Les betteraves sucrières bio représentent moins de 0,5 % de la surface des betteraves sucrières françaises. © pavlobaliukh, Adobe Stock
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Pourquoi la betterave sucrière bio ne se développe-t-elle pas plus vite en France ?

ActualitéClassé sous :agriculture , betterave sucrière , culture de la betterave

Si le marché du bio est en plein essor, il peine à convaincre chez les betteraviers. Du semis à la récolte, ceux-ci peuvent rencontrer diverses complications contre lesquelles ils ont besoin d'outils. Mais si une majorité d'entre eux reste en conventionnel, c'est aussi pour d'autres raisons. Voici notre second article sur la saison des betteraves sucrières, en partenariat avec l'AIBS.

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Moins de 0,5 % ! En 2020, moins de 0,5 % des betteraves sucrières françaises était cultivé en agriculture biologique, selon l'ITB (Institut technique de la betterave). En cause ? Des contraintes techniques et économiques trop fortes. Mais également des convictions. Car si « passer en bio » relève parfois de l'engagement écologique, ne pas le faire peut être synonyme de fierté. « Je ne rougis pas de mes pratiques », abonde Guillaume Wullens, qui cultive 20 hectares de betteraves sucrières en conventionnel dans le Pas-de-Calais. « Tout n'est pas parfait en conventionnel mais tout n'est pas parfait en bio non plus », rajoute l'agriculteur. Un point sur lequel Arnaud Rousselat, labellisé AB depuis 2020, ne le contredira pas.

Ce dernier a fait cette démarche de conversion pour sa santé et par souci environnemental. Mais Arnaud Rousselat aime rappeler son « grand respect » pour ses collègues en conventionnel. D'autant que « la betterave bio est une culture très risquée », souligne-t-il. Demain, si cette culture devenait plus périlleuse que rentable, il arrêterait « comme le colza cette année ». Puisque tout est question d'équilibre économique. Dans le cas des betteraves sucrières, le défi principal réside dans le désherbage. En conventionnel, des produits phytosanitaires permettent d'éliminer les adventices, ces « mauvaises herbes » qui concurrencent les plantes cultivées et amoindrissent les rendements. En bio, le désherbage doit être manuel ou mécanique. Et c'est là que la situation se corse.

Des herbes en trop

Dans la région de Guillaume Wullens, le climat est trop humide pour désherber mécaniquement. S'il devait renoncer aux désherbants chimiques, il aurait « du mal à faire des interventions mécaniques certaines années », estime-t-il. Le risque ? Perdre le contrôle des adventices. Ce qui peut avoir un « gros impact » sur le rendement, étant donné que ces plantes puisent dans le même stock de ressources du sol que les betteraves. En bout de chaîne, des betteraves récoltées avec trop d'herbes indésirables seront refusées par la sucrerie avec laquelle l'agriculteur a un contrat de livraison. Trop complexes à prendre en charge.

Entre ses rangs de betteraves, Guillaume Wullens désherbe avec un produit phytosanitaire. © Guillaume Wullens

Mais ces difficultés techniques sont stimulantes pour Arnaud Rousselat. Car cette culture exprime « vraiment la technique de l'agriculteur derrière ». Délicate à faire pousser, délicate à mener, gourmande en investissements à la fois pour s'équiper et pour rémunérer la main d'œuvre... « Le plus coûteux, c'est la main d'œuvre saisonnière qu'on emploie en fin de culture, pour arracher manuellement les mauvaises herbes dans les betteraves », rapporte-t-il.

Une fois ces paramètres pris en compte, reste la gestion du stress. Sans recours à la chimie de synthèse, l'agriculture biologique est davantage soumise à la météo et au climat. Avec une incidence sur la pousse des adventices et sur la maîtrise des ravageurs. De là, les envies divergent. Chaque personne a une aversion plus ou moins forte au risque. Puisque l'agriculture n'échappe pas aux logiques de rentabilité. Une exploitation agricole reste une entreprise.

Une entreprise dirigée par une personne humaine avec tout ce que cela implique d'émotionnel. Sensibilisé à l'environnement, « aussi bien au niveau de la profession que de la société civile », le secteur conventionnel voit ses pratiques évoluer, témoigne Guillaume Wullens. Non sans une certaine « amertume », car le discours ambiant lui assène qu'il fait du « mauvais boulot ». « On nous retire des techniques, des matières actives, on parle de taxer l'azote. Mais on ne nous donne aucune solution de substitution. S'il y avait une meilleure valorisation de nos produits... Mais il n'y a aucune promesse à ce niveau-là. Aucune. »

Et les ravageurs ?

