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Ig Nobel de psychologie : les pigeons préfèrent-ils Picasso ?

Dossier - Les incroyables Ig Nobel
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Les Ig Nobel récompensent des découvertes scientifiques dont le sujet de recherche laisse perplexe. Aussi sérieux que les classiques prix Nobel, ils reconnaissent des travaux étonnants, quel que soit leur degré de loufoquerie.

  
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Le prix Ig Nobel de psychologie peut très bien concerner des travaux sur les animaux. La récompense a déjà été par le passé décernée à des recherches sur le goût artistique de pigeons...

Le pigeon, sensible aux œuvres de Picasso ? La question a valu un prix Ig Nobel de psychologie ! © DR

« Quand nous contemplons des tableaux de Picasso ou de Monet, nous faisons aisément la différence. De même, si on nous montre une de leurs peintures que nous n'avons jamais vue, nous pouvons attribuer l'œuvre à son auteur avec assez d'exactitude. Mais les pigeons, réussissent-ils, eux aussi, à faire la différence entre les toiles de ces deux artistes ? » (Extrait du mémoire Pigeon's Discrimination of Paintings by Monet and Picasso.)

Alors que certains se répandent en invectives contre les pigeons, volatiles gris et gros pourvoyeurs de fiente ; d'autres étudient le comportement futé de ces animaux avec zèle...

Les chemins de la connaissance sont multiples. Certains apprennent tout seuls à apprécier les chefs-d'œuvre des grands maîtres de l'Art. D'autres sont initiés par un enseignant, directement à l'école et dans les musées, ou indirectement par les livres, magazines ou programmes télévisuels. Eh bien, pour les pigeons, c'est pareil ! On peut supposer que certains oiseaux apprennent seuls à apprécier les chefs-d'œuvre éternels de l'Art. Mais d'autres, pour acquérir leur savoir, ont besoin d'une instruction plus formelle.

Étude japonaise : apprendre aux pigeons à différencier Picasso de Monet !

Shigeru Watanabe, professeur de psychologie à l'université de Keio (Japon), et ses collègues, Junko Sakamoto et Masumi Wakita, se sont attelés à une mission originale : apprendre à des pigeons à distinguer les peintures de Pablo Picasso (1881-1973) de celles de Claude Monet (1840-1926). Ce n'était pas une tâche aisée, les pigeons étant vierges de toute initiation antérieure aux œuvres de ces deux grands génies. Comme le soulignent Watanabe, Sakamoto et Wakita dans leur rapport de recherche, il s'agissait de « huit pigeons totalement inexpérimentés ». Gageons qu'il aurait été ardu d'en trouver des expérimentés !

Les peintures utilisées à cette fin pédagogique comportaient de nombreuses œuvres célèbres. Monet était représenté par La Terrasse à Saint-Adresse (1866), Les Peupliers à Giverny (1888), l'Étang aux nymphéas (1899), Le Palazzo da Mula à Venise (1908) ainsi que sept autres tableaux. L'initiation à l'œuvre de Picasso reposait, quant à elle, sur Les Demoiselles d'Avignon (1907), La Baigneuse au ballon de plage (1932) La Femme nue au peigne (1940), La Femme nue couchée sous un pin (1959) et six autres toiles.

L'éducation artistique des pigeons

Au début, toutes ces œuvres furent présentées aux pigeons sous forme de projection de diapositives. Mais l'éducation des volatiles s'agrémenta ensuite de petits films vidéo. Pour Monet, ils purent ainsi contempler Le Fleuve (1868), ImpressionSoleil levant (1872), La Gare Saint-Lazare (1877) et six autres. Et pour Picasso, dix autres œuvres aux styles et contenus très divers, comme La Femme avec éventail, après le bal (1908), La Femme nue aux mains croisées (1909) ou La Danse (1925).

En soi, ces leçons ne différaient guère des cours d'art, tels que nous les connaissons. Présentées en ordre aléatoire, les diapos étaient projetées durant 30 secondes, avec un intervalle de 5 secondes entre deux images. Et pendant tout le temps de l'expérience, des haut-parleurs diffusaient un « bruit blanc » d'une intensité de 70 décibels. La moitié des oiseaux reçut des graines de millet chaque fois qu'ils voyaient une peinture de Monet, mais rien s'il s'agissait d'un Picasso. Et réciproquement pour l'autre moitié des pigeons. De la bonne graine avec Picasso, et rien avec Monet.

Le pigeon, objet d'étude pour des Japonais. © CR

Ce régime fut reconduit et répété quotidiennement jusqu'à ce que les volatiles soient capables d'obtenir un résultat de 90 % au test durant deux jours d'affilée. Pour cette épreuve, on leur remontrait des peintures au hasard, et ils devaient presser du bec sur une touche s'il s'agissait de leur peintre favori, ou rester coi dans le cas contraire. Après avoir acquis la maîtrise de ces œuvres, généralement en deux ou trois semaines, les pigeons durent affronter des tests plus délicats. On leur projeta alors les mêmes diapositives déréglées, volontairement floues, ou bien montrées inversées, la tête en bas. Le premier test ne posa aucun problème. Mais le second fut plus ardu : les oiseaux reconnaissaient très bien Picasso la tête en bas. Mais ils avaient plus de mal quand il s'agissait de Monet.

Cependant les résultats furent globalement comparables à ce que n'importe quel éducateur artistique peut s'attendre à obtenir avec un groupe donné d'étudiants...

Et l'Ig Nobel de psychologie est attribué à...

Pour avoir ouvert de telles perspectives sur la vision pigeonnière de Picasso et de Monet, Shigeru Watanabe, Junko Sakamoto et Masumi Wakita, ont été honorés du prix Ig Nobel 1995 de psychologie.

Les lauréats ne purent pas, ou ne souhaitèrent pas, se joindre à la cérémonie de remise. Puis le temps passa. Et Shigeru Watanabe trouva de nouveaux pôles d'intérêt. Après les pigeons, il se passionna pour les moineaux. Après la peinture, la musique : en 1999, il signa avec un autre collègue un mémoire expliquant qu'il avait dressé deux groupes de sept moineaux. À présent, le premier distinguait très bien la différence entre des extraits musicaux de Jean Sébastien Bach, et d'autres d'Arnold Schönberg. Et le second groupe se débrouillait parfaitement entre Antonio Vivaldi et Eliot Carter.