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Ig Nobel de communication : histoire du spam avec Sanford Wallace

Dossier - Les incroyables Ig Nobel
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Les Ig Nobel récompensent des découvertes scientifiques dont le sujet de recherche laisse perplexe. Aussi sérieux que les classiques prix Nobel, ils reconnaissent des travaux étonnants, quel que soit leur degré de loufoquerie.

  
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La majorité des inventeurs, comme d'ailleurs la plupart de leurs créations, n'attirent que trop rarement l'intérêt du public. Voici cependant une exception notable que nous nous devions de couronner du prix Ig Nobel bien mérité : le prix Ig Nobel de la communication, pour l'invention du spam.

Stanford Wallace reçut le prix Ig Nobel de communication pour ses spams. © MarcGbx, Flickr CC by nc 2.0

Stanford Wallace en rigole aujourd'hui ! Car l'homme est pleinement dans son élément. Sur son portable, il multiplie les coups de fil aux journalistes, pour leur raconter ces innombrables lettres de désistement que lui adresse la Hormel Foods Corporation. Toutes lui intiment l'ordre de cesser immédiatement d'utiliser « un certain mot » pour promouvoir ses affaires. Mais Wallace n'en a cure. Il continue à bombarder le Net de ses mails dont personne ne veut.

« Vous connaissez ce mot. C'est le "spam" (1). Pourtant Wallace n'est pas près de cesser de l'utiliser. C'est même hautement improbable, à présent que ce terme de spam a fait de lui une vedette pour sa plus grande joie. Jamais Wallace n'aurait rêvé de s'offrir une telle publicité ! D'ailleurs s'il n'y avait pas ce litige légal, il aurait certainement envoyé depuis longtemps un petit mail de remerciement à la Hormel. Un mail non désiré, évidemment... » (D'après un reportage de CNET News, le 2 juillet 1997)

Le roi du spam

« Le roi du spam » ou « L'homme le plus haï de tout l'internet », Sanford Wallace a déjà été baptisé de milliers de surnoms tous aussi péjoratifs. Mais, il faut bien le reconnaître, il mérite largement tous ces qualificatifs et le mépris qu'ils expriment. Car, si ces e-mails pourris ne cessent de se multiplier sur toute la surface de la planète, telle une nouvelle épidémie, une infestation de rats ou de cafards, c'est à cause de lui...

Sanford Wallace, le roi du spam. © DR

Itinéraire d'un jeune homme détesté

Au début, Sanford Wallace fonda son entreprise, la Cyber Promotions, pour aider le public à maîtriser les subtilités du courrier électronique, alors en plein démarrage. Mais, réalisant très vite que le fait d'aider son prochain n'était pas vraiment sa tasse de thé, Wallace décida de se concentrer sur un problème particulier : épauler tous ceux qui voulaient envoyer des pubs pourries. Tous ceux qui étaient prêts pour cela à payer un homme sans foi ni loi. Un homme comme lui.

À l'époque pré-Wallace, l'internet et les e-mails étaient régis par un code des bons usages largement partagé. Selon cette « net-étiquette », comme on disait alors, la règle d'or voulait que l'on n'envoie jamais de mails non sollicités à des inconnus. Il était si simple et si peu onéreux d'expédier un message, voire des milliers, que tout un chacun avait compris qu'il y avait là un fort risque d'abus et de gêne. Parfois quelques nouveaux venus, peu familiers des règles, se risquaient à envoyer quelques pubs non sollicitées. Mais la bordée de protestations, plus ou moins polies, qu'ils recevaient en retour, avait vite fait de refroidir leurs ardeurs.

Wallace avait perçu ces risques. Mais il avait aussi compris qu'il y avait là une opportunité nouvelle, en raison du très grand nombre de personnes utilisant les e-mails.

S'il expédiait un message publicitaire à 10.000 inconnus, il avait statistiquement une bonne chance de conclure une ou deux ventes, quel que soit l'objet proposé. Peut-être même, ne toucherait-il qu'une ou deux personnes sur 100.000. Mais qu'importe, cela valait le coup d'essayer. Et le fait d'ennuyer au passage 9.999 ou 99.999 usagers, n'entrait pour lui absolument pas en ligne de compte. Wallace sollicita donc des annonceurs. Et il se mit pour leur compte à bombarder des milliers de messages et à des milliers d'inconnus...

Avant de désigner un mail non sollicité, ou « pourriel », le spam était le mot d'argot utilisé pour qualifier le corned-beef. © DR

Quand les récriminations rentraient, ce qui se produisait toujours dans les minutes suivant ces vagues de publicité, il se contentait bien sûr de les ignorer. D'un autre côté, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, des centaines, puis des milliers d'entreprises opportunistes se mirent à frapper à sa porte. Elles étaient toutes prêtes à payer pour qu'il se charge de leurs expéditions de junk mail. Et c'est ainsi que chaque jour, des millions de braves gens commencèrent à être envahis de ces messages pourris, souvent en très grande quantité, qui vinrent inonder leur boîte aux lettres.

« Si vous voulez envoyer des spams ; avertissait Wallace pour démarcher ses clients potentiels, il faut être sûr que ça marche. Que ça donne des résultats. » Il faut croire que cela fonctionnait, puisque Wallace se vanta bientôt d'expédier jusqu'à 15 ou 20 millions de spams par jour. Et on pouvait le croire !

Sur tout l'ensemble du réseau, les utilisateurs se mirent à redouter et à haïr ces e-mails pourris qui pleuvaient, par dizaines ou par centaines chaque jour, sans aucun répit. Et chacun de récriminer le temps perdu à trier leurs vrais messages au milieu de cette poubelle permanente qui se déversait sur eux, de toutes ces propositions pour s'enrichir à ne rien faire, de ces moyens bizarres pour allonger leur pénis, de ces vidéo pornos, de ces médicaments pour améliorer leurs performances sexuelles, de ces faux diplômes délivrés par de vraies universités (ou parfois de vrais diplômes délivrés par de fausses universités) ; bref, de tous ces trucs, ces machins, ces bidules, qui ne cessaient d'affluer en quantité de plus en plus importante.

Pour des raisons encore un peu mystérieuses, le terme de « spam » s'imposa très rapidement pour désigner ces junk e-mails. Et on forgea même le terme de spamming pour qualifier le fait d'envoyer des spams.

Pendant ce temps, Sanford Wallace continuait à plastronner. Rien ne pouvait lui faire plus plaisir, déclarait-il, que ce titre de « roi du spam » ou ce sobriquet de plus en plus répandu de « Spamford Wallace » !

Face à cela, la Hormel Company, la principale entreprise de corned-beef, cette étrange bouffe également connue sous le nom de spam, (et dont les consommateurs ont collectivement été récompensés en 1992 par un prix Ig Nobel « pour 54 années consécutives de digestion sans discernement »), tenta de monter sur ses grands chevaux. Ils devinrent enragés face à ce kidnapping de leur produit vedette par cet odieux Wallace qui ne cessait de claironner bruyamment sa réussite ! Malheureusement pour eux, ils découvrirent vite qu'ils ne disposaient d'aucun moyen légal. Impossible d'enfermer ce nouveau type de spam dans leurs boîtes de conserve !

La chute du roi

C'est alors, au moment où Sanford Wallace atteignait le faîte de la notoriété et de la richesse, que les premiers ennuis commencèrent à pointer leur nez.

Pour pouvoir envoyer ses e-mails, la Cyber Promotions devait disposer d'adresses e-mails auprès d'un fournisseur d'accès. Des milliers de sociétés proposaient ce genre de service. Mais très peu souhaitaient avoir Wallace pour client. Car, chaque fois que sa firme étrennait un nouveau prestataire, celui-ci, en quelques heures, était dépisté par les destinataires des messages qui, furieux, l'inondait à leur tour de réclamations, de menaces et de procès.

