Tech

Les services de renseignements

Dossier - Du satellite espion à Echelon
DossierClassé sous :technologie , Incontournables , espion

-

Les services de renseignements sont probablement aussi vieux que le monde. Aussitôt que l'homme a exploré son territoire, il a voulu savoir qui habitait à côté de chez lui, ce qu'il faisait et dans quel but....

  
DossiersDu satellite espion à Echelon
 

Tout le monde se rappelle des avions U-2 abattus au-dessus du territoire soviétique dans les années '60 et '70. Ces incidents qui ont chaque fois conduit à des crises diplomatiques ont porté au grand jour les activités d'espionnage des Etats-Unis.

Les "blackbirds": les avions espions U-2 au service du Renseignement des Etats-Unis. © Ken Hackman, Domaine public
Pont de Glienicke

C'est à cette époque également que le public découvrit que Russes et Américains échangeaient sur le pont de Glienicke (checkpoint 11) reliant Berlin-Ouest à Postdam les espions étrangers qu'ils avaient capturés et parfois emprisonnés durant des décennies. C'est ainsi qu'en 1985, pas moins de 23 prisonniers politiques Est-allemands furent échangés contre 4 espions de l'Est emprisonnés aux États-Unis.

Le Pakistan sous l'objectif du satellite espion Keyhole 9.

Le plus célèbre d'entre eux est sans conteste Markus Wolf, surnommé "l'homme sans visage" qui, de 1958 à 1987, dirigeait le service de renseignement Est-allemand (HVA) dont les 4000 agents infiltrèrent l'OTAN et la chancellerie allemande durant près de 30 ans.
Le Pakistan sous l'objectif du satellite espion Keyhole 9.

Malgré cette médiatisation occasionnelle, les activités de renseignements ont toujours été auréolées d'un profond mystère qui ne s'est jamais dissipé à ce jour. C'est sans doute pour cela que les James Bond 007 et autres agents de Mission Impossible ont tant de succès au box office. Si certains sourient des méthodes utilisées par ces agents très spéciaux, certaines erreurs faites par la CIA et d'autres agences de renseignements tendent à confirmer que les gadgets inventés par Mr.Q ne sont pas si fantaisistes que cela.

  • Une histoire d'espionnage

Les services de renseignements sont probablement aussi vieux que le monde. Aussitôt que l'homme a exploré son territoire, il a voulu savoir qui habitait à côté de chez lui, ce qu'il faisait et dans quel but. Préparait-il un mauvais coup ou vaquait-t-il simplement à ses occupations ? Si ses voisins appartenaient à une autre tribu ou une autre espèce d'hominidé, ces renseignements pouvaient être vitaux pour la survie du clan.

Plus récemment, des généraux aussi célèbres que Jules César, Napoléon Bonaparte ou George Washington ont dirigé des opérations clandestines pour connaître les intentions de leurs ennemis et ainsi pouvoir les vaincre et acquérir leur indépendance.

Maison Blanche

En 1941 alors que le Secrétaire d'Etat américain Henry Simson alléguait que "les gentlemen ne lisaient pas les courriers les uns des autres", les Etats-Unis avaient déjà établit un réseau de renseignement mondial très performant, de "world-class" comme ils disaient. C'est entre les deux guerres que la NAVY craqua les premiers systèmes d'encryption diplomatiques japonais, la fameuse "machine Pourpre".

Dans les années '30 le FBI s'attaqua aux services de contre-espionnage allemands et japonais et fit prisonnier des dizaines d'agents qui infiltraient et sabotaient les services occidentaux. Il réussit également à combattre les Soviétiques qui essayaient de s'infiltrer dans le gouvernement américain et les institutions économiques.

La CIA, acronyme de Central Intelligence Agency (Agence Centrale de Renseignements), fut créée en 1947 dans le but de coordonner les activités de renseignements des Etats-Unis et en corollaire, d'évaluer et de diffuser les informations pouvant affecter la sécurité nationale. Ses fonds qui demeurent encore partiellement secrets servent à protéger les Etats-Unis et ses intérêts à l'étranger. Les agents de la CIA doivent veiller à la sécurité du territoire national de la manière la plus discrète et en communiquant le moins possible avec le public. Il en va de l'intérêt suprême de la Nation. Si un groupe terroriste venait à connaître les failles du système, il pourrait en profiter pour commettre des attentats qui rapidement ruineraient toute une nation. La CIA intervient également dans les Affaires étrangères en craquant les codes d'accès aux messages cryptés dès que l'information est susceptible de mettre en danger les citoyens Américains.