Au début de la saison, Arnaud Rousselat a consacré dix-huit hectares à ces betteraves. Seulement treize donneront une récolte. Des atomaires, une espèce de petits coléoptères, ont infesté les cinq hectares manquants. « On n'a rien pu faire », déplore-t-il. Et ce n'était que le début. D'autres insectes font et feront irruption dans son champ. Notamment les pucerons, qu'ils soient vecteurs ou non de la jaunisse. Pour lutter contre, « on essaye de rendre la plante la moins attirante possible », grâce à des extraits fermentés d'autres plantes. « Ce qu'on appelle communément des purins. »

Arnaud Rousselat a plusieurs cordes à son arc. Ces purins, mais aussi des bactéries qu'il produit sur son exploitation avant de les mettre dans ses sols, des décoctions d'ail, des huiles essentielles, et une dernière chose plus inattendue : l'homéopathie. « Pour moi, c'est important de préserver des équilibres. C'est ce que je fais avec l'homéopathie. J'essaye d'induire des informations d'insecte pour préserver des équilibres et ne surtout pas en détruire. Des fois, le résultat peut être pire que l'insecte que l'on avait, si l'on détruit un équilibre. »

Par l'expression « induire des informations », le betteravier fait référence à la mémoire de l'eau. Cette hypothèse stipule que l'eau conserverait la mémoire des substances qu'elle a rencontrées, et donc de leurs propriétés. Elle est parfois soulevée comme argument en faveur de l'homéopathie. « Cela va complètement à l'encontre de ma formation en agronomie », reconnaît Arnaud Rousselat. Et pour cause, depuis l'émergence de cette idée en 1988, aucune étude reconnue par la communauté scientifique n'a décelé de preuve allant dans son sens. À ce jour, l'hypothèse de la mémoire de l'eau est considérée comme étant réfutée.

Les syrphes sont des mouches prédatrices des pucerons. © FloraCB, France Agri Twittos

Du côté conventionnel, cette année voit le retour des néonicotinoïdes. Des insecticides utilisés en enrobage de semences. « La moitié de ma surface de betterave est semée sans néonicotinoïdes, explique Guillaume Wullens. C'est un choix technique parce que, avec l'usage des néonicotinoïdes, il y a des restrictions pour la succession culturale [les espèces qui remplaceront la betterave après récolte, sur la même parcelle, ndlr]. Tout ce qui est plantes à fleurs, c'est deux années après. Pour avoir une certaine liberté dans ma rotation de cultures, je ne mets donc pas de néonicotinoïdes sur une partie de mes betteraves. »

L'expérience joue beaucoup. Par l'observation, Guillaume Wullens sait si ses betteraves ont un souci. Il applique presque uniquement des traitements en curatif, rarement en prévention. « Pour les insecticides, on attend qu'il y ait des insectes. Pour les maladies, on attend qu'il y en ait. Pour les adventices, on regarde ce qu'il y a. Si je mets un [produit en prévention], c'est parce que je connais ma parcelle et que je sais qu'il y a tel problème. » Si besoin, il peut appeler l'ITB pour être aiguillé. « On est quand même bien encadré », confirme Arnaud Rousselat, avant d'énumérer également la CGB (Confédération générale des planteurs de betteraves) et les services techniques des entreprises sucrières.

À la fin

Après quelque sept mois de croissance, les betteraves sucrières sont récoltées « de septembre à janvier », précise Guillaume Wullens. Bien que le meilleur des « enlèvements » s'effectue vers octobre-novembre, au moment où la plante est suffisamment grosse pour donner assez de sucre, mais pas encore trop difficile à arracher pour ne pas abîmer le champ. « Il y a des plannings d'enlèvement, c'est chacun son tour. Selon la surface, on peut être enlevé en quatre ou cinq fois. Moi j'ai trois dates différentes. »

Un arrachage des betteraves en cours. © FarmerSeb, France Agri Twittos

Les récoltes partent ensuite à l'usine, pour être transformées en différents produits selon les contrats signés par l'agriculteur. Parce qu'il s'agit bien de contrats, appuie Arnaud Rousselat. Que ce soit en conventionnel ou en biologique. Économiquement, ce serait une « erreur » que toute l'agriculture française soit bio, « puisque ça reviendrait à casser le marché ». Mais aussi « parce qu'il faut être prêt » pour cette transition. Arnaud Rousselat en est convaincu : « Il ne faut pas opposer la betterave conventionnelle et la betterave bio. Il y a des choses à s'apporter mutuellement, par le biais de l'échange et de la coopération, plutôt que par l'opposition. Dire "mon système est le meilleur", ça ne fera rien avancer. »

Article réalisé en partenariat avec les équipes d'AIBS


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