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Dossier - Du satellite espion à Echelon
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Les services de renseignements sont probablement aussi vieux que le monde. Aussitôt que l'homme a exploré son territoire, il a voulu savoir qui habitait à côté de chez lui, ce qu'il faisait et dans quel but....

  
DossiersDu satellite espion à Echelon
 

En 1996, le journaliste et militant pacifiste Néo-Zélandais Nick Hager avait découvert, après avoir interviewé plus de 50 personnes concernées par le Renseignement dans son pays, qu'il existait un réseau mondial de stations d'écoutes faisant partie de l'infrastructure de l'UKUSA.

Une opératrice effectue une checklist durant les opérations des satellites GPS. © Documents Schriever AFB et A.F.Link, Shutterstock

Il a découvert que dans chaque pays, des milliers de messages sont lus en temps réel à mesure qu'ils sont captés, et ce, heure après heure, jour après jour, à mesure que les ordinateurs découvrent des renseignements utiles dans l'immense réseau du trafic international.

Les ordinateurs de chaque station du réseau ECHELON sont similaires aux ordinateurs de transmissions, tels ceux utilisés par les services météo.

Ces ordinateurs, en fait des "mainframes" de la classe Cray (au début) puis VAX de chez Digital sont équipés de logiciels recherchant automatiquement à travers les millions de messages interceptés ceux contenant des mots-clés déterminés. Ces mots-clés peuvent contenir des noms d'individus, des localités et des sujets, etc, à sélectionner. Chaque mot de chaque message intercepté dans chaque station est automatiquement recherché, que le numéro de téléphone ou l'adresse email soit reprise ou non dans la liste concernée.

Pendant des dizaines d'années avant la mise en place du réseau ECHELON, les pays alliés de l'UKUSA collectaient les renseignements les uns pour les autres, mais chaque agence traitait et analysait habituellement les messages de ses propres stations. Le réseau était décentralisé et il était difficile d'analyser directement l'information d'un site étranger.

Les ordinateurs des stations d'espionnage sont appelés les dictionnaires d'ECHELON. Toutefois, bien que les ordinateurs qui traitent automatiquement le trafic à la recherche de mots-clés aient existé certainement depuis les années '70, le réseau ECHELON fut créé par la NSA pour interconnecter tous ces ordinateurs et permettre aux stations de fonctionner comme les composantes d'un système intégré. En 1983 James Bamford avait découvert qu'il existait un réseau mondial d'ordinateurs connu sous le nom de "Platform". Il est presque certain que "Platform" représente la colonne vertébrale qui relie les principales stations informatisées de l'UKUSA à travers l'entièreté du réseau ECHELON.

L'unique référence au système Dictionnaire provient d'une fuite à l'intérieur même de l'uns de ces infrastructures, celle du GCHQ installée à Westminster, au centre de Londres. En 1991 un officiel anglais du GCHQ dénonça anonymement dans l'émission "World in Action" de la télévision Granada les abus de pouvoir de son agence. Il parlait d'un building anonyme fait de briques rouges à partir duquel le GCHQ interceptait tous les télex qui entraient ou qui sortaient de Londres, alimentant de puissants mainframes avec un programme appelé "Dictionnaire".

Parabole micro-onde sous son radôme. Celle-ci est utilisée par un service météo américain. La NSA utilise la même technologie, mais à d'autres desseins.

Aujourd'hui nous savons que les télécommunications vers et au départ de l'Europe et passant par l'Angleterre sont interceptées à la base, y compris les appels téléphoniques privés, les faxes, les emails et les autres types de communications (GSM, radio, visioconférence,...). La plupart de ces informations sont collectées, traitées puis envoyées automatiquement vers la NSA aux Etats-Unis où elles alimentent pas moins de 250 systèmes de surveillance électroniques (Troutman, Ultrapure, Totalizer, Moonpenny, Silverweed, Ruckus, etc). La plupart de ces données proviennent de satellites espions dont les transmissions sont captées par des antennes paraboliques cachées sous les fameux grands radômes de kevlar de Menwith Hill et d'autres centres d'espionnage.

Une étude préliminaire conduite par la Fondation Omega de protection des droits humanitaires pour le compte du Bureau du programme d'évaluation des options scientifiques et technologiques du Parlement européen (STOA), et mentionnée dans l'ouvrage Secret Power de Duncan Campbell, a exposé les pratiques technologiques illicites et intrusives de certains gouvernements.

Comme le dit Glyn Ford, un membre Britannique du Parlement européen, après la publication de ce rapport, "Franchement, les seuls qui doutent encore de l'existence d'ECHELON sont les Etats-Unis".

Le document de travail du STOA publié en octobre 1999 dit en suspend : "Au sein de l'Europe toutes les communications par emails, téléphone et fax sont interceptées de manière routinière par la NSA américaine qui transfert toutes les informations ciblées du continent Européen par le noeud stratégique de Londres, et ensuite par satellite vers Ford Meade au Maryland via le noeud crucial de Menwith Hill en Angleterre".

