Santé

Les phéromones humaines existent-elles ?

ActualitéClassé sous :biologie , zoologie , botanique

-

Oui, elles existent. Mais leur pouvoir semblent bien ténu... Après des décennies de recherches et de suppositions, on admet que le système phéromonal est fonctionnel dans notre espèce. Mais nous avons su manifestement inventer des milliards de complications.

Gone with the pheromones, un célèbre film réalisé par Victor Fleming et sorti en 1939, avec Clark Gable et Vivien Leigh. © DR

Dans les années 1870, l'entomologiste français Jean-Henri Fabre s'étonne de l'efficacité avec laquelle des papillons mâles (le Grand paon de nuit, Saturnia pyri), débusquent des femelles de très loin. Il suspecte un signal olfactif, comme l'avait déjà imaginé Darwin. Selon lui, la femelle doit émettre une substance volatile capable d'attirer les mâles des environs. Mais il a fallu attendre près d'un siècle pour que la première de ces substances, le bombycol, soit isolée chez le ver à soie (le Bombyx). En 1959, Peter Karlson et Martin Lüscher forgent le mot pheromone, phéromone en français, contraction depuis le grec de « transporter une hormone ». Alors qu'une hormone, relâchée à un endroit de l'organisme, modifie le métabolisme des cellules qu'elle rencontre au gré de son transport par le système circulatoire, une phéromone modifie le métabolisme ou le comportement d'un autre organisme, après son transport dans l'air ou l'eau.

Depuis, de nombreuses phéromones ont été découvertes chez les Insectes mais aussi chez tous les autres groupes d'animaux, ainsi que chez les végétaux et les bactéries. Ces signaux chimiques constituent un vrai moyen de communication entre individus. Les phéromones transportent des informations variées sur l'état physiologique : « j'appartiens à telle espèce », « je suis une femelle et j'aimerais bien rencontrer un mâle », « je suis attaqué et j'ai très peur », « je suis un dominant et je suis très fort », etc.

De gauche à droite : « Chic, des œufs. », « Qu’ils sentent bons ! », « Dégage, toi ! ». Explication dans le texte qui suit. © Scott F. Cummins et al.

Calmars fous

Leur nature chimique est variée mais ce sont toujours des composés volatils (alcools, aldéhydes, cétones...), avec des poids moléculaires modestes. Souvent, les phéromones émises sont un mélange. Chez les Insectes, les organes récepteurs sont les antennes. Chez de nombreux papillons, on distingue d'ailleurs les mâles grâce à leurs superbes antennes à côté desquelles les antennes-rateau de notre télévision paraissent faméliques. Dans le domaine, la dernière découverte en date concerne les calmars : le 10 février dernier, une équipe internationale de biologistes rapportait que les mâles deviennent comme fous quand on diffuse autour d'eux une petite protéine.

Cette Loligo β-MSP (Loligo β-microseminoprotéine, Loligo étant le nom du genre) est secrétée par les femelles qui en déposent sur leurs œufs. Or, les calmars mâles sont attirés, visuellement, par les paquets d'œufs déposés par les femelles. Ils vont alors les toucher de leurs tentacules et deviennent immédiatement extrêmement agressifs et s'attaquent violemment à n'importe quel autre mâle qui se promènerait dans les parages.

Les Mammifères aussi connaissent les phéromones, et cette Loligo β-MSP du calmar est d'ailleurs proche d'une protéine existant chez eux. On a même trouvé le récepteur des phéromones mammaliennes : c'est l'organe voméronasal, ou organe de Jacobson. Et il ne se trouve pas dans les régions dédiées à l'olfaction. Chez de nombreux Mammifères (félins, équidés, chiens... par exemple), une paire de ces organes est installée derrière les incisives, ce qui explique un comportement particulier, le flehmen, quand l'animal retrousse les babines ou cache ses orifices nasaux avec sa langue tout en ouvrant la bouche et en aspirant. Il flaire alors les odeurs. Les traces de cette faculté de réception ont même été retrouvées dans l'ADN des Mammifères, où une trentaine de gènes codent pour des protéines agissant comme des récepteurs mais pas comme ceux de l'olfaction.

L’organe voméronasal, ou organe de Jacobson, chez l’Homme. Situé en bas des fosses nasales, il se trouve dans une région distincte de celle dédiée à l’olfaction. Et il fonctionne. © Vetopsy

Des capteurs dans le nez

Et chez les humains ? La question reste toujours l'objet de controverses. Nous possédons bien un organe voméronasal, sous forme d'une paire de zones à