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Quelques pistes de recherche contemporaine sur l’argent et l’histoire

Dossier - L'Argent, un métal précieux
DossierClassé sous :chimie , géologie , métal

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DossiersL'Argent, un métal précieux
 

En 1938, un archéologue autrichien, le Dr W. König, s'est penché sur un "objet cultuel" reposant au fond des caves du musée de Bagdad : un petit vase en terre cuite de 15 cm de hauteur sur environ 7,5 cm de diamètre.

1 - Les piles électriques de Bagdad, mystère ou mystification ?

Emergeant du bouchon bitumineux, une tige en fer, insérée dans un cylindre en cuivre est isolée de celui-ci à sa base par un tampon de bitume ; le cylindre de cuivre est soudé avec son capuchon par un alliage plomb/étain. Plusieurs de ces piles ont été trouvées à Khujut Rabu, près de Bagdad. Dix autres piles furent découvertes plus tard à Ctesiphon.


Pile de Bagdad démontée

Le cuivre porte une patine bleue caractéristique de la galvanoplastie à l'argent. On peut s'interroger sur l'usage que les Parthes pouvaient en faire d'une pile électrique : ils n'avaient pas de lampes ! Le plus vraisemblable est l'électrolyse, à des fins d'argenterie, par exemple.

Dans de nombreux cas, il a été établi que la finesse de la couche de métal précieux a été obtenue par martelage sur l'objet lui-même réalisé, par exemple, en cuivre ou en bronze. On chauffait ensuite l'objet, de manière à obtenir une parfaite adhérence du métal précieux. Mais il possible que dans certains cas, l'argenture ait été obtenue par électrolyse.


Pile de Bagdad

Il ne faut pas oublier, que, dès le IIIe millénaire avant notre ère, les artisans joailliers de très nombreuses civilisations antiques avaient un perfectionnement qui a beaucoup surpris historiens et archéologues : ainsi la soudure était pratiquée dès le IIIe millénaire et au Mexique, les joailliers utilisaient des bains chimiques pour débarrasser les alliages or-cuivre des teneurs en cuivre de surfaces.

2 - Les mystères des mines d'argent de Périclès et la richesse d’Athènes.

Denis Morin : Unité Toulousaine d'Archéologie et d'Histoire, Toulouse. En collaboration avec Institute of Geology and Mineral Explorationer et l'École française d'Athènes.

Les grecs développent un système monétaire qui va s'étendre à toute la Méditerranée, chaque cité frappe sa propre monnaie ce qui offre une diversité impressionnante d'effigies et de symboles. On y trouve évidemment les emblèmes des villes, des portraits de dieux et héros du panthéon grec, des symboles de victoire... Toutes ces monnaies sont d'une qualité époustouflante pour l'époque, particulièrement au Vè et IVè s. avant J.C.. Les grecs avaient compris l'importance de la monnaie et les symboles que l'on pouvaient faire voyager via ce support. Les Athéniens ont ainsi réussi à s'imposer dans la Méditerrannée toute entière grâce à la fameuse drachme d'Athéna à la chouette, symbole de la cité. Ces monnaies perdureront jusqu'au Ier siècle avant notre ère.


Tétradrachme d'Athena, Ag, Vème av JC

Les mines du Laurion furent l'un des fondements de la puissance d'Athènes sous Périclès. La production massive de pièces d'argent, les célèbres drachmes à chouette lauriotique, favorisèrent le financement de plusieurs campagnes militaires. Sur 150 km2, des centaines de puits, jamais visités, conduisaient vers les plus importants gisements de l'Antiquité.


Euro grec reprenant la chouette de laurion

Une équipe d'archéologues et de géologues tentent de le comprendre comment les Grecs extrayaient les minerais d'argent des profondeurs. Deux missions franco-grecques, 2002 et 2003, ont permis de descendre au fond de puits creusés dans le marbre, cinq siècles avant notre ère, à l'aide de pics. L'extraordinaire ingénierie technique des Grecs qui savaient forer des puits verticaux et réguliers leur permettait d'extraire le minerai au moyen de treuils... De section carrée de 1,90 m de côté, séparés par une cloison en rondins de bois en deux conduits : un tiers pour l'un, aménagé en escalier, deux tiers pour l'autre contenant les treuils de remontée.


