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Et l'homme de Néandertal dans tout cela ?

Dossier - A la recherche de l'Homme de Néandertal en Provence
DossierClassé sous :préhistoire , archéologie , vaucluse

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Malgré l'intérêt que suscitent souvent les fouilles archéologiques auprès du grand public, elles restent cependant assez méconnues. Ce dossier présente les techniques de fouilles en archéologie préhistorique en prenant l'exemple du site pléistocène des Auzières, à Méthamis (Vaucluse)

  
DossiersA la recherche de l'Homme de Néandertal en Provence
 

Après six saisons de terrain et de nombreuses analyses, notre état des connaissances sur le site des Auzières 2 peut être résumé de la façon suivante.

Le massif calcaire autour de Méthamis est creusé de longue date, de cavités. La vallée était moins encaissée qu'aujourd'hui et la paroi plus avancée. La zone ouverte où nous avons réalisé l'essentiel de la fouille était donc à l'époque du remplissage à l'intérieur de la cavité. L'ouverture de cette cavité se faisait sans doute dans la zone sud-ouest de notre fouille, orientée vers le sud-ouest (dans l'orientation arbitraire). Des spéléothèmes (stalagmites, stalactites, planchers stalagmites, etc) s'y sont développés depuis très longtemps (une date supérieure à 350 000 ans, la limite de la méthode U/Th a été obtenue par Jean-Jacques sur une stalactite accrochée à l'ancienne paroi). Puis la cavité a commencé à s'emplir de sédiments. Certains provenaient de violentes crues de la Nesque. D'autres provenaient du plateau par ruissellement. Lors du dernier épisode glaciaire, la vallée s'est creusée et élargie.

Photo 22 : Blocs et spéléothèmes s'accumulent parfois de façon très abondante dans les sédiments. Cela constitue une cryoclase (étymologiquement « qui est cassé par le gel »). Ce type de sédiment, en général très induré, est très difficile à fouiller. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

La partie proximale (la plus proche de l'entrée) de la cavité a été démantelée lors du recul de la petite barre calcaire où la grotte est creusée. Les morceaux du toit et des parois de cette partie de la cavité, et les spéléothèmes qui y étaient accrochés sont toutes les pierres de dimensions variables que l'on retrouve dans les sédiments et qui constitue la cryoclase qui nous « empoisonne » la fouille (Photos 22 & 23).

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Photo 23 : L'histoire du remplissage. Cette petite séquence a été réalisée par Céline Coussot à partir de l'ensemble des données recueillies et interprétées par elles. Il s'agit d'une présentation simplifiée et schématique de l'état actuel des connaissances concernant le remplissage des Auzières 2.
© Céline Coussot
Reproduction et utilisation interdites

Comme beaucoup de cavités, celle-ci fut occupée par des carnivores dont on retrouve les restes, quand ils y sont morts .

Photo 24 : Mandibule d'hyène des cavernes. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites
Photo 25 : Mandibule de renard. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

Il s'agit essentiellement des hyènes, mais aussi plus sporadiquement des ours, des lynx, des chats sauvages ou des renards (Photos 24, 25 & 26).

Photo 26 : Mandibule de lynx. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

Par ailleurs, ces carnivores apportèrent là les reliefs de leurs repas, proies chassées soit dans les plaines alentours, soit dans les reliefs immédiats. La situation particulière de la grotte des Auzières, à la limite entre les Monts de Vaucluse et la plaine de Carpentras, explique que l'on retrouve des animaux d'habitats différents.

Photo 27 : Maxillaire de cheval. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites
Photo 28 : Métapode de cheval. Une dent de cheval est également visible sur la gauche de l'image. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

L'herbivore le plus représenté aux Auzières est de loin le cheval (Photos 27 & 28), vivant plutôt en plaine, suivi ensuite par le bouquetin (Photo 29), occupant de préférence les zones escarpées. Mais on trouve aussi de l'âne, du chamois, de l'aurochs, du cerf, du mégacéros, du mammouth. Enfin, la microfaune regroupe également de nombreuses espèces : taupe, hérisson, lapin, mulot, lérot, deux espèces de musaraignes et cinq de campagnols, ainsi qu'une chauve-souris (ce qui n'est pas étonnant dans une grotte) et un oiseau, le chocard à bec jaune (un autre amateur de grotte). Elle est étudiée par Emmanuel Desclaux, du Laboratoire Départemental de Préhistoire du Lazaret, à Nice.

Photo 29 : Mandibule de bouquetin. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

La faune récoltée n'est pas très abondante (le nombre de restes n'est pas très important, environ 200) mais elle est très diversifiée, c'est-à-dire qu'il y a une grande variété d'espèces représentées. Ce point est intéressant et informatif. Intéressant car grâce à ce grand nombre d'espèces, nous nous trouvons face à un gisement qui traduit bien la « biodiversité » de l'époque. Informatif car ce type de représentation est caractéristique des gisements naturels, notamment des repaires d'hyènes, et pas du tout des gisements anthropiques. L'homme exerce en effet une sélection marquée sur les espèces qu'il apporte dans un gisement (par exemple, il chasse de façon très préférentielle le renne ou le cheval) et si le nombre de restes peut parfois être considérable, le nombre d'espèces représentées est beaucoup plus faible qu'aux Auzières. On peut donc dire en quelques sortes que lorsque l'influence de l'Homme se fait sentir dans un gisement, elle déforme l'enregistrement de la biodiversité réelle de l'époque. Au contraire, avec un gisement naturel, vierge ou presque de toute influence humaine, nous avons donc là une très bonne opportunité de connaître la faune contemporaine de l'Homme de Néandertal.