En complément l'Agence doit assurer d'autres services et fonctions touchant le Renseignement tel que l'ordonne le National Security Council (NSC) qui est en quelque sorte le porte-parole de la Maison Blanche. La CIA est sous la responsabilité directe du Président et de la NSC. Pour une meilleure transparence de ses actions devant les citoyens, aujourd'hui la CIA rapporte régulièrement devant le Senate Select Committee on Intelligence ainsi qu'à un second comité permanent et depuis 1980 à différents pouvoirs exécutifs.

Les "blackbirds": les avions espions U-2 au service du Renseignement des Etats-Unis. Le U-2 reçu pour plus de 1.7 milliards de dollars de mises à jour en nouvelle avionique, turbine et moyens de détection au cours de ses 48 ans d'existence. On l'utilise encore aujourd'hui à des fins scientifiques. © Documents A.F.Link

La Direction des Sciences et de la Technologie de la CIA (acronyme DST ou S&T) a fortement contribué au développement des méthodes de collecte et d'analyse des informations. C'est la CIA qui s'occupe des plus importants satellites espions (classe Keyhole) ainsi que des avions espions U-2, A-12 (SR-71 OXCART) et autre Aurora.

Avions bombardiers furtifs F117 © Documents A.F.Link
Les "blackbirds": SR-71 (A-12 OXCART) au service du Renseignement des Etats-Unis. Ils sont aujourd'hui remplacés par les Aurora et autres ailes volantes © Documents A.F.Link

Les satellites et les activités de renseignements (signals intelligence, SIGINT) ont permis aux américains de développer leur expertise des armes étrangères telles que les missiles et les systèmes spatiaux. Plusieurs programmes de collecte d'informations des Etats-Unis descendent directement des premiers systèmes développés par la CIA pour ne citer que les algorithmes de traitement d'image et les clés de décryptage. La CIA est également à l'origine de nombreuses avancées scientifiques telle que la technologie du pacemaker, la miniaturisation (micro furtif, micro-caméra, etc) et certaines méthodes d'analyse criminelles, autant de technologies que l'on retrouve aujourd'hui dans le civil.

Avions bombardiers furtifs B2 © Documents A.F.Link

Les efforts technologiques de la CIA ont parfois conduit à des accidents dignes du Dr Folamour. Les expériences avec le LSD connues sous le nom de code MKULTRA ont conduit au suicide d'un scientifique militaire dénommé Frank Olson en 1953. Il fallut 22 ans pour que sa famille connaisse la vérité. Les stylos empoisonnés et des coquillages explosifs ont été fabriqués pour essayer d'assassiner Fidel Castro. En complément, une rumeur s'est répandue selon laquelle la CIA avait engagé des médiums capables de "voir" les activités des soviétiques installés dans des bâtiments en Californie. L'Agence a également utilisé des chats et des oiseaux pour collecter des informations - de l'équipement était implanté dans la tête du chat, le rendant aussi mobile et contrôlable qu'un objet télécommandé. Certains mettent également sur le dos de la CIA les assassinats du Président Kennedy, Robert Kennedy, Martin Luther King, les millions de victimes du Vietnam, d'El Salvador, etc, sans oublier les actions militaires au Koweit ou en Irak Si cela vous intéresse vous trouverez beaucoup d'archives déclassifiées à l'Université George Washington.

Que fait la NSA ? Créée en 1952 sous l'administration Truman, la NSA a pour mission de fournir des renseignements et de conduire des missions de haute sécurité en collaboration avec les services de l'armée des Etats-Unis. Au fil du temps elle s'est spécialisée dans toutes sortes d'activités touchant la cryptologie, qu'elle soit militaire ou civile et le bien entendu dans la lutte anti-terrorisme.

La NSA est donc avant tout la plus grande organisation de cryptologie au monde. A l'image de la CIA, elle est responsable de la sécurité des communications des Etats-Unis et comme la CIA, elle a développé un réseau de renseignements international. Plus près de nous c'est la NSA qui définit le niveau de sécurité (C2, etc) que Windows et Linux par exemple doivent satisfaire pour être validés sur le réseau informatique de l'organisation.

  • De l'avion U2 au satellite Keyhole

Parallèlement aux missions d'espionnage propres aux avions U-2 mais également à certains avions militaires, la CIA a développé une série de satellites d'observation dont les plus connus sont la série "Keyhole" ("trou de serrure"). Nous les connaissons tous sous une autre dénomination. A la fin des années 1950 l'astrophysicien américain Lyman Spitzer de l'Université de Princeton voulait placer sur orbite un nouveau télescope afin de détrôner le tout récent télescope de 5 m du Palomar qui venait d'être achevé en Californie. En le plaçant au-dessus de l'atmosphère, il pouvait se permettre d'utiliser un télescope deux fois plus petit.