Lavoirs des mines de Laurion

Certains des puits mesurent plus de cent mètres de profondeur et, l'oxygène rare, nécessitait un système d'aérage encore inconnu, même si on a  découvert des galeries de jonction (de circulation de l'air ?) situées à différents niveaux. Des foyers au fond des puits parallèles auraient pu faire des appels d'air (?) ou encore certains de ces puits communiquant par des galeries souterraines sur plusieurs niveaux auraient généré des courants d'air (?).  Comment les Grecs savaient-ils où creuser pour atteindre les filons ? Ils devaient avoir des notions de géologie, puisqu'ils ont  creusé des puits profonds alors que le minerai n'affleure pas à la surface. 


Denier d'Alexandre Severe, Ag, IIIè ap. JC

3 - Une pollution moyenâgeuse, 1000 ans après…

Environ. Sci. Technol., vol. 40 (17), pp. 5319-5326, 26 juillet 2006

Sandrine Baron et ses collègues du Centre de recherches pétrographiques et géochimiques (CRPG) de Nancy, associée à des archéologues, a montré que les sites miniers de plomb de l'époque médiévale, celui du massif du Mont Lozère en particulier, porte les traces de cette pollution de 800 ans, et ce sur 200 mètres autour des anciens ateliers où le plomb argentifère était traité. Les datations au carbone 14, réalisées sur des charbons de bois ont permis de les dater. Ainsi, dans les échantillons les plus riches en plomb (7 à 19 % masse), le plomb provient essentiellement de l'époque médiévale.
Or le plomb est toxique. Présent dans le sol, l'eau et la chaîne alimentaire. La teneur en plomb actuellement autorisée est de 0,025 ppm dans les eaux et entre 0,02 et 1 ppm dans les aliments, selon les directives européennes. Les analyses ont révélé que les concentrations sont supérieures à 20 000 ppm dans le sol des ateliers et comprises entre 20 et 100 ppm dans le bois des bouleaux poussant sur aux alentours (surface de 8 km carrés). Une du Moyen Âge, mais importante !

Denier d'Auxerre, Ag, IXè ap. JC

4 - La fabrication de la monnaie avant l'introduction de la frappe au balancier
F. Téreygeol, A. Arles - Laboratoire Pierre Süe UMR 9956 CEA-CNRS

Les fouilles (1994-1995) de l'Hôtel de la monnaie de La Rochelle ont mis au jour des déchets métalliques expliquant les étapes de fabrication d'une monnaie de cuivre et d'argent : lingot, carré et flan monétaire. Ce cas est unique en Europe, on n'avait jamais fouillé un atelier monétaire royal du XVIe -XVIIe. Il n'a pas connu les machines que sont le balancier et le laminoir. La production se rattache à un mode opératoire médiéval. Il a été possible de reconstituer expérimentalement, à Melle, cette chaîne opératoire pour avoir des artefacts comparables au matériel trouvé. La comparaison peut intéresser les paléométallurgistes, les numismates et les historiens de l'économie et permet de proposer un schéma de production de la monnaie à bas titre (5 à 10 % d'argent) pour les périodes antérieures à l'introduction de la frappe au balancier. 


Fonte des métaux, Histoire de gentulus septentrionalibus, Magnus 1555

5 - Minéralurgie sur les mines de Jabali , au Yémen, mission 2004.

