Sur notre Planète, le déclin de la biodiversité est désormais général. Il ne touche pas que la biodiversité sauvage, il atteint désormais aussi la biodiversité domestiquée. Bernard Chevassus-au-Louis, biologiste et écologue, ancien directeur de l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae) et membre de l’Académie des technologies, nous explique pourquoi. Et surtout, pourquoi il est important, là aussi, d’agir dès maintenant.

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La biodiversité est en crise. Pour ne pas le savoir, il faudrait avoir vécu dans une grotte pendant plusieurs années tant les médias en parlent. Le panda, le tigretigre ou l'ours blanc sont menacés. Comme un million d'autres. Parmi lesquelles, surtout, des espècesespèces bien plus ordinaires finalement. Comme un tiers des oiseaux qui nichent en France. Des espèces qui ont toutefois ceci en commun... d'être toutes sauvages !

Et aujourd'hui, c'est sur d'autres animaux, d'autres plantes, que l'Académie des technologies attire notre attention. Des espèces domestiquées dont la diversité est, elle aussi, remise en cause. « On en parle peu, mais l'érosion de cette biodiversité-là ne fait non plus aucun doute », expose pour nous Bernard Chevassus-au-Louis, biologiste et écologue, ancien directeur de l'Institut national de la recherche agronomique (Inrae) et membre de l'Académie des technologies. « Cette diversité que nous avons en quelque sorte créée est pourtant précieuse. À l'image de ce que certains font pour la conservation de notre patrimoine culturel, nous devrions œuvrer à la préservation de ce patrimoine naturel. »

Les humains ont d’abord contribué, par la sélection et la domestication, à une diversification des races et des variétés. © Maksim Shebeko, Adobe Stock
Les humains ont d’abord contribué, par la sélection et la domestication, à une diversification des races et des variétés. © Maksim Shebeko, Adobe Stock

Les humains créateurs de biodiversité

Rappelons avant tout que la biodiversitébiodiversité domestiquée à ceci de très différent de la biodiversité sauvage que les humains - par leurs activités - ont, dans un premier temps, joué un rôle majeur dans son accroissement. Lorsqu'elle a été créée en 1854, celle qui deviendra dans les années 1960 la Société nationale de protection de la nature (SNPN) portait - peu ou prou - le nom de Société d'acclimatation. Une dénomination pour le moins évocatrice. Puisque son but affiché était d'introduire et d'acclimater à la France des espèces utiles ou d'ornement et de perfectionner et de multiplier ensuite de nouvelles races.

« La sélection opérée par les humains a mené à un véritable foisonnement des races animales et des variétés végétales. Le résultat d'une domestication menée dans des conditions agronomiques et écologiques différentes. Pour des usages différents, aussi. Certains animaux étaient choisis pour tirer des charges, d'autres pour la boucherie et d'autres encore pour produire du lait. Et même parmi les animaux de traits, il s'était créé des différences entre les chevaux destinés à tirer des diligences, à haler des bateaux ou à labourer des champs. On avait même des bœufs "de droite" et des bœufs "de gauche" », nous détaille Bernard Chevassus-au-Louis.

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Cette sélection s'est longtemps faite sur la base seule des phénotypesphénotypes. Comprenez, sur la base des caractères apparents des individus. Puis, la génétiquegénétique s'en est mêlée. « J'ai fait partie de cette génération qui s'est demandé comment remonter du phénotype à la génétique sous-jacente », se rappelle le biologiste. Avec pour objectif de continuer à améliorer les races. « Aujourd'hui, la question s'est totalement inversée. Parce qu'en quelques minutes, vous pouvez avoir accès à des milliers de séquences ADNADN, à des génomesgénomes entiers. L'idée est devenue, partant d'un ADN, de comprendre à quel phénotype il peut mener. »

La génétique comme révélatrice du déclin de la biodiversité domestiquée

On sait ainsi désormais qu'il existe une certaine redondance, notamment dans les variétés végétales. « Sur des variétés auxquelles on a pu donner des noms différents parce qu'elles avaient été sélectionnées dans des endroits différents, mais qui, d'un point de vue génétique, se révèlent très proches. » C'est pourquoi estimer la biodiversité à partir de catalogues de semences semble un exercice plutôt périlleux.

« On s'aperçoit aussi qu'il existe ce que l'on peut qualifier de "fausses grandes races". Des races abondantes, mais avec une diversité génétique faible. Inversement, il existe des races moins abondantes, mais pour lesquelles la diversité génétique est plus importante », nous explique Bernard Chevassus-au-Louis. Il donne l'explication de la Limousine, une vache bien plus abondante que la Frisonne Pie-Noir, mais qui présente une diversité génétique bien moindre. « Le résultat d'un travail d'homogénéisation mené par les humains. »

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50 % du chiffre d’affaires des semenciers est lié à un petit nombre d’espèces comme le maïs. Un petit nombre d’espèces pour lesquelles le marché, lui, est grand.

« Dans les années 1950, au début de la recherche agronomique moderne, on a considéré que c'était au secteur privé de créer de nouvelles races, de nouvelles variétés. L'ennui, c'est que ce secteur privé suit des logiques économiques. Mais aujourd'hui, devons-nous toujours considérer que seules les races et les variétés qui correspondent à un optimum économique doivent être conservées ? »

La valeur de l’option

C'est toute la question que pose la notion que les scientifiques appellent la valeur d'option. D'abord parce que l'optimum économique d'une époque n'est pas nécessairement celui d'une autre. « On a longtemps considéré que l'important était de produire du lait en quantité, quelle que soit sa qualité. Aujourd'hui, certains usages demandent des teneurs en protéinesprotéines ou en matièresmatières grasses spécifiques », remarque Bernard Chevassus-au-Louis. Dans le même ordre d'idée, la question qui se pose face à la diminution de la consommation de viande en France. « Nous avons deux options. En profiter pour produire moins de viande, mais une viande de meilleure qualité à partir de vachesvaches plus adaptées à des environnements et des conditions de ressources plus hétérogènes. Ou continuer à produire de manière intensive en apportant beaucoup d'eau et de nourriture. » D'autant qu'il y a la question du contexte climatique aussi. Ce réchauffement en cours face auquel le maintien des options pourrait s'avérer crucial. C'est dans cette optique que des banques de graines ont été imaginées. Quelque part en Arctique, la réserve mondiale de semences du Svalbard abrite aujourd'hui plus d'un million de graines venues du monde entier.

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« L'idée est louable. Mais il ne faut pas oublier que pendant que ces graines dorment dans un frigo, la nature, elle, continue d'évoluer. Lorsque nous en aurons besoin, il est possible que ces plantes se trouvent confrontées à de nouveaux ravageurs ou à des ravageurs plus agressifs que ceux qu'elles connaissaient. Cette mise entre parenthèses de la diversité génétique n'est pas la solution miracle », estime Bernard Chevassus-au-Louis.

Le problème se pose aussi du côté des animaux. Il est bien sûr possible de congeler du spermesperme. « Mais comment conserver la culture animale. Il est par exemple possible d'implanterimplanter, dans une vache laitière très commune, des embryonsembryons de toute la famille des bovidés. Une bonne vieille Holstein peut ainsi donner naissance à un buffle d'eau. Elle va s'en occuper comme si c'était un petit Holstein. » Et c'est là où le bât blesse. Car le buffle d'eau est censé savoir brouter dans l'eau. « Ça, une maman Holstein ne sait pas le faire. Elle ne peut pas lui transmettre. » En matière de conservation, donc, rien ne semble en mesure de remplacer de vrais animaux, de vraies plantes. « Pour maintenir la valeur d'option, il faut préserver la coévolution. »

En établissant des règles pour la production de Roquefort, on participe à la conservation des brebis de la race Lacaune. © Deviers. fabien, Wikipédia, CC by-sa 3.0
En établissant des règles pour la production de Roquefort, on participe à la conservation des brebis de la race Lacaune. © Deviers. fabien, Wikipédia, CC by-sa 3.0

Comment préserver la biodiversité domestiquée ?

L'une des pistes envisagées pour contenir le déclin de la biodiversité domestiquée, c'est de la valoriser à travers ses produits. « En posant que le Roquefort ne pourra être produit qu'à partir de lait de brebis de race Lacaune, par exemple. » En comptant aussi sur de nouveaux comportements d'achat des consommateurs. « Le Comté est produit à partir d'un lait de vache qui doit être collecté dans un rayon de quelques kilomètres seulement de la fruitière - c'est là qu'on fabrique le fromage. De quoi définir des crus, un peu comme pour le vin. Car selon la qualité des herbes - qu'elles viennent de prairies ou de zones plus en altitude - que mange la vache, les saveurs du fromage seront différentes. C'est une manière de retrouver le goût des bonnes choses. Et de nous rappeler cette phrase de Claude Lévi-StraussClaude Lévi-Strauss : "Il ne suffit pas qu'un aliment soit bon à manger, encore faut-il qu'il soit bon à penser.". »

Encourager les initiatives qui favorisent la biodiversité en interaction avec son milieu

Une autre piste à considérer est celle sur laquelle se sont engagés quelques simples citoyens. Ces associations qui s'organisent pour conserver une race animale ou une variété végétale qui manque d'intérêt pour la production de massemasse. « Pour faciliter les récoltes dans les champs, les graines de choux qui sont plantées poussent toutes en même temps. Mais dans votre jardin, l'hétérogénéité de certaines variétés traditionnelles peut être un avantage. En faisant pousser les choux sur plusieurs semaines afin que vous puissiez en profiter pleinement. Il faut encourager ces initiatives qui favorisent la biodiversité en interaction avec son milieu. »

Les encourager aussi par des interventions publiques. Qui viennent en soutien de ce type d'initiatives. « Tout ce qui peut être fait pour que ces races, ces variétés soient vues comme un patrimoine naturel que les gens ont envie de conserver est bon à prendre. Parce que s'imaginer qu'on pourrait repartir de zéro, repartir d'espèces sauvages comme l'ont fait nos ancêtres, c'est un mirage. Même avec le soutien des technologies modernes, cela prendrait encore des siècles. »