Photo 30 : Dents de rhinocéros laineux. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

La « qualité » de cet enregistrement de la faune fossile nous donne ainsi de précieux renseignements sur le climat au moment du remplissage. Le rhinocéros laineux (Photo 30), le mammouth, le mégacéros et le cheval, étaient de gros herbivores vivant dans les plaines froides. Le site des Auzières serait d'ailleurs le seul site du sud-est de la France à présenter une telle association. Par ailleurs, la présence d'hyène, de bouquetin, de chamois et de chocard, semble confirmer le caractère froid, ou au moins frais du climat. Il faut préciser que la hyène dont nous parlons est la hyène des cavernes, une cousine disparue des hyènes actuelles, mais qui était elle adaptée aux climats glaciaires.

Photo 31a : Petite lame en silex taillé. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

Par contre, la microfaune, très sensible à l'environnement, semble plutôt traduire un couvert forestier, donc peut-être plus tempéré. On touche ici du doigt la difficulté d'interprétation paléoenvironnementale d'un gisement, face à des données apparemment contradictoires. Souvenons-nous cependant de la localisation particulière du site, entre Monts de Vaucluse et Plaine de Carpentras. Peut-on se situer à une période plutôt fraîche, où la prairie domine la plaine dans laquelle les carnivores vont chasser les grands herbivores, avec plus localement dans la zone plus montagneuse la présence d'une forêt où vivaient la plupart des espèces de microfaune retrouvées ? Il n'est malheureusement pas possible de résoudre ce genre de dilemme.

Photo 31b : Éclat Levallois. © François Marchal Reproduction et utilisation interdites

A cette époque, l'Homme de Néandertal n'était pas très loin. Il a laissé quelques dizaines d'outils lithiques dans le remplissage, étudiés par Céline Thiébaut, de l'ESEP (UMR 6636, Économie, Sociétés et Environnements Préhistoriques, Aix-en Provence). Ces outils sont très peu nombreux, mais suffisamment caractéristiques pour que l'on reconnaisse une industrie moustérienne, associée à du débitage Levallois, modalité largement employée par les Néandertaliens. La grande fraîcheur de ces outils montre en tout cas que leur transport a été nul ou très réduit. Alors, ces outils sont-ils venus du plateau juste au dessus ? Ou bien l'Homme s'est-il installé pour une courte halte à l'entrée de la grotte, les outils dévalant ensuite le talus qui plongeait légèrement vers l'intérieur de la cavité ? Et puis il y eut du feu. Feu naturel ou feu humain ? Nous ne le savons pas. Nous savons juste que des charbons de bois ont eux aussi dévalé le talus vers l'intérieur de la grotte pour être également incorporés aux sédiments.

Photo 31c : L'éclat Levallois de la photo précédente est dessiné ici à gauche avec une pointe moustérienne à droite. Tous deux sont de forts indices du « cachet » moustérien de l'industrie lithique découverte sur le site des Auzières. © Dessin Céline Thiébaut Reproduction et utilisation interdites

L'Homme lui-même, nous ne l'avons donc pas trouvé. Je veux dire que nous n'en avons pas trouvé de restes fossiles. Ce n'est pas forcément étonnant, car cela reste très rare. Mais nous avons appris un certain nombre de choses le concernant. Nous savons qu'il n'a pas véritablement séjourné de façon durable dans la cavité (pas dans les parties fouillées en tout cas). Nous pouvons éventuellement proposer, mais sans en être certains, qu'il a fait une courte halte sous le proche de la cavité peut-être, très prêt de la grotte en tout cas. Nous pouvons encore moins affirmer s'il a fait du feu. Mais nous l'avons approché de si près. Nous avons aperçu le paysage dans lequel il vivait. Nous avons une idée du climat qu'il connaissait. Nous avons vu beaucoup des animaux qu'il côtoyait et qu'il chassait, pour certains. Nous sommes passés juste après lui, et avons ramassé quelques uns des outils qu'il a abandonnés à proximité immédiate de la grotte. Nous ne l'avons pas loupé de beaucoup. Il était là, en Provence, il y a si peu de temps. Il y a 60 000 ans ...

Nota bene :

Les fouilles archéologiques du site des Auzières II sont réalisées dans le cadre d'un programme de recherche co-dirigé par Hervé Monchot (Institut de Paléontologie Humaine, UMR 5198 - USM 204, Muséum National d'Histoire Naturelle) et François Marchal (UMR 6578, Unité d'Anthropologie : adaptabilité biologique et culturelle, CNRS/Université de la Méditerranée)

Nous remercions très vivement toutes les institutions et les personnes qui nous ont permis de mener à bien ce programme : le Service Régional de l'Archéologie de la DRAC PACA, le Service d'Archéologie du Département de Vaucluse, la Mairie de Méthamis, Le GACR, François SEMAH, directeur de l'UMR 5198 et Gilles BOETSCH, directeur de l'UMR 6578, Monsieur Garrié, Monsieur et Madame Briançon, Maurice Paccard, Michel Livache, Jacques-Elie Brochier, Alain Fournier, Daniel Helmer, ainsi que tous les fouilleurs qui ont participé aux fouilles des Auzières II, avec remerciements supplémentaires pour ceux qui ont amicalement fourni certaines photos utilisées dans ce dossier.

Je remercie tout particulièrement Hervé Monchot et Alain Fournier pour leur aide et leurs conseils à la préparation de ce texte."

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