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Trackers : une intervention type sur un feu de forêt

Dossier - Trackers : le combat du feu par les airs
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Les trackers S-2FT de la Sécurité civile sont le fer de lance des moyens aériens dans le cadre de la stratégie générale de lutte contre les feux de forêts.

  
DossiersTrackers : le combat du feu par les airs
 

La pleine saison des trackers est évidemment l'été, durant lequel les opérations s'enchaînent au-dessus des incendies à répétition. Pierre-Laurent nous fait partager le déroulement d'une intervention.

Durant l'été, les interventions contre les feux de forêt se succèdent. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

Un été en tant que pilote de tracker

Durant l'été, notre activité se résume à deux jours de travail consécutifs suivis d'un jour de repos. Il en est ainsi pour toute la période sensible qui s'échelonne de juin à octobre, période modifiable en fonction des risques d'incendie, liés principalement à la sécheresse et au vent.

Une journée d'alerte classique commence au lever du soleil pour s'achever au coucher de celui-ci. Nous ne travaillons pas de nuit pour des raisons de sécurité évidentes. Voler en opérations de nuit reviendrait en quelque sorte pour un automobiliste à se bander les yeux, bloquer l'accélérateur de sa voiture à fond, se caler sur le siège arrière droit et à prendre l'autoroute à contre sens... Le calcul de l'espérance de vie est assez rapide...

L'amplitude de travail (présence sur base) peut aller jusqu'à 16 heures par jour, lorsque les circonstances l'exigent... Pas de weekend, ni de vacances, bien sûr, durant la « saison ».

Les missions de surveillance des feux

Dans les cas où les risques sont élevés, le commandement peut décider de nous faire effectuer des « guets aériens »... Nous prenons alors l'air par deux pour des périodes d'environ 2 heures 30, et nous survolons inlassablement les zones sensibles...

Ce système de veille aérienne nous permet de gagner de précieuse minutes pour nos interventions. Nous sommes ainsi à l'affût de toute fumée suspecte...

Un bombardier d'eau. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

Le début de la chasse aux incendies

Le ciel est d'un bleu limpide, les moteurs du tracker numéro 22 ronronnent doucement, l'altitude de 2.500 mètres nous permet d'avoir une agréable sensation de fraîcheur...

Le contrôle nous a affecté une fréquence où l'on n'entend pas grand chose... L'équipier, le tracker numéro 24, est en place... En bas, tout à l'air calme.

On peut apercevoir l'activité fébrile du bord de mer : en cette période de juillet, les filles ont l'air jolies et bronzées... Oui... Au fait, je vous le confirme, si vous en doutiez, le pilote de tracker dispose d'une vue extrêmement perçante et sélective...

« Avoir quelques jours de vacances en été, finalement, cela ne doit pas être si mal... Mais tu as choisi ton camp, camarade !!... À toi les longues journées de novembre, tu n'auras aucun souci pour poser ta serviette sur la plage de ton choix... »

Repérer le feu de forêt

- « Tracker 22 de tracker 24, fumée à 11 heures ! »

On peut voir ici le retardant avec sa couleur caractéristique. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

Ah oui... mince ! Les vacances attendront. Un beau petit panache au sud d'un village, un joli massif boisé derrière, une belle pente aussi... Faut se « magner » !...

La descente vers le feu

- « 24, on accélère, on descend ! »

À partir de cet instant, l'espace-temps a changé, chaque seconde compte... Les actions s'enchaînent...

Informer le contrôle de la mise de cap direct sur l'incendie supposé.

Demander au Commandement de la zone s'il est au courant de ce départ de feu, s'il y a déjà des hommes au contact... Et surtout, commencer l'analyse du chantier : topologie de la zone, aérologie probable, obstacles éventuels, aéroport le plus proche pour refaire un plein de retardant en cas de largage, etc.

Un tracker en plein largage de retardant. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

Tout ceci pour gagner du temps, toujours du temps... Le temps qui file...

La fumée au loin brunit par instant, preuve d'une chaleur intense sur la tête de feu...

Et cet avion qui n'avance pas assez vite ! Qu'il est loin le temps béni où une simple pression sur la manette des gaz enclenchait la postcombustion et nous propulsait vers des vitesses supersoniques...

Le contrôle a compris l'urgence de la situation, aucun ordre d'évitement ni de changement de cap ne nous sera donné, nous pouvons dès à présent viser au plus court. Les organismes de gestion de la circulation aérienne du sud de la France sont sensibilisés à nos problèmes, tout le monde se sent concerné par la lutte contre les feux de forêt, et les catastrophes qui peuvent en résulter.

Un tracker larguant son retardant pour éviter que le feu (sur la gauche) s'étale. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

L'état-major nous informe qu'il n'y a pas de troupe au sol, mais que des renforts sont en route.

L'autorisation de largage

Nous ne sommes plus qu'à 3 minutes du chantier...
« L'opportunité tactique de largage » nous est donnée par le centre opérationnel du département. C'est une expression « très politique » qui nous autorise à larguer sous notre propre responsabilité en l'absence de pompiers au sol...

La fumée est conséquente et sombre, mais le vent sur zone est modéré.

Cela devrait être faisable, on devrait pouvoir le stopper... Mais la prudence est toujours de mise, ne jamais préjuger de ses capacités, et rester humble... De plus, un camping se trouve dans l'axe de propagation... Il semble judicieux de « réveiller » la cavalerie à Marignane, et de faire chauffer nos camarades Pélicans...

L'analyse de la situation et des risques alentours

- « Bengale de tracker 22, il faut prévoir des renforts Canadair, un camping se trouve dans l'axe de propagation, surface menacée importante, je te rappelle après le largage. »

Largage du retardant par un tracker. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

On y est... À nous de jouer...

Pas vraiment le droit à l'erreur, les Canadairs sont quand même à plus de 45 minutes !

Un tour du feu nous permet de bien confirmer qu'il n'y a personne à proximité, pas de personnel des comités de feux de forêt communaux, pas de touriste « héroïque » en nu-pieds armé d'une pelle ou d'un seau... La zone est claire.

Juste avant le largage

- « 24, on le prend en virage à gauche, en 2+2, tête flanc gauche pour moi, tête flanc droit pour toi, pas d'obstacle, dégagement dans l'axe ! Je renverse mon virage, je prépare l'avion et on se présente. »

La messe est dite...

Le temps, après s'être écoulé trop vite, est maintenant suspendu.

L'adrénaline envahit la poitrine de chacun.

Quand la fumée envahit le lieu d'une intervention. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

La tension est importante, mais l'expérience accumulée au fil des années joue son rôle, et permet de maintenir le stress à un niveau acceptable.

L'avion est armé. Prêt. La fumée est gênante, le vent aussi, qui pousse l'avion à l'extérieur de la trajectoire idéale... Se rapprocher de la tête de feu, mais pas trop... Encore quelques secondes, le sol se rapproche, les flammes sont maintenant bien visibles...

Le largage

L'avion se cabre, allégé de plus de 3 tonnes de produit, il remonte et semble vouloir reconquérir le ciel... Soulagement... 30 secondes plus tard l'équipier annonce qu'il a également largué.

Largage du retardant au-dessus d'une forêt. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

Retour vers l'aérodrome pour recharger le retardant

Les charges de retardant semblent « posées » correctement. Il est trop tôt pour faire une analyse plus fine de la situation.

Une seule idée : prendre rapidement le cap du « pélicandrome » (aérodrome équipé pour nous reconditionner en retardant) le plus proche et revenir....

Le trajet vers le terrain est effectué à la vitesse maximale... L'intégration dans le circuit de piste se fait sans problème et se trouve, une fois de plus, facilitée par la « priorité » dont nous font bénéficier les contrôleurs.

L'équipe de remplissage est en place depuis le matin, les hommes du pélicandrome sont entraînés. Les avions sont tout juste arrêtés que le précieux liquide inonde déjà les soutes.

Il aura fallu moins de 5 minutes aux deux appareils pour reprendre l'air « en charge ».

Un contact immédiat après le décollage avec le Centre opérationnel de zone nous informe que nous ne retournons pas sur « notre » chantier, mais que nous reprenons le guet.

On nous explique succinctement qu'après notre intervention, l'action des pompiers au sol fût suffisante pour éteindre les quelques braises résiduelles.

La mission des Pélicans a été annulée, alors que ces derniers s'apprêtaient à décoller...

Je ne peux m'empêcher de sourire en pensant à nos camarades, en sueur, devant ramener leur machine au parking sans avoir pris l'air... La cavalerie retourne à l'écurie, et c'est très bien comme ça...

L'action du tracker est nettement moins connue que celle du Canadair.

Le tracker retourne à l'écurie. © Tracker-France - Tous droits de reproduction interdits

Nous intervenons plus rarement sur les feux catastrophes et donc médiatisés.

Pour nous, la véritable catastrophe, c'est de n'avoir pas pu tuer le « monstre » dans l'œuf.

Il en va ainsi de la vie du « clan de la caverne des ours mal léchés ».