Une manifestation pour la justice climatique, à Melbourne (Australie) dans le cadre d'une journée mondiale d'action COP26 contre l'inaction climatique. © Matt Hrkac de Geelong, Melbourne, Australie, Wikimedia Commons, CC BY 2.0
Planète

Jean Jouzel : « On va dans le mur car on sait d’ores et déjà que les émissions vont continuer d’augmenter d’ici 2030 »

Les négociations climatiques de la COP26 ont abouti au Pacte de Glasgow, une déclaration jugée décevante par de nombreux observateurs. Le climatologue Jean Jouzel dresse un premier bilan de la COP26 de Glasgow plus nuancé. Cet entretien avec l'ancien vice-président du Giec Jean Jouzel fait le point sur les négociations climatiques.

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Climatologue - Vice-président du GIEC

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Quel bilan faites-vous de cette COP26 ?

Le bilan se révèle mitigé. D’un côté, il n’y a pas eu d’avancées sur les deux principaux objectifs de la COP26 : relever l’ambition de réduction des émissions de gaz à effet de serre et trouver les financements pour l’adaptation des pays en développement. L’absence d’avancées sur des sujets cruciaux efface les progrès sur quelques points techniques. De plus, ces résultats sont plombés par l’ambiance de cette COP26 dont on retiendra le manque de dynamique. On l’a bien vu à la fin avec le revirement de dernière minute sur l’élimination du charbon. Au lieu de viser la fin du charbon, qui est pourtant un des grands enjeux de la lutte contre les gaz à effet de serre, le texte final évoque sa diminution. Évidemment, la Chine et l’Inde n’ont pas accepté que cela porte spécifiquement sur le charbon et non pas sur l’ensemble des énergies fossiles.

On va dans le mur, car on sait d’ores et déjà que les émissions vont continuer d’augmenter d’ici 2030

Quelles sont les faiblesses du Pacte de Glasgow ?

Cette COP se révèle un échec sur les objectifs de réduction des gaz à effet de serre. Il est terrible d'écrire dans le texte qu'il faut les réduire de 45 % tout en sachant qu'ils augmenteront de 15 % à l'horizon 2030. On va dans le mur, car on sait d'ores et déjà que les émissions vont continuer d’augmenter d'ici 2030. Avant la COP26, avec les annonces précédant le sommet, on était sur une trajectoire d'un réchauffement sous les 3 degrés. Or, la COP26 n'a pas débouché sur de nouvelles annonces de réduction. On aura épuisé en 2030 toutes les possibilités d'émission de CO2 auxquelles on a le droit pour limiter le réchauffement à 1,5 °C.  En 2030, nous aurons deux fois plus d'émissions par rapport à ce qu'il faudrait.

Malgré tout, la prise en compte du méthane et l’appel à réduire le recours au charbon peuvent-ils être vus comme des avancées ?

Les engagements sectoriels sur la déforestation, le méthane et les transports sont positifs, mais les avancées de la COP26 concernent surtout les règles d'application de l'Accord de Paris. Elles sont finalisées, ce n'était pas gagné. Il s'agit de points techniques sur l'article 6 de l’Accord de Paris, sur le problème des crédits carbone ou encore sur la transparence. Ce sont des points très techniques importants et c'est ce qui compte pour les négociateurs.

Le constat scientifique est pleinement accepté, du moins en façade, par les décideurs politiques

Je voudrais aussi souligner que cette COP26 a marqué un changement car on est passé de 2 °C qui était au cœur de l'Accord de Paris à 1,5 degré. À Glasgow, on a parlé uniquement de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Cela montre que le constat scientifique est pleinement accepté, du moins en façade, par les décideurs politiques grâce notamment au rapport du Giec sur la différence entre un monde à 2 degrés et un monde à 1,5, publié en 2018 à la demande de la COP21 de Paris.

Il démontre qu'il sera en effet plus difficile et coûteux de s'adapter à un monde à 2 degrés. Cette ambition est passée dans les discours et dans les annonces puisque pour y parvenir, l'objectif de la neutralité carbone à l'horizon 2050 se développe, alors qu'il n'était pas inscrit dans l'Accord de Paris en 2015. La neutralité carbone a été formalisée il y a 3 ans et aujourd'hui 80 pays ont souscrit à cet objectif de neutralité carbone.

La possibilité donnée aux États de proposer dès l’année prochaine de nouvelles contributions décidées au niveau national, est-elle une avancée pour rehausser l’ambition ou au contraire un écran de fumée pour « gagner du temps » en promettant faire mieux plus tard ?

Cela risque d'être un écran de fumée puisque, en dépit des engagements, on se dirige déjà vers une hausse de 15 % des émissions. Sans compter le fait que tout le monde se base sur l'hypothèse que les engagements pris seront tenus. Il n'existe pour le moment aucune certitude là-dessus. Cela fait 15 ans que les spécialistes du climat disent que 2020 sera une année charnière et que le processus de baisse des rejets de gaz à effet de serre doit s'enclencher.

J'aimerais voir de façon positive, mais à chaque fois la réalité est que cela n'avance pas. Tous les efforts sont bons à prendre. Toutefois, ce n'est pas parce qu'il y a une invitation à réviser à la hausse les engagements climatiques que les États seront au rendez-vous l'an prochain. Attendons de voir comment cela se passera lors des deux prochaines conférences sur le climat, sachant que la dynamique de réduction des énergies fossiles ne sera peut-être pas présente en Égypte en 2022 ni aux Émirats Arabes Unis en 2023. On ne peut pas accuser à l'avance les pays.

Quelle sera, selon vous, la priorité absolue des prochaines négociations climatiques ?

Maintenant que les règles d'application de l'Accord de Paris sont établies, les prochaines COP se joueront sur les engagements et sur les relations très tendues entre pays développés et pays en développement. Ces derniers reviendront sur les aspects compensation, pertes de préjudice ainsi que sur la promesse des 100 milliards par an pour financer l'adaptation. Les discussions sur la manière d'atténuer les conséquences du réchauffement climatique dans les pays les plus vulnérables prendront plus d'importance.

Il faut donc entrainer tout le monde vers une société sobre en carbone

Est-ce que le fait que l’adaptation arrive dans le texte du Pacte de Glasgow avant l’atténuation, a une signification particulière ?

Oui, car on a pris un peu de retard sur les questions d'adaptation. L'invitation à doubler les financements pour l'adaptation est une bonne nouvelle. Je comprends très bien les pays en développement qui veulent l'adaptation. En effet, si ces pays se développaient sur un modèle carbone intensif basé sur les combustibles fossiles, même si les pays développés arrêtaient d'émettre, nous irions dans le mur.

De fait, nous sommes tous solidaires, c'est pourquoi il faut absolument que les pays en développement s'orientent aussi le plus rapidement sur une trajectoire bas carbone. On ne peut pas dire "vous avez émis, c'est à mon tour d'émettre" car, malgré la responsabilité historique des pays riches, on est désormais tous sur le même bateau. D'un point de vue climatologique, malheureusement, les gaz à effet de serre s'accumulent. Il faut donc entraîner tout le monde vers une société sobre en carbone.

Une nouvelle fois, ces rapports mettront les pays devant leurs responsabilités

Est-ce que les 6e rapports des groupes 2 et 3 du GIEC, prévus en 2022, peuvent apporter des éléments nouveaux à l’action et aux négociations climatiques ?

Je le crois car ces deux rapports du Giec seront au cœur des débats et des discussions en février, mars et septembre 2022. Une nouvelle fois, ces rapports mettront les pays devant leurs responsabilités. Le rapport du groupe 1 du Giec publié en août 2021 ne contient pas de détails sur les conséquences et l'atténuation. Il dit dans les grandes lignes ce qu'il faut faire, mais pas comment. Ces aspects seront au centre des prochains rapports du Giec. Le Giec n'émet pas de recommandations mais il analyse les solutions possibles et potentielles dans différents domaines.

Tous les pays sont concernés par les conséquences du réchauffement, c’est donc important qu’ils se retrouvent pour en parler et trouver des solutions

Malgré un résultat décevant une fois de plus, que dites-vous aux personnes qui critiquent les COP pour leur inutilité ?

Les COP sont indispensables. Elles permettent de maintenir la pression et de transmettre les messages des scientifiques aux politiques. Sans les COP et sans les rapports du Giec, nous en serions toujours au scepticisme climatique. Enfin, les COP sont utiles car elles réunissent tous les pays de la Planète et non pas une minorité qui déciderait dans son coin. Tous les pays sont concernés par les conséquences du réchauffement, c'est donc important qu'ils se retrouvent pour en parler et trouver des solutions.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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