Pluies intenses sur des reliefs montagneux. © andreiuc88, Adobe Stock
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« Une tempête d’une telle intensité aussi tôt dans la saison, c’est rare ». Décryptage avec Aurélien Ribes

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Les épisodes méditerranéens, ce n'est pas une nouveauté. Il s'en produit régulièrement dans le sud de la France. Mais l'intensité de celui qui vient de frapper les Alpes-Maritimes a été exceptionnelle. Avec le réchauffement climatique, les météorologues s'attendent à ce que cela se reproduise de plus en plus souvent. Aurélien Ribes, chercheur à Météo France, nous explique.

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[EN VIDÉO] La Méditerranée va subir de plein fouet le réchauffement climatique  Une nouvelle étude se penche sur les mécanismes sous-tendant la sensibilité particulière de la région méditerranéenne au changement climatique. Celle-ci fait en effet partie des points chauds qui souffriront les premiers du réchauffement. 

Alex, c'est le nom donné à la dépression atlantique identifiée par Météo France le 30 septembre dernier. Une tempête à caractère explosif -- une bombe météorologique, comme disent les scientifiques -- se dirigeant droit sur la France. Elle a d'abord frappé la Bretagne où des vents à 186 km/h ont été enregistrés. « Une tempête d'une telle intensité aussi tôt dans la saison, c'est rare », souligne Aurélien Ribes, chercheur au sein du Groupe de météorologie grande échelle et climat à Météo France. Et en pénétrant le pays, elle a participé à la formation d'un épisode méditerranéen exceptionnel.

« Par abus de langage, on a longtemps parlé d'épisode cévenol, car le phénomène est souvent le plus marqué sur la région des Cévennes. Mais ce type d'événement se produit en réalité sur tout l'arc méditerranéen français -- et même au-delà. » C'est pour cette raison que l'on préfère aujourd'hui la qualification d'épisode méditerranéen.

Une infographie qui explique le phénomène d’épisode méditerranéen. © Météo France

Qu'est-ce qu'un épisode méditerranéen ?

« Lorsqu'une dépression arrive à proximité de la France, la présence d'un flux de sud ou de sud-ouest, plus rarement sud-est, peut pousser, dans la région méditerranéenne, des masses d'air chaudes et humides. Depuis la mer, elles viennent se heurter aux reliefs -- et des reliefs, dans la région, il y en a : les Alpes, les Pyrénées et même le Massif central qui inclus les Cévennes, entre les deux. La présence du relief favorise le soulèvement de ces masses d'air et déclenche un phénomène de convection qui les fait s'élever jusqu'au sommet de la troposphère. Dans le processus se forment des nuages d'orage qui vont déverser une grande partie de l'eau contenue dans ces masses d'air. » Voilà pour la base du phénomène.

Mais ce qui fait le caractère particulier des épisodes méditerranéens, c'est la tendance de ces nuages d'orage à rester stationnaires. En cause une fois encore : le relief particulier de la région qui fixe les orages sur certaines zones. Des principes physiques un peu complexes aussi. « Les intensités de pluie typiques sont de l'ordre de 50 mm/h, c'est colossal. Mais lorsque cela arrive ailleurs, cela dure 20 minutes et l'orage passe. En Méditerranée, ça peut durer des heures. »

Que s’est-il passé dans les Alpes-Maritimes le 2 et 3 octobre ?

Entre le 2 et le 3 octobre dernier, c'est pendant une dizaine d'heures que les nuages ont stationné au-dessus des Alpes-Maritimes« C'est ce qui fait que l'on en arrive à des cumuls de précipitation de 500 mm -- soit 500 litres par mètre carré ! --, l'équivalent de ce qui tombe habituellement en trois mois. Cela n'avait jamais été observé auparavant sur le département. » Et si les météorologues ont déjà enregistré de telles valeurs ailleurs par le passé, y compris avant que l'on puisse soupçonner un effet du réchauffement climatique anthropique, elles restent extrêmement rares sur la région. « Cela peut se produire pendant tout l'automne, mais cela arrive plus généralement en début de saison -- comme à Anduze (Gard), les 8 et 9 septembre 2002 : 687 mm de pluies --, lorsque les températures de la mer notamment sont encore élevées. »

Ce qui a aussi fait le caractère exceptionnel de ce dernier épisode méditerranéen, c'est son étendue. « Les épisodes méditerranéens qui font monter les cumuls au-delà des 200 mm sur une station se comptent généralement sur les doigts d'une main. Cette fois, beaucoup de stations ont dépassé ces valeurs. Une grande partie de l'arrière-pays a été touché. »

Au matin du samedi 3 octobre 2020, les cumuls de pluie de nombreuses stations dépassent les 200 mm : 271 mm à Breil-sur-Roya, 335,5 mm à Coursegoules, 355,2 mm à Clans et même 500,2 mm à Saint-Martin-Vésubie. © Météo France

Il faut enfin souligner que le week-end précédent, la barre des 500 mm de pluie en une journée avait déjà été franchie. Dans le Gard, cette fois. « On en a moins parlé. Mais même si ça s'est joué du côté de l'épicentre de ce genre de phénomène, ce cumul reste exceptionnel. » Tout comme le fait d'enregistrer, dans la même année, deux épisodes d'une telle intensité. Du jamais vu, semble-t-il.

Épisodes méditerranéens et réchauffement climatique : un lien ?

Il n’y a pas d’autre explication que celle du changement climatique d’origine anthropique.

Avec le réchauffement climatique, doit-on s'attendre à ce que ce type d'événements extrêmes se multiplient ? C'est la question que se posent les chercheurs et Aurélien Ribes. Avec son équipe, il a récemment travaillé sur des données recueillies sur l'ensemble de la région méditerranéenne française entre 1961 et 2015. Et la conclusion de leur étude est claire : l'intensité et la fréquence des épisodes méditerranéens sont en augmentation. « Nous avons observé une augmentation de 22 % des précipitations sur le jour le plus pluvieux de l'année. Avec une incertitude assez grande -- entre 7 et 39 % --, mais qui ne remet pas en cause la tendance à long terme à une intensification significative des précipitations. » En parallèle, les chercheurs notent que le nombre d'événements qui dépassent les niveaux élevés de précipitation -- autour des 200 à 250 mm -- est lui aussi de plus en plus important. « Il n'y a pas d'autre explication que celle du changement climatique d'origine anthropique. »

Depuis le rapport du Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) de 2013, de plus en plus d'études s'accordent à dire que dans un climat qui se réchauffe, les extrêmes de précipitations devraient devenir plus marqués. « Sur la Méditerranée spécifiquement, des modèles plus fins, à haute résolution, qui intègrent le relief, simulent également une augmentation des extrêmes de précipitation en réponse au changement climatique. »

En cause, une loi que les physiciens connaissent bien : la loi de Clausius-Clapeyron. Elle détermine la quantité maximale de vapeur d'eau qui peut être contenue dans l'air. « Plus l'air est chaud, plus il peut contenir de vapeur d’eau. Pour 1 °C de réchauffement, l'air va pouvoir contenir 7 % de vapeur d'eau en plus. Et plus l'air contient de vapeur d'eau, plus la pluie est susceptible de tomber en grande quantité. En pratique, le rythme d'intensification des extrêmes de précipitation estimé par les modèles climatiques est un peu plus faible, souvent entre 2 et 5 % de plus par degrés de réchauffement. Mais le réchauffement climatique semble bien nous mener vers des épisodes méditerranéens plus intenses et plus fréquents », conclut Aurélien Ribes.

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