Ils s’appellent Alex Honnold, Heïdi Sevestre, Hazel Findlay, Mikey Schaefer, Aldo Kane et Adam Kjeldsen. Les uns avaient en ligne de mire l’une des plus hautes parois rocheuses non escaladées au monde. L’autre s’était fixé l’objectif de rapporter un maximum de données scientifiques. Leur rencontre dans cette région reculée du Groenland est allée bien au-delà de leurs espérances. « C’était une expérience inoubliable ! »


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    « Expédition Groenland avec Alex Honnold » C'est le titre d'une série documentaire diffusée sur la chaîne National Geographic. Une série qui mêle sport extrême et science. De prime abord, l'idée peut sembler farfelue. Il va falloir convaincre la communauté des chercheurs de son sérieux. Pourtant, ce n'est pas une première pour le célèbre alpiniste Alex Honnold. Il y a quelques années déjà, il a accompagné Bruce Means sur « Le dernier TepuiTepui ». Un haut plateau de la forêt amazonienne que le biologiste n'aurait jamais pu atteindre sans le soutien du grimpeur. Une aventure qui a fait avancer la science.

    Heïdi Sevestre est glaciologue. Elle a accompagné l’alpiniste Alex Honnold — ici à l’image — et son équipe dans une région peu explorée du Groenland pour faire progresser la science. © National Geographic, Tous droits réservés
    Heïdi Sevestre est glaciologue. Elle a accompagné l’alpiniste Alex Honnold — ici à l’image — et son équipe dans une région peu explorée du Groenland pour faire progresser la science. © National Geographic, Tous droits réservés

    Alors, lorsqu'il s'est mis en tête d'escalader l'une des falaises les plus vertigineuses du monde, Alex Honnold a naturellement pensé que l'expédition pourrait, cette fois encore, profiter à la recherche. C'est ainsi qu'il s'est tourné vers Heïdi SevestreHeïdi Sevestre. Parce qu'elle est glaciologue et que l'Ingmikortilaq dont il rêvait se trouve sur le territoire arctique. Dans l'est du Groenland, plus exactement. « Une région qui reste assez peu étudiée sur le terrain », nous confie la chercheuse. Et une falaise maritime que personne n'avait encore jamais grimpée.

    Une expédition au Groenland pour l’aventure et pour la science

    « Ce projet est avant tout un projet d'escalade monté par les meilleurs grimpeurs de la planète. Il n'était pas question pour moi d'y aller pour faire de la science spectacle. Pour les caméras. J'ai posé ma condition. Il faudrait que nous puissions faire de la science solidesolide et ambitieuse. Une science qui serait vraiment utile à la communauté, raconte Heïdi Sevestre. Et la production a suivi. Elle a mis les moyens pour me permettre de monter un vrai programme scientifique ».

    Finalement, douze instituts de recherche ont collaboré à l'expédition. Avec pour objectif de dresser une sorte de bilan de santé de cette région du Groenland. « Elle intrigue beaucoup les scientifiques parce que, malgré le réchauffement climatique, elle semble pour l'instant vouloir rester stable », nous explique la glaciologue. Au programme de ces six semaines d'expédition, donc, toute une série de protocolesprotocoles scientifiques minutieusement préparés pendant plus d'un an. Des descentes dans les moulins des glaciers de périphérie, « ceux qui ne sont pas directement connectés à la calotte glaciaire », pour évaluer la quantité d'eau présente sous ces glaciers. Ainsi que des mesures radars des épaisseurs de glace et de neige sur le Renland Ice Cap. « Une première scientifique. Jusqu'ici, nous ne disposions que de données prises par avion », souligne Heïdi Sevestre.

    L’est du Groenland reste un territoire peu étudié par la science sur le terrain. © National Geographic, Tous droits réservés
    L’est du Groenland reste un territoire peu étudié par la science sur le terrain. © National Geographic, Tous droits réservés

    Des glaciers aux fjords en passant par les falaises

    Dans le Nordvestfjord, l'expédition a lancé un instrument de la NasaNasa. Un petit robotrobot qui monte et qui descend tout seul le long de la colonne d'eau pour mesurer les changements de température et de salinitésalinité. Dans le cadre du projet OMG. « Non. Pas pour Oh My God !, sourit la glaciologue, mais pour Ocean Melting Greenland ».

    Sur les grandes falaises qui se dressent à deux pas de la calotte polairecalotte polaire du Groenland, Heïdi Sevestre et ses compagnons grimpeurs sont allés prélever quelques échantillons de roche. Jusqu'à 450 mètres de hauteur. « Il y a 20 000 ans, ces parois étaient complètement sous la calotte polaire. Analyser des échantillons provenant de différentes altitudes permet de mesurer une sorte de "taux de bronzage". De déterminer depuis quand ces roches sont exposées au soleilsoleil. L'objectif étant de comprendre à quelle vitessevitesse la glace s'est retirée à la fin du dernier âge de glace », nous précise la chercheuse.

