Tableau Le labourage nivernais par Rosa Bonheur, en 1849. Musée d'Orsay, Paris. © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay), domaine public.

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France : l'agriculture a-t-elle fait sa révolution au XVIIIe siècle ?

Question/RéponseClassé sous :histoire , Histoire moderne , révolution agricole

Dans la France du XVIIIe siècle, le monde agricole représente 85 % de la population. Tout au long de ce siècle, la croissance démographique est continue et le royaume atteint enfin l'autosuffisance alimentaire. Une révolution agricole est-elle à l'origine de ces changements déterminants ? De nombreux petits progrès sont décelables dès les années 1720, dans un secteur qui offre un visage profondément traditionnel.

Lorsqu'on parle de révolution agricole, on suppose une nette progression des rendements à l'hectare, une diminution importante de la main-d'œuvre qui travaille la terre et un recul de la jachère. Aucune de ces évolutions n'est décelable en France au XVIIIe siècle, exception faite de la Flandre (fin XVIIe) et de l'Alsace (fin XVIIIe) en ce qui concerne la jachère.

Dans les années 1750 apparaît une école française de pensée économique, la physiocratie, qui considère l'agriculture comme la source unique de la richesse du pays. Les physiocrates prônent une juste valeur du prix des céréales et des agriculteurs soutenus par des allègements fiscaux.

Cour de ferme par Nicolas-Bernard Lépicié, en 1784. Musée du Louvre, Paris. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre), Frank Raux.

La question de la jachère

En août 1766, une déclaration royale de Louis XV invite les agriculteurs à réutiliser les terres abandonnées depuis plus de quarante ans, en leur offrant une exemption temporaire de la taille et de la dîme. Cette incitation s'avère insuffisante car le gain de terres obtenu correspond seulement à 2,5 % de la superficie agricole globale en 1789. 

La Flandre a fait disparaître la jachère au XVIIe siècle et son opulence agricole est symbolisée par des rendements céréaliers deux à trois fois supérieurs aux autres régions productrices de blé : entre 20 et 30 hectolitres à l'hectare contre 7,5 en moyenne pour l'ensemble du royaume. En 1757, le physiocrate François Quesnay souligne un rendement moyen de cinq grains récoltés pour un grain semé. Une fois la dîme prélevée, cela devient quatre pour un. Pour les terres les plus riches, celles de Beauce et de Brie, on peut atteindre huit grains récoltés pour un semé. Ces chiffres fixent les limites du progrès agricole dans un cadre technique qui ne le permet pas.

 Les moissonneurs ou La moisson par Pieter Brueghel l'Ancien, en 1565. Metropolitan Museum of Art, New York. © Wikimedia Commons, domaine public

L’« enclosure », une pratique venue d’Angleterre

L'« enclosure » est née en Angleterre à la fin du XVIe siècle, elle a transformé une agriculture traditionnelle (administration commune des terres sans clôtures) en système de propriétés privées (terrains clos séparés par des haies ou des barrières, apparition du bocage). C'est la fin des droits d'usage, les communaux dont dépendent la grande majorité des paysans.

La pratique de l'« enclosure » favorisée par un édit royal en 1767, se répand en Normandie, Champagne, Bourgogne, Hainaut, Artois et Flandre. Les clôtures de parcelles se heurtent à une opposition collective en faveur de l'usage des communaux. En Auvergne, l'intérêt social continue de prévaloir sur l'intérêt économique et les communaux sont maintenus. En Bourgogne et en Artois, les seigneurs revendiquent le droit de s'approprier le tiers des terres communautaires avant clôture (c'est l'ancien droit médiéval du « triage »), attitude qui entretient un immense sentiment de spoliation au sein du monde paysan.

Famille de paysans dans un intérieur par Louis Le Nain, en 1642. Musée du Louvre. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre), Gérard Blot

De nouvelles cultures

Les progrès de l'agriculture française sous l'Ancien Régime sont à rechercher dans l'introduction de nouvelles cultures, celles du maïs et de la pomme de terre. Le maïs ramené en Europe par Christophe Colomb est introduit en France par le Béarn et apparaît sur les marchés de Castelnaudary et Toulouse entre 1635 et 1640. Il s'étend à toute l'Aquitaine au XVIIIe siècle et sert de substitut économique à la culture du pastel, en voie de disparition depuis l'arrivée de l'indigo d'Amérique. Utilisé principalement pour nourrir les animaux, le maïs entre pour 4 % seulement dans la masse alimentaire nationale.

La pomme de terre, originaire des hauts plateaux des Andes, connaît un succès timide alors qu'elle nourrit à surface égale, cinq fois plus de personnes que le blé. Le tubercule est déjà présent en Flandre, Alsace, Lorraine et Dauphiné. Face aux résistances longues à surmonter, Parmentier va utiliser de véritables arguments publicitaires pour lancer sa culture après les années 1770. Les Français jugent ce tubercule indigne de l'alimentation humaine alors qu'en Flandre autrichienne (Belgique actuelle), elle s'est déjà substituée à 40 % de la consommation de céréales. La consommation de pommes de terre se propage lentement, ce qui constitue le signe d'une abondance alimentaire certaine pour le royaume de France.

Octobre par Jules Bastien-Lepage, en 1878. National Gallery of Victoria, Melbourne, Australie. © Wikimedia Commons, domaine public

Spécialisations régionales

Dans les progrès agricoles, il ne faut pas sous-estimer la diversification des productions et le renforcement des spécialisations régionales.

La viticulture est un exemple typique de la spécialisation régionale, avec une poussée massive de la production au XVIIIe siècle : on plante trop de ceps dans la seconde moitié du siècle, ce qui entraîne une crise de surproduction dans les années 1780. On assiste à un renforcement des viticultures méridionales (Languedoc et Provence), du Bordelais, de la Bourgogne et à la naissance du vignoble dans le Beaujolais.

La spécialisation est également visible dans l'élevage : la Normandie, le Limousin et le Charolais deviennent de grandes régions d'élevage bovin et s'insèrent dans une économie d'échanges nationaux, en fournissant les marchés parisiens, demandeurs de produits carnés et laitiers.

Entre théories et pratiques

Le mouvement des physiocrates n'a pas rencontré le succès escompté auprès des producteurs agricoles, même chez les riches propriétaires des grands domaines céréaliers du Bassin Parisien. Une vingtaine de sociétés d'agriculture sont créées à partir des années 1760, sur l'incitation du Contrôleur général des Finances Bertin. Elles encouragent les expérimentations, se basant sur les ouvrages d'agronomie comme celui de Duhamel du Monceau (1700-1782), le « Traité de la culture des terres » : rédigée entre 1750 et 1761, cette encyclopédie en six volumes constitue le premier grand ouvrage français sur l'agriculture depuis celui d'Olivier de Serres en 1600. Les agriculteurs demeurent méfiants à l'égard des nouveautés : les préceptes agronomiques proposés par une élite, ne prennent pas vraiment le relais d'un savoir-faire acquis par l'expérience et sans marge de manœuvre, les nouvelles pratiques n'ont pas droit à l'erreur.

L'Angélus par Jean-François Millet, entre 1857 et 1859. Musée d'Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay), C. Jean

Conclusion

L'agriculture française n'a pas effectué sa révolution au XVIIIe siècle mais elle a intégré une multitude de petites innovations décelables dans chaque région du royaume. La croissance de la production agricole est bien réelle (0,4 à 0,5 % par an donc au moins 40 % sur le siècle) mais elle s'est réalisée sans bouleversements techniques. Elle permet au royaume de nourrir sa population, en croissance démographique de 40 % sur la période 1700-1790.

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