Spitzer savait que le satellite Keyhole KH-1 disposait d'un miroir primaire de 2.3 à 2.4 m de diamètre. Il en tira profit pour mettre au point le... Telescope Spatial Hubble qui fut placé sur orbite le 24 avril 1990 à 610 km d'altitude. Il consiste en un télescope Cassegrain Richtey-Chrétien de 2.40 m de diamètre et d'un rapport focal de f/24.

Bien que les spécifications techniques des Keyholes soient classifiées - il n'existe aucune image de cette série de télescopes si ce n'est quelques dessins -, à partir des informations publiques on peut estimer leurs performances ainsi que leur altitude orbitale. Dans son livre The Wizards of Langley, Jeff Richelson cite une interview d'un agent de la CIA précisant que "le premier KH-11 était assez bon et plutôt grand - sept pieds et huit pouces", soit 2.30 m de diamètre. Il était également équipé de senseurs infrarouge.

En supposant que le miroir fut taillé jusqu'à la limite de diffraction, le pouvoir séparateur PS obéissant à la relation :

avec
- λ, la longueur d'onde en millimètres
- D, le diamètre du collecteur en millimètres
- 206265 est déduit de la parallaxe (1 pc/1 UA)

comme indiqué, dans ce cas la résolution est uniquement fonction de son diamètre, de la longueur d'onde de travail et de la distance de l'objectif. En prenant une longueur d'onde dans le spectre visible, vers 550 nm, selon Richelson le miroir du premier KH-11 mesurait 2.34 m de diamètre. Au périgée, un satellite KH-11 se trouve à environ 300 km de la Terre ou 3x107 cm. Selon la formule précédente, à cette altitude sa résolution est de 8.6 cm, que l'on arrondira à 10 cm. Selon des sources non confirmées le satellite KH-12 offrait une résolution inférieure à 2 cm mais personne n'a jamais vu ses images.

Aussi, au lieu de porter son regard perçant vers l'espace comme le fait Hubble, Keyhole a donc un pouvoir de résolution exceptionnel s'il regarde la Terre en haute résolution : 10 cm au sol et sans faire appel au moindre traitement image qui décuplera ses performances. Dans ces conditions aucun détail n'échappe à Big Brother, pas même ce que vous essayez de dissimuler ! Il n'est donc pas étonnant que ces satellites aient été utilisés dans toutes les guerres, de la Crise des missiles à Cuba en 1960 au récent conflit Iraquien en passant par la Bosnie et l'Afghanistan.

Le télescope Hubble objectif (~2.40m) et résolution (moins de 10 cm au sol à 300 km d'altitude) regarde vers le ciel, il est au service de l'astronomie © Documents NASA et T.Lombry

Seul inconvénient, mis à part KH-11 et KH-12, ces satellites espions ne sont sensibles qu'au spectre visible. Ils ne voient pas non plus à travers les nuages ni en infrarouge. Ils ont donc été complétés à partir de 1988 par des satellites radar tel Lacrosse, des détecteurs multispectraux et tout un réseau de stations terriennes d'écoute qui se partagent l'entièreté du spectre électromagnétique entre 31.2 mHz et 6.52 EHz. Bien entendu tout ce spectre n'est pas exploitable ni mis sur écoute. La bande ULF par exemple ainsi que les rayonnements infrarouge, X et gamma ont peu de chances de véhiculer de l'information utile à la CIA ! En fait le spectre exploité s'étend grosso-modo entre 76 Hz (sous-marins) aux micro-ondes (50 GHz). Au-delà on entre dans la bande W et le rayonnement fossile à 2.7 K. Plus rien à voir avec l'espionnage dans le sens où l'entendent les services de renseignements. Ils reprennent par contre du service dans la fenêtre du spectre visible...
Le télescope Keyhole objectif (~2.40m) et résolution (moins de 10 cm au sol à 300 km d'altitude) regarde vers la Terre il est au service de l'espionnage © Documents NASA et T.Lombry

Ensemble ces espions de l'âge électronique assurent une veille permanente et une couverture globale des mouvements et des communications à la surface de la Terre mais également sous la mer.