    « Sur la plus grande des falaises, j'ai laissé les professionnels de la grimpe se charger de poser des instruments destinés à mesurer la température du permafrostpermafrost en profondeur -- jusqu'à un mètre et c'est déjà beaucoup compte tenu des conditions précaires qui règnent sur place -- dans ces roches vieilles de plusieurs milliards d'années. Des instruments similaires sont posés dans le massif du Mont-Blanc. Ils servent à surveiller l'évolution des falaises qui, sous l'effet du réchauffement climatique, menacent de s'effondrer. »

    Les alpinistes sont sensibles au réchauffement climatique. Ils voient les montagnes changer et devenir plus dangereuses à grimper. Mais, loin de s’en lamenter, ils sont dans l’action et gardent l’espoir. © National Geographic, Tous droits réservés
    Les alpinistes sont sensibles au réchauffement climatique. Ils voient les montagnes changer et devenir plus dangereuses à grimper. Mais, loin de s’en lamenter, ils sont dans l’action et gardent l’espoir. © National Geographic, Tous droits réservés

    De quoi espérer encore

    Enfin, arrivée sur le glacier Daugaard-Jensen, « l'un des "big five" qui drainent la calotte du Groenland », l'expédition a pu confirmer ce que les mesures satellites semblent montrer depuis des décennies. Malgré les températures qui augmentent, le fjord qui se réchauffe et la pluie, qui se fait de plus en plus présente, la position du front du glacier n'a pas changé. « C'est une note d'espoir », remarque Heïdi Sevestre.

    En science comme en escalade, rien ne se passe jamais comme prévu.

    Mais pas tout à fait la seule que la glaciologue tient aujourd'hui à partager. « Cette expédition m'a beaucoup appris. D'abord, et ça a un peu été une révélation pour moi, que la science peut tout à fait bénéficier des expériences des sportifs de l'extrême. Toute seule, je ne serais jamais arrivée à ces résultats. Alex Honnold, Hazel Findlay, Mikey Schaefer, Aldo Kane, Adam Kjeldsen. Toute cette équipe était derrière moi et enthousiaste à l'idée non seulement de descendre dans les moulins de glace ou de grimper sur les falaises pour récolter des échantillons, mais aussi pour m'apporter des solutions aux petits ou aux plus gros tracas du quotidien. Ils ont développé cette intelligenceintelligence du terrain. Ils savent trouver des solutions. Parce que finalement, en science comme en escalade, rien ne se passe jamais vraiment comme c'était prévu. »

    Au Groenland, on comprend ce qu’est le réchauffement climatique

    « L'autre chose que j'ai redécouverte, c'est que ces régions ne sont pas des sanctuaires. Il y a bien sûr des gens qui y vivent. Et ces gens sont les véritables experts du Groenland. Peu à peu, ils voient leur environnement et leur vie changer. Mais par leur culture, ils restent extrêmement connectés à la nature. Les défis de l'adaptation ne leur font pas peur. Depuis la nuit des temps, ils ont appris à s'adapter à des conditions changeantes. Ils continuent à le faire. Nous ne devons pas croire qu'il nous revient de mettre le Groenland sous cloche. Les zones à protéger ou la question du tourisme sont des sujets compliqués qu'il est crucial d'aborder avec ses habitants. Dans le respect de ce qu'ils vivent. »

    C’est donc ça, le réchauffement climatique, c’est contre ça que nous nous luttons.

    « C'est peut-être un point commun que j'ai découvert aussi entre le monde de la science et celui de l'escalade : cette capacité à mettre son égo de côté. À se rendre compte qu'on est là pour quelque chose de bien plus grand que nous-même. Les paysages dans lesquels nous avons évolué pendant six semaines sont incroyables. Scoresby Sund, c'est le plus long fjord du monde. Mais là-bas, tout est démesuré. Les icebergs d'un kilomètre de long qui flottent autour du bateau. Les sommets qui culminent à 3 000 mètres. Même la quasi-absence d'êtres humains. C'était une expérience inoubliable. D'être là, avec cette poignée d'hommes. De regarder défiler chaque jour de nouveaux icebergs devant notre camp. Et de littéralement faire l'expérience de la force et de la violence du mécanisme du dérèglement climatique. La prise de conscience a été brutale. Même pour moi, nous confie Heïdi Sevestre. Je me suis dit : c'est donc ça, le réchauffement climatique, c'est contre ça que nous nous luttons. Mais aujourd'hui, lutter ou non contre le changement climatique, c'est un choix. Comme mes compagnons grimpeurs, il nous revient de garder espoir et pour cela, de passer à l'action. Et quelle plus belle manière de s'en convaincre que de s'émerveiller devant ces paysages et de se laisser émouvoir par cette aventure humaine incroyable ? »