Le phénomène d’îlot de chaleur urbain a été mesuré pour la première fois à Londres au XIXe siècle. © magann, Adobe Stock
Planète

Aude Lemonsu : « la ville manque d’espaces verts et piège la chaleur rayonnée par les bâtiments dans les rues »

ActualitéClassé sous :Réchauffement climatique , COP26 , Experts climat

Dans le cadre de la COP26 qui se tient à Glasgow jusqu'au 12 novembre, Futura vous propose une série d'entretiens avec des experts du climat pour décrypter le réchauffement climatique en cours, ses causes et ses conséquences, les risques auxquels nous devrons faire face si nous ne parvenons pas à maîtriser la hausse des températures et à ne pas dépasser les 1,5 °C, les solutions qui existent et celles à mettre en place. L'urgence climatique n'est pas un vain mot ! Aujourd'hui, nous donnons la parole à Aude Lemonsu, chercheuse du CNRS au Centre national de recherches météorologiques.

Cela vous intéressera aussi

[EN VIDÉO] Changement climatique : comment protéger nos villes des coups de chaleur ?  Pour limiter les températures en milieu urbain lors des canicules estivales, il faut réfléchir à cette question dès la conception des aménagements, bâtiments d'habitation ou d'activité, voirie, plans de circulation, etc. Un programme d'études européen, Urban Fluxes, pose les jalons pour mieux construire les cités de demain. 

Aude Lemonsu, chercheuse du CNRS au Centre national de recherches météorologiques, étudie comment adapter les villes au changement climatique.

On sait, on sent qu’il fait plus chaud en ville que dans l’environnement naturel aux alentours... Pourquoi ?

Aude Lemonsu : On appelle cela le phénomène d'îlot de chaleur urbain. Il a été mesuré pour la première fois à Londres au XIXe siècle. Les chercheurs l'étudient depuis les années 1970 mais ce n'est devenu une préoccupation majeure pour les pouvoirs publics français que depuis la canicule de 2003 et ses 20.000 morts. Ce phénomène devient récurrent avec le réchauffement climatique. Les écarts de température, surtout la nuit, sont d'environ 4 °C entre Paris et sa grande couronne dans des conditions estivales normales. En période de canicule, ils atteignent 8 à 10 °C. Même des villes petites ou moyennes connaissent des écarts de 3 à 4 °C.

Pourquoi de tels écarts de température entre villes et campagnes ?

Aude Lemonsu : Les causes sont multiples : les matériaux et toutes les infrastructures urbaines stockent la chaleur et la restituent la nuit, les bâtiments bloquent la circulation de l'air, la climatisation rejette la chaleur dans la rue, causes auxquelles s'ajoutent la circulation automobile, l'industrie, etc. L'effet se fait sentir surtout la nuit, où l'air est brassé jusqu'à une altitude cinq fois moindre qu'en plein jour.

La campagne se rafraîchit grâce à sa végétation, mais pas la ville qui manque d'espaces verts et piège la chaleur rayonnée par les bâtiments dans les rues. Ce phénomène est plus ou moins fort selon les villes, leur morphologie et la météo locale : un fort anticyclone l'amplifie alors que le vent, la pluie ou les nuages peuvent le réduire. Des chercheurs du CNRS et de Météo France ont établi des cartes de vulnérabilité des villes en ce qui concerne les lots de chaleur urbains dans le cadre du projet de recherche MApUCE.

Visualisation des îlots de chaleur sur Paris et sa banlieue, obtenue par modélisation numérique lors d'une belle soirée d'été. © CNRM ; données sources : http//mapuce.orbisgis.org

Que faire ?

Aude Lemonsu : Il n'y a pas de solution miracle ! Il faut avant tout limiter le changement global. En parallèle, il faut dès à présent adapter les villes, en intervenant à l'échelle des quartiers, des villes, des territoires, en combinant les actions : perméabiliser et végétaliser autant que possible les façades et les sols avec des pelouses et des arbres pour profiter de leur ombrage et de la vapeur d'eau qu'ils rejettent en respirant (en veillant à une bonne gestion de l'eau) et créer ainsi des îlots de fraîcheur.

Il faut également choisir des matériaux urbains plus réfléchissants, améliorer l'isolation des bâtiments pour éviter l'usage de la climatisation, les rendre plus traversants afin de les ventiler naturellement, orienter les bâtiments pour favoriser la ventilation dans les quartiers, préserver ou créer des ceintures vertes et bleues autour des villes avec des forêts, de l'eau... Même à petite échelle (comme la végétalisation de cours d'écoles à Paris), ces leviers d'action peuvent abaisser la température en ville de 1 à 3 °C localement lors de fortes chaleurs.

Ilots de chaleur en soirée (entre 21h et 22h) mesurés sur Toulouse pour les journées chaudes d’août 2021. © CNRM ; Toulouse Métropole. Données sources : http//mapuce.orbisgis.org

Quels conseils donneriez-vous aux communes pour agir ?

Aude Lemonsu : Beaucoup de communes utilisent les images de thermographie par satellite mais elles ne donnent qu'une estimation de la température des surfaces, pas de l'air. Or il peut y avoir de forts écarts de température, variables selon l'heure de la journée et les quartiers. C'est bien plus compliqué que cela. Pour les villes, les agences d'urbanisme sont souvent de très bons interlocuteurs pour faire des choix de planification au regard des impacts environnementaux. Des partenariats avec des équipes de recherche sont aussi de plus en plus fréquents, notamment pour modéliser des scénarios d'aménagement urbain et d'adaptation. Nous cherchons désormais à produire des résultats plus systématiques et généralisés sur le territoire, qui soient compréhensibles et faciles à transférer aux décideurs. La recherche française est en pointe sur ces sujets comme dans le projet MApUCE.

Abonnez-vous à la lettre d'information La quotidienne : nos dernières actualités du jour. Toutes nos lettres d’information

!

Merci pour votre inscription.
Heureux de vous compter parmi nos lecteurs !