En 2021, le semis de betteraves devrait avoir lieu fin mars. © Bits and Splits, Adobe Stock
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Culture de la betterave : immersion auprès d'un agriculteur

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Frédéric Choiselat cultive des céréales dans l'Aube. Tous les ans, il sème des betteraves sucrières sur une partie de son champ. Ce semis est « une étape cruciale de la culture », puisque « 50 % de notre travail est en jeu », témoigne l'agriculteur. Cet article est le premier d'une série de cinq où Futura, en association avec l'Association interprofessionnelle de la betterave et du sucre (AIBS), suivra la saison des betteraves.

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« Tous les matins, on se demande quelle est la priorité du moment », raconte Frédéric Choiselat, agriculteur spécialisé en céréales dans l'Aube. En 1993, il a repris l'exploitation de ses parents et de son oncle, épaulé par sa compagne. Quelque 190 hectares. Ce cinquantenaire y cultive huit à onze espèces différentes, en alternant selon les années. Cette saison, Frédéric va consacrer 40 hectares aux betteraves sucrières. Une culture qu'il sème chaque année, mais seulement tous les trois ou quatre ans sur la même parcelle, pour limiter le risque de maladies et s'assurer de meilleurs rendements.

Frédéric Choiselat est agriculteur. Il cultive principalement des céréales, telles que le blé, le chanvre, l'orge... mais également des betteraves sucrières. Il est à la fois « céréalier » et « betteravier ». On dit qu'il s'occupe de « grandes cultures », de par les surfaces octroyées à ces espèces, bien plus importantes qu'en maraîchage. © Frédéric Choiselat

Ce semis est « une étape cruciale », souligne-t-il. Au début de sa carrière, elle avait lieu entre le 10 et le 25 avril. Mais, en « constatant que le printemps est de plus en plus précoce, que le risque de gel diminue un peu et que les températures du sol sont plus élevées », les betteraviers sèment désormais aux alentours du 25 mars. Ils sont guidés dans leur choix par l'Institut technique de la betterave (ITB), via des newsletters régionalisées. Bien qu'au final, « chacun a son ressenti ». Les spécificités de chaque terroir forgeant l'expérience au fil du temps.

Graines enfouies

Quand le moment semble propice, Frédéric regarde la météo. La pluie ne doit pas suivre le semis. Car lorsqu'il prépare le sol à accueillir les graines, il crée de la terre fine grâce à un vibroculteur. Un « outil à dents assez rapprochées qui fait un effet vibration » avec, derrière, « des rouleaux qui retassent la terre ». Cette terre fine est essentielle « pour que la petite graine que l'on met dans le sol germe très rapidement, capte l'humidité du sol et sorte le plus vite possible de terre ». En contrepartie, elle est plus vulnérable à la battance. Les gouttes d'eau, en tombant, séparent les éléments du sol et conduisent à la formation d'une croûte, ce qui empêche la respiration des graines. « C'est pour ça qu'on regarde la météo de façon un peu frénétique », rigole le céréalier.

Le vibroculteur est attelé au tracteur. © Frédéric Choiselat

Après le passage du vibroculteur, Frédéric concerte ses voisins. Ils partagent les tracteurs et le semoir, pour mutualiser les coûts, ce qui nécessite une bonne organisation. D'autant que le semis doit être effectué sans délai. « Souvent, c'est une période où il y a du vent d'est, les premiers centimètres [de sol] vont sécher très rapidement », explique-t-il.

L'entraide est de mise. « On se remplace pour semer en continu avec mon collègue, de 7 h du matin jusqu'à 20-21 h. On ne tourne pas la nuit parce que l'humidité remonte dans le sol et après ça colle ! » Mais ce rythme effréné ne doit être tenu que sur une courte durée. Ses confrères ayant des surfaces similaires à la sienne, chaque champ est semé en trois jours. Trois jours durant lesquels « 50 % de notre travail est en jeu », car la suite de la culture dépend de la qualité du semis.

Le semoir de Frédéric et de ses collègues possède 12 rangs. Il sème de façon très écartée quelque 120.000 graines par hectare. On parle de semis de précision. © Frédéric Choiselat

Lors de cette étape, un moniteur compte automatiquement les graines afin de s'assurer que tout se déroule correctement. L'agriculteur vérifie régulièrement la profondeur du semis et l'absence de « cailloux coincés » dans le semoir. « On travaille dans un milieu naturel, il faut être très concentré. » Deux à trois semaines après, le tour est joué. Le germe sort de terre. Il s'agit de la levée. Entre temps, aucune intervention n'a eu lieu dans le champ de futures betteraves sucrières.

Les propriétés de ces betteraves dépendent de la variété choisie par le céréalier. « Depuis les années 90, les rendements s'accroissent grâce à une levée plus précoce », constate Frédéric. La résistance face à certaines maladies et ravageurs est également meilleure. « Avant, on avait des problèmes de cercosporiose [une pathologie due à des champignons et entraînant un moindre développement de la plante, ndlr] mais, grâce à la recherche, on a des variétés plus résistantes », se remémore-t-il.