UMR 9956 CEA-CNRS, LAMOP, Université Paris I,  BRGM, Orléans

Le texte du géographe yémenite al-Hamdânî (Xe ), un traité sur l'or et l'argent, dit que la mine de al-Radrâd (actuel site de Jabali, Yémen) fournissait annuellement 1 000 000 de dirhams et que, toutes les semaines, 20 000 dirhams quittaient la mine à dos de chameau. Le gisement de Jabali, plomb (galène argentifère à 0,1%), zinc (blende) de fer (pyrite) sur près de 10 hectares comporte un nombre considérable de sites anciens. La zone d'oxydation - partie supérieure du gisement -  était exploitée à ciel ouvert, mais aussi par chambres à piliers et dépilages souterrains. Trente galeries d'accès ou d'exploitation, de 10 à 150 m sont accessibles et des puits de 25 m sont encore ouverts. Des résidus et d'anciennes canalisations d'eau prouvent l'existence d'ateliers. Les fonderies se trouvaient à 5 km au nord-ouest de la mine (scories).
Longtemps l'histoire disait que l'Occident chrétien fournissait aux arabes le métal en échange d'or et de produits de luxe. Mais ce schéma est dépassé, la production d'argent en Iran, au Maroc à l'époque médiévale a été prouvée mais on n'avait pas d'information sur le Proche Orient arabe. L'étude du site de Jabali permet de reprendre cette histoire à travers l'approvisionnement en argent de ses propres ateliers monétaires. Jabali semble avoir atteint son apogée en même temps que Melle (Deux Sèvres, France).

6 - Centre de Développement en Art et Culture Médiévale    
D'après l'article : La Frappe de Monnaie, de Laurent Vallier et Fabian Müllers

La monnaie remonte à l'Antiquité, c'est une pièce de métal frappée d'une empreinte par une autorité souveraine. En France, la plus ancienne pièce fut frappée à Massalia par les Grecs vers -500 av. J.C. Chez les Grecs de petites pièces avec des motifs stylisés et un nom, modèle qui  se retrouve chez les Gaulois. Les Romains frappaient des pièces d'une grande finesse, avec un personnage sur une face, et un symbole sur l'autre. Les pièces médiévales sont plus grossières. Il n'y existe pas de modèle précis et la diversité des ateliers n'arrange pas les choses. Il faut attendre le XIIIème : François Ier  mettra son visage sur son "gros blanc", un denier d'argent.

La monnaie du Moyen-Age comporte une unité de valeur : le marc d'or ou d'argent, soit 8 onces (245 g dans ateliers royaux de Troyes).

La taille est le nombre de pièces que l'on peut tirer d'un marc.
Le titre (ou aloi) est la proportion de métal précieux, pour l'or en carat, pour l'argent en denier d'aloi.
La combinaison du titre et de la taille donne la valeur de la monnaie. Les ateliers avaient une tolérance pour la taille et le titre. Ils rognaient au maximum sur le métal précieux pour augmenter leurs bénéfices !
Les coins sont des matrices gravées, entre lesquelles on place le flan : un coup de masse et la pièce est marquée.
La pile est le coin fixé sur un billot de bois, ou coin dormant, avec l'avers.
- Le trousseau, avec le revers, est le coin libre qu'on frappe avec une masse d'où le terme de « frapper monnaie ».

Les ateliers de frappe étaient donnés en charge directement par le roi à des privés. Le maître d'atelier s'engageait à battre une quantité de métal fixée. Les coins étaient fabriqués par des orfèvres assermentés. Un atelier se compose d'un maître, d'ouvriers tailleurs et de monnayeurs et les places se transmettaient par héritage avec quelques privilèges : pas d'ost, ni de droits de péage, ni d'impôts. La complexité du commerce, la livre qui n'a pas le même poids partout et encore certains ateliers qui rognent sur la quantité de métal provoquent l'apparition de monnaies qui ne contiennent pas le même poids de métal précieux, et donc n'ont pas la même valeur : le denier parisi (Paris) n'a pas la même valeur que le denier tournois (Tours).

7 - Terminons par un tout petit lexique :

Livre : étalon de poids qui  permet de quantifier le poids d'argent placé dans un denier. Elle est aujourd'hui une monnaie réelle utilisée dans certains pays : Angleterre, Egypte, Turquie, Pérou.
Sou : monnaie mérovingienne utilisée tout au long du Moyen-Age = 12 deniers.
Denier : défini très précisément par Louis le Pieux en 825. Il faut une livre, 460 g, d'argent pour tailler 240 deniers.


Denier de Louis le Pieux, revers,  BNF, 20mm, 1,77g

Maille : petite monnaie de cuivre vaut 1/2 denier.
Méreau : petite monnaie souvent coulée en plomb.