo. Or on estime que les palmiers à huile stockent environ 39 tonnes de gaz carbonique par hectare alors que la forêt tropicale africaine en stocke 150 tonnes par hectare !