De plus, l'internet étant ce qu'il est, les fans un tant soit peu versés dans la technique, disposaient de moyens encore plus radicaux pour manifester leur ressentiment. À maintes et maintes reprises, les hackers réussirent à s'infiltrer sur le site de Cyber Promotions pour le trafiquer. Même si elle n'était pas totalement légitime, cette forme d'altruisme anonyme partait d'un bon sentiment. Emmerder un emmerdeur public constitue une certaine forme de bonne action, n'est-ce pas ?

Pendant un temps que certains trouvèrent étonnamment long, Wallace ne sembla guère troublé par ces difficultés.

Après tout, ce n'était que le coût à payer pour mener ses affaires. Et ces tracas ne faisaient que grimper son nom au hit parade, même si c'était celui de la haine. Peu importe le nombre de fournisseurs d'accès outragés qui vidaient Cyber Promotions de leurs systèmes, Wallace en trouvait toujours de nouveaux, acceptant de l'héberger un jour ou deux, trois à l'occasion, en tout cas suffisamment pour lui donner le temps de cracher quelques millions de spams supplémentaires et de leur trouver un successeur.

Et le prix Ig Nobel de communication est attribué à...

Pour tous ses immenses efforts, si fructueux, en vue de couvrir le globe de spams, Sanford Wallace a été honoré du prix Ig Nobel 1997 de la communication. Cependant le lauréat n'assista pas à la cérémonie de remise, car notre Bureau des gouverneurs, soucieux de sa sécurité, préféra ne pas l'inviter.

Durant les mois suivants, Cyber Promotions continua son vaillant combat pour avoir le droit d'envoyer des messages odieux à n'importe qui, en n'importe quel lieu et à n'importe quel moment. Mais de nombreux concurrents, inspirés par sa réussite et le battage autour de son nom, se mirent à leur tour à proliférer, un peu à la manière des cafards ou des blattes. Tant et si bien que cette compétition exacerbée, ainsi que la ribambelle de procès auxquels il dut faire face, finirent par avoir raison de Wallace. En 1998, il abandonna Cyber Promotions, affirmant partout qu'il avait définitivement tourné la page. Comme il le déclarait à un journaliste de Wired News :

« Je n'enverrai plus jamais de spams. Point final. Je ne veux plus rien avoir à faire avec l'univers des spams. Re-point final. » C'est sur ces mots que Sanford Wallace, le bad boy de l'internet, renonça officiellement à 29 ans à son titre de roi du spam et promit de se tenir sage à l'avenir. Non content de se conduire en garçon modèle, il annonça même qu'il soutiendrait désormais le Smith Bill, autrement dit le « Netizens Protection Act », une nouvelle législation fédérale destinée à rendre les spams illégaux et sur laquelle le Congrès devait se prononcer... Wallace reconnut que si, au début, il n'avait rien vu de mal dans cette activité, à présent « les spams vont beaucoup trop loin et leur qualité est absolument répugnante. » Réaliste, il ajouta : « C'est vrai que je dois assumer une part de responsabilité pour cette dégradation ». Tout ceci n'empêcha pas un tribunal de Pennsylvanie de le déclarer, peu après, coupable d'avoir envoyé en grand nombre des fax non sollicités, en violation d'une loi fédérale de 1991.

Aujourd'hui l'ancien roi est déchu de son trône. Pourtant son influence se fait encore sentir. Sanford Wallace a définitivement ouvert la porte aux nouvelles générations de spammers qui, grâce à d'astucieuses innovations techniques, émettent des volumes de spams considérablement plus importants, et continuent à envahir toutes les nations du globe. C'est lui qui leur a montré la voie. Et vraisemblablement, plus personne ne pourra jamais les arrêter.

Note : 

  1. Avant de désigner un mail non sollicité, ou « pourriel », le spam était le mot d'argot utilisé pour qualifier le corned-beef.