Chaque graine doit être semée à 2 cm de profondeur dans le sol, afin de capter au mieux l'humidité. Derrière le semoir, des petites roulettes tassent la terre pour que la graine germe plus rapidement. © Frédéric Choiselat

Il existe une cinquantaine de variétés recommandées par l'ITB, qui fournit une liste chaque année accompagnée de tous les critères retenus. Celle-ci est obtenue par la tenue d'essais. Tous les ans, cet institut sème toutes les betteraves sucrières commercialisées ou commercialisables. De mi-octobre à mi-novembre, il les récolte et combine les données obtenues, pour conseiller les betteraviers : taille de la racine, régularité comparée aux récoltes précédentes, taux de sucre, résistance aux maladies et ravageurs, adaptation au terroir. « Nous sommes payés sur le sucre à l'hectare, donc on choisit des betteraves plus ou moins riches en sucre selon son terroir. »

Les graines vendues aux agriculteurs sont généralement enrobées. Cet enrobage comporte un produit fongicide, parfois un insecticide, ainsi qu'un colorant bleu ou rouge pour retrouver plus facilement la graine dans le sol -- au besoin. Cette saison, contrairement à la saison dernière, les vendeurs peuvent incorporer des néonicotinoïdes dans ce pelliculage. Un insecticide luttant notamment contre les pucerons, vecteurs de la jaunisse, qui avaient fait des dégâts considérables l'année dernière. « On a de gros espoirs sur la résistance aux pucerons dans trois ou quatre ans, parce qu'actuellement on a une dérogation pour l'usage des néonicotinoïdes, mais on sait que c'est provisoire », s'inquiète Frédéric.

Une graine de betterave mesure 0,6 mm seulement. © Frédéric Choiselat

Un sigle pour demain

Sur cette problématique, Frédéric est dubitatif. Le temps agricole est long. La société demande des temps courts. « Il faut qu'ils nous laissent rechercher [des solutions] avec les outils d'aujourd'hui, il faut une certaine cohérence », assène-t-il. Ces outils sont, en particulier, les New Breeding Techniques (NBT). Des nouvelles méthodes de création variétale qui « permettraient d'avancer plus vite dans le développement de certaines résistances ».

Les NBT rassemblent différentes approches pour élaborer de nouvelles variétés agronomiques, puisque aucun agriculteur n'utilise aujourd'hui des variétés sauvages, dont :

  • l'édition du génome : un ensemble de techniques pour insérer ou supprimer un gène de façon très précise (dont CRISPR-Cas9) ;
  • les mécanismes épigénétiques : il s'agit de changements réversibles qui n'altèrent pas l'ADN mais influencent ce que produit cet ADN, soit des ARN ou des protéines ;
  • la greffe : des greffons génétiquement modifiés peuvent être associés à des porte-greffes non génétiquement modifiés, ou inversement ;
  • la cisgenèse et certaines formes de transgenèse : si le gène transféré provient de la même espèce ou d'une espèce proche de la plante cible, on parle de cisgenèse, mais si ce gène est extrait d'une espèce éloignée de la plante cible, on parle de transgenèse.

Certains agriculteurs et scientifiques entrevoient dans les NBT la possibilité de créer plus rapidement et plus efficacement de nouvelles variétés d'intérêt agronomique -- des variétés de blé, par exemple. D'autant que les NBT octroient une précision que les techniques autorisées actuellement, dont la mutagenèse aléatoire, n'atteignent pas.

Comme tout processus, les NBT présentent une marge d'erreur. Des craintes en découlent. Les plus courantes portent sur les modifications hors cible, c'est-à-dire des modifications non voulues, et sur le transfert de gènes à des espèces sauvages. Les promoteurs de ces techniques rétorquant que ce sont des risques communs à toute création variétale.

La betterave maritime (Beta vulgaris maritima), dite aussi bette maritime ou betterave sauvage, est l'ancêtre sauvage de toutes les betteraves cultivées. © Valter, Adobe Stock

Touche personnelle

Mais Frédéric a aussi d'autres préoccupations en tête. « Si on prend des semences enrobées de néonicotinoïdes, on nous interdit de planter des fleurs pendant deux à trois ans, mais ce dont on a peur, c'est que les pollinisateurs n'aient plus à manger. » Il ne pourra plus semer ses couverts en interculture de la même façon. « Ça va faire un trou. Dans deux ans, il n'y aura plus de fleurs dans les champs pour nourrir les abeilles en été. Dans ma réflexion, je me suis dit que j'allais semer des bandes pour les abeilles. » 

Le céréalier, désormais formé à l'apiculture, va semer un hectare de plantes à fleurs. « C'est une surface que je vais retirer de la production pour faire des bandes de pollinisation. Parce qu'on parle de pollinisateurs. Il n'y a pas que les abeilles ! Cette année, je vais essayer de participer. »

Article réalisé en collaboration avec les équipes d'AIBS. 

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