  • Lumière par le trou de la serrure
Mission de code : CORONA. Satellite : Keyhole-7. Gestionnaire : CIA. Classe : Imagery Intelligence Satellite (IMINT). Mise en service : juillet 1963. Fin de mission : juin 1967. Orbite : polaire. Récupération du film : largage d'un module de réentrée atmosphérique. Inconvénient : ne voit pas à travers les nuages. Particularités : KH-7 intègre un appareil photo Kodak grand format. Il fut le premier satellite de la CIA à disposer d'un système d'imagerie en haute résolution. Ce satellite réalisa avec succès 34 de ses 38 missions et on récupéra 30 films.

Keyhole-7 fut construit par General Electric et mis sur orbite par une fusée construite par Lockheed Corp. Ce programme fut dirigé par l'organe militaire (USAF) du bureau de Reconnaissance National (NRO).

Par la suite le système d'imagerie géospatiale de Keyhole fut réutilisé pour des missions photographiques entre1973 et 1980 dans le cadre de la mission Keyhole-9.

Ce satellite KH-9 comme tous les suivants disposait d'un appareil photo (film) et de caméras CCD. KH-9 fut à l'origine de toutes les cartes stratégiques réalisées par l'Agence durant plusieurs décennies. Bien que ses informations aient été déclassifiées, son intérêt est certainement moindre pour le public qui ignore totalement quels furent les fruits de ce programme. Ce n'est qu'en consultant les archives que l'on pourra avoir une idée du degré d'intérêt que représentent ces informations.
Duncan Campbell est un spécialiste anglais du réseau d'espionnage Echelon et fut le premier journaliste à médiatiser le sujet. Grâce à son action et celle de la National Imagery and Mapping Agency (NIMA), le gouvernement américain a accepté de déclassifier et de distribuer au public une grande quantité d'informations historiques restées longtemps top secret et uniquement accessibles aux experts du Renseignement, les " need to know eyes".

Le but de cette déclassification a été défini dans le cadre du Programme de Déclassification d'Imagerie Historique (HID) et consiste en trois raisons officielles :

- Promouvoir l'esprit d'ouverture
Présenter le résultats des investissements consentis par les citoyens dans la sécurité nationale
Garantir que les chercheurs, des environnementalistes aux historiens ont accès à des sources d'information utiles et uniques.

Parmi les images publiées citons la plupart des films ramenés dans le cadre des missions de surveillance (SIS) et d'imagerie géospatiale (GIS) effectuées par les satellites Keyhole KH-1 à KH-7 et KH-9 depuis 1960. En 1996 quelque 866000 images du programme CORONA ont ainsi été rendues publiques.

Souriez, Big Brother vous regarde ! Gros-plan sur la Tour Eiffel de Paris. La photographie a été réalisée par le satellite espion Keyhole-7 le 20 mars 1966. La résolution est d'environ 10 mètres. Document USGS.

Certaines images des satellites KH-7 et KH-9 sont manquantes pour la période qui s'étend entre 1963 et 1980. On suppose qu'elles sont considérées comme très sensibles pour des raisons de sécurité nationale. En fait se sont probablement une bonne partie des images prises durant la Guerre froide et durant tous les conflits du Moyen-Orient auxquels les Etats-Unis ont participé d'une manière ou d'une autre. Certaines furent publiées à la télévision ou sur Internet mais beaucoup d'autres resteront pour longtemps sous verrous dans les casiers et les ordinateurs. Alors à l'avenir si vous levez la tête au ciel, pensez à sourire, Big Brother vous photographie !

L'aéroport de Frankfort en Allemagne photographié par le satellite Ikonos en 2000. La résolution est de 1 mètre. Comment peut-on augmenter la résolution ? Si un capteur CCD offre une résolution de 1 m, 2 capteurs CCD décalés d'un demi-pixel peuvent offrir une résolution de 0.5 m grâce à un processus de reconstruction. Document USGS.

Selon Steven Aftergood, qui dirige le Projet sur les Secrets Gouvernementaux à la Fédération des Scientifiques Américains (FAS), il ne faut pas croire que vous trouverez toute ce que voulez ni que tout est à présent accessible dans cette collection monumentale d'images. Si cette nouvelle ressource contient probablement quelques surprises il pense que la Loi de Murphy s'appliquera ici aussi et que vous ne trouverez pas toujours ce que vous cherchez, mais que vous trouverez par contre des choses intéressantes que vous ne cherchiez pas !

Aftergood aimerait croire aujourd'hui que la publication d'une image facilitera la déclassification de la prochaine série d'images. Mais en pratique il ne pense pas que ce type de stratégie soit un critère important pour la CIA. Chaque divulgation tend à être un événement unique.