Mais bien entendu tous les partenaires de la "Troisième partie", telle que le Danemark, la Nouvelle Zélande, Puerto Rico ou l'Australie participent activement à cette activité que l'Europe a jugé criminelle et en violation avec la protection de la vie privée.

  • ECHELON, un handicap encombrant
Distribution des stations d'écoute du réseau ECHELON au 1er janvier 2004. Noter la disparition du site allemand de Baden Aibling.

L'antenne européenne du réseau ECHELON la plus importante est installée sur la colline de Menwith Hill en Angleterre sur la route A59 près de Harrogate dans le Yorkshire. On la reconnaît facilement aux 26 "balles de golf", les radômes de kevlar abritant les antennes paraboliques distribuées sur le site dont 70% de la superficie est occupée par des moutons. Le site est protégé par des barrières métalliques et localement par du fil barbelé. Considéré "légalement" depuis 1996 comme terrain militaire, y pénétrer est considéré comme un acte criminel. Près de 1800 personnes seraient employées sur ce site.

Sous leur radôme protecteur fait de kevlar, la vingtaine d'antennes du réseau ECHELON installées à Menwith Hill en Angleterre ressemblent à autant de balles de golf. Mais ce réseau présente un handicap bien encombrant : il est hors la loi. Selon un article du Sunday Times publié en 1998, 1400 personnes travailleraient sur ce site, comprenant des ingénieurs, des physiciens, des mathématiciens, des linguistes et des informaticiens ainsi que 370 employés du Ministère de la défense. 289 enfants âgés de moins de 4 ans vivaient sur le site à cette époque

Mais ceci n'est que la partie émergée de l'iceberg. Un procès rendu public en 1997 a révélé que British Telecom (BT) l'équivalent de notre Belgacom ou France Telecom était reliée par fibres optiques à cette agence de renseignements !

Globalement ECHELON disposerait d'un réseau de 120 satellites espions de la classe Keyhole et Lacrosse ainsi que de 24 satellites de positionnement GPS Navstar. Ce réseau est bien entendu occasionnellement en communication avec le pouvoir politique (ministères et ambassades) ainsi qu'avec les infrastructures militaires (Army, Air Force et Navy) y compris quelques sous-marins surveillant les activités d'espionnage en eaux troubles des Grandes Puissances.

En raison de l'explosion des communications à travers le monde et la prolifération des modes de transmissions digitaux, les experts considèrent que les performances et les moyens du réseau ECHELON ont atteint leurs limites.

Représentation du système de radio navigation spatiale GPS accessible tant aux militaires qu'aux civils. Sous l'autorité de la 50eme escadrille spatiale, la 2eme escadrille spatiale (2d SOPS) surveille l'activité au quotidien les 24 satellites du réseau GPS depuis Schriever AFB. Elle dispose également d'une antenne (Det 1) à Cape Canaveral AFB © Documents Schriever AFB et A.F.Link.

ECHELON ne respecte plus sa mission originale. Des indices tendent à démontrer qu'il tend son réseau tentaculaire non seulement dans le monde politique et parfois associatif mais les méfaits commis au Moyen-Orient ou en Russie indiquent que l'espionnage industriel et donc économique représente aujourd'hui une manne d'informations très appréciée. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi le Concorde ressemblait au Tupolev ou pourquoi Bouran ressemblait aux navettes spatiales américaines... Il n'est pas étonnant dans ce contexte de retrouver des Soviétiques et des Japonais en Californie, tout près de la Silicon Valley.

Une opératrice effectue une checklist durant les opérations des satellites GPS. Le concurrent du système américain GPS est le système européen Galileo. Il sera opérationnel en 2012 © Documents Schriever AFB et A.F.Link.

A travers la commission Echelon du Parlement Européen (voir plus bas), l'Europe conclut qu'ECHELON pourrait constituer un danger pour les libertés publiques et individuelles. Toutefois les preuves manquent pour l'affirmer, d'autant que certains observateurs pensent, comme nous l'avons évoqué, qu'ECHELON est aujourd'hui dépassé par la technologie et est incapable de mener à bien ses missions d'espionnage en prenant pour preuves les derniers attentats d'envergure face auxquels il fut totalement impuissant.

Mais si tout le monde est d'accord pour reconnaître que l'espionnage est un acte criminel, même le Parlement européen a modifié la Loi sur les crimes informatiques pour autoriser l'interception des messages et nous verrons qu'il ne s'oppose pas à la création d'un ECHELON européen...

  • Les services de renseignements

Les activités des agences de renseignements entrent en violation avec les Droits de l'Homme et la liberté d'expression. Cela soulève la question que nous avons soulevée au début de cet article de savoir pourquoi un Etat accepte-t-il ainsi de se laisser espionner et quel pouvoir a-t-il pour empêcher ces agissements ?

Les outils électroniques mis à la disposition des agences de renseignements sont de puissantes caméras, des télescopes ou des antennes dont les performances sont égales à celles utilisées par la NASA. Nous avons vu que les télescopes Keyhole sont par exemple capables de distinguer des détails de 10 cm au sol depuis un poste d'observation situé à 300 km d'altitude et les antennes alliées à de puissants systèmes DSP sont capables de détecter les communications émises avec quelques milliwatts par votre GSM mais lorsque le signal est noyé dans le bruit de fond. Mais si les satellites sont capables de voir un objet jusqu'au boulon de serrage d'un container, ils sont incapables de déterminer ce qu'il contient.

C'est ici que l'électronique trouve ses limites et doit s'appuyer sur un réseau d'espions qui, comme jadis, travaillent sur le terrain en quête d'information.

Le E3-Sentry AWACS (Airborne Warning and Control System) de l'US Air Force a pour mission d'assurer une surveillance tout-temps de l'espace aérien. Il assure le commandement, le contrôle et les communications nécessaires aux Etats-Unis ainsi qu'aux forces Alliées de l'OTAN. © Document AFRL

Les services de renseignements sont des soldats soumis au pouvoir politique. Si un petit pays comme la France, riche en l'occurrence, a maintenu une position forte à travers le monde tout au long du XXeme siècle c'est parce qu'elle dispose d'un service de contre-espionnage efficace, et naturellement de services d'écoute. Et tous les pays du monde, aujourd'hui, agissent de même, du Mossad israélien au BND allemand.

Selon Duncan Campbell, il y aurait 50 pays dans le monde qui disposeraient d'un forme de réseau structuré d'écoute intégré à leur défense et à leur service de renseignement. Les plus importants pays sont l'Angleterre et les Etats-Unis, ainsi que la Chine, la Russie, la France, l'Allemagne et Israël. La Belgique, l'Espagne ou l'Italie ne sont pas en reste et disposent chacun d'un service de sécurité intérieur en liaison avec le Ministère des affaires étrangères dont les activités sont plus que discrètes.

Mais des systèmes d'interceptions électromagnétiques à des fins militaires ou civiles sont vendus dans bien d'autres pays d'Asie du Sud, d'Amérique du Sud, etc. L'Inde et le Pakistan utilisent par exemple ce type de système dans le conflit qui les oppose.

Le département américain de la Défense exige que les antennes tactiques soient légères, sécurisées, capables de fonctionner en réseau, multi-bandes, versatiles (multi-missions), équipées de moyens anti-brouillage et offrant la possibilité de transmettre la voix, les images et des données. Installation d'une antenne satellite SHF USC-60A dans le cadre des opérations JMAST (Joint Mobile Ashore Support Terminal) de l'OTAN à Tbilisi. Reliée à l'infrastructure située à l'arrière plan, ce système est autonome et mobile. Il assure sur le terrain les fonctions de contrôle, de communication, informatique et de renseignement centralisés (C4I). Il assure également de manière sécurisée tout le traffic par Internet, téléphone, radio, télévision et les visioconférences ainsi que l'exige le MoD © Documents U.S.Navy et A.F. Link.

En matière d'espionnage il n'y a pas d'ami ou d'ennemi car cette notion est variable dans le temps. On est donc obligé de se tenir prêt à intercepter des messages de pays dits amis car ils peuvent engager des opérations qui, même en tant qu'amis, peuvent nuirent à vos intérêts.

Un soldat du 22eme corps des Marines équipé de moyens de communications VHF portables communiquant les mouvements au sol au Control Point durant les opérations en Iraq en 2003. Plusieurs parmi ces militaires étaient également radioamateurs et ont établi durant leurs loisirs des liaisons HF avec l'Europe et les autres continents © Documents U.S.Navy et A.F. Link.

Nous avons vu qu'à travers le réseau ECHELON, les Etats ne fixent aucune limite à l'extension de leur système d'interception des télécommunications. Que l'information transite sous la mer, par voie terrestre ou par les airs, à dix kilomètres de distance ou aux antipodes il existe un moyen de les intercepter. Ces méthodes qui peuvent faire appel à des paraboles satellite tout autant qu'à des réseaux d'antennes VLF ou HF sont un moyen d'accéder à l'information, au renseignement, et finalement, au pouvoir.

Installation d'une parabole SHF légère durant l'exercice ACOM qui s'est tenu à Barbers Point Coast Guard Base. Documents U.S.Navy et A.F. Link. © Documents U.S.Navy et A.F. Link.

Aussi les différentes enquêtes parlementaires et plaintes de particuliers ne pourront pas aboutir. Tout le monde s'écoute, donc personne ne peut réellement dénoncer son voisin.