Manger bio réduit le risque d'exposition aux pesticides de synthèse. C'est un fait. Mais est-ce un argument suffisant pour conclure que consommer des aliments bio est forcément meilleur pour la santé ? N'y a-t-il pas d'autres cofacteurs à prendre en compte ? Ainsi que des études rigoureuses à mener ? Détails. 


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    Le marché du bio a pris une ampleur phénoménale. Rien qu'en 2017, le marché mondial a atteint une valeur estimée à 97 milliards de dollars. Derrière cet engouement du consommateur pour le bio se cache un postulatpostulat de base, amenant à une conclusion logique que personne ne semble disposer à questionner : le bio réduit notre exposition aux pesticidespesticides, de ce fait, nous pouvons conclure qu'il est forcément meilleur pour la santé que le conventionnel. Est-ce si simple ? Ne faudrait-il pas se pencher de plus près sur cet argument des plus élémentaire ? C'est ce qu'ont fait des toxicologuestoxicologues du King's College London, dont fait partie Robin Mesnage, l'auteur principal de l'étude, dans un papier d'opinion publiée dans le journal Current Opinion in Toxicology.

    Le saviez-vous ?

    L'agriculture biologique ne veut pas dire forcément « sain ». Elle correspond ni plus ni moins au respect des règles du cahier des charges de production associé. Ce dernier autorise les pesticides naturels, le labour et d'autres pratiques potentiellement problématiques pour la production au long terme, l'environnement et la santé humaine. 

    Le bio et les pesticides 

    Soyons clair : la prémisse de cette conclusion est vraie. Plusieurs études ont démontré une moindre exposition aux pesticides de synthèse chez les consommateurs d'aliments bio, qui se révèlent aussi être en meilleure santé que des consommateurs d'aliments conventionnels. La vrai question est : cette prémisse est-elle suffisante pour en déduire sa conclusion ? Rien n'est moins sûr. En effet, d'autres facteurs inhérents aux modes de culture modifient certains paramètres entre les aliments biologiques et conventionnels. Et certaines modifications laissent entrevoir la complexité de la question.

    De plus, il faut rappeler que l'agriculture biologique n'est pas exempte de l'utilisation des pesticides. La liste des substances autorisées est seulement limitée à ce qui est « naturel ». Insistons sur le fait que l'on doit s'extraire de cette vision simpliste qu'on appelle le biais (ou le sophisme, s'il est évoqué en connaissance de cause) de l'appel à la nature, en invoquant que ce qui est naturel est forcément meilleur que ce qui est recréé synthétiquement par l'Homme. Pour Robin Mesnage, le manque de recul concernant les pesticides est un problème quel que soit leur origine : « il y a beaucoup de lacunes dans l'évaluation de la toxicité des pesticides qu'ils soient naturels ou synthétiques. Il y a peu d'études épidémiologiques et les études sur les rats ne sont pas toujours très fiables pour prédire les effets chroniques. » Ce qui est certain, c'est que la prémisse invoquant l'exposition moindre aux pesticides comme un mantra n'est pas suffisante pour émettre cette conclusion et nous allons voir pourquoi. 

    Le bio n'est pas exempt de l'utilisation des pesticides. Son cahier des charges autorise la présence de pesticides naturels. © nd3000, Adobe Stock
    Le bio n'est pas exempt de l'utilisation des pesticides. Son cahier des charges autorise la présence de pesticides naturels. © nd3000, Adobe Stock

    Les autres facteurs

    Dans des aliments tels que le saumonsaumon ou les œufs, certaines études ont montré une teneur en polluants organiques persistants (pop) plus élevée dans les aliments biologiques que dans les conventionnels. Cela montre l'importance de ne pas restreindre le champ d'étude aux simples pesticides de synthèse, sur la seule base qu'uniquement ces derniers seraient toxiques. L'un des pop retrouvés à plus haute dose dans certaines aliments bio n'est autre que le dichlorodiphényltrichloroéthane plus connu sous le nom de DDTDDT, dont on connaît le potentiel toxique majeur. 

    Ensuite, on argue souvent que le bio est meilleur pour la santé car il contiendrait plus de composés protecteurs (antioxydants, polyphénols, vitamines, minérauxminéraux, etc.). Sauf que le cahier des charges agricoles (bio ou conventionnel) est ici encore un facteur parmi tant d'autres. D'autres paramètres prépondérants influencent la teneur en nutriments tels que la variété génétique, la température, l'exposition à la lumièrelumière, le type de sol et sa qualité, la pollution de l'airair environnant, la maturité à la récolte et la quantité d'engrais azotés utilisée (pour accélérer la croissance de la plante). Robin Mesnage nous explique que « l'agricultureagriculture bio s'intensifiant pour répondre à la demande des consommateurs, une majorité des fruits et légumes bio vendus en supermarché sont récoltés avant qu'ils ne soient mûrs, parfois transportés en bateau de l'autre bout du monde. Il est clair que cela peut avoir un effet sur la composition nutritionnelle mais ce n'est pas très étudié. » De ce fait, on ne peut pas conclure que parce qu'un aliment est bio, il contient plus de composés protecteurs. 

    La maturité à la récolte est l'un des facteurs majeurs de la richesse nutritionnelle d'un aliment. © industrieblick, Adobe Stock
    La maturité à la récolte est l'un des facteurs majeurs de la richesse nutritionnelle d'un aliment. © industrieblick, Adobe Stock

    Un besoin de rigueur

    La plupart des études qui ont tenté d'appréhender les bénéfices de l'alimentation biologique sur la santé sont des études d'observation de cohortes. Autrement dit, les chercheurs suivent des personnes pendant plusieurs années ou décennies et observent le taux de maladie (par exemple le cancercancer) survenu chez les mangeurs bio et les mangeurs conventionnels à la fin du suivi. 

    Le problème majeur que posent depuis toujours ces études, c'est qu'elles ne sont pas prémunies face aux facteurs de confusion. Un facteur de confusion, c'est une autre cause potentielle que les deux variables A et B que l'on étudie (ici par exemple le lien entre A : manger bio, et B : une moindre incidenceincidence de cancer) qui vient faire croire qu'il y a un lien causal (alors que c'est une corrélation fortuite due à un facteur de confusion, d'où son nom) entre A et B alors que ce lien est, par exemple, entre C (pratique régulière d'une activité physiquephysique) et B. Et ce que l'on observe souvent dans ces grandes études épidémiologiques, c'est que les biais sont nombreux : les mangeurs bio ont généralement un mode de vie plus sain (alimentation moins transformée, plus végétale et variée, pratique d'une activité physique, ne fument pas, niveau socio-économique plus élevé, etc.). Sur la base de ces seules études, impossible de conclure que le bio est meilleur pour la santé que le conventionnel.

    En revanche, quelques pistes existent (entendez par là, des études d'interventions) mais elles sont encore de trop faible qualité méthodologique et trop peu nombreuses d'un point de vue statistique. C'est pourquoi, les auteurs de la revue suggèrent fortement à ceux qui souhaitent tester l'hypothèse « le bio est meilleur pour la santé » d'entamer des études rigoureuses, randomisées, croisées et en double aveugle et d'avoir connaissance de biomarqueurs fiables à mesurer pour valider ou invalider ce qui reste à l'heure actuelle, une simple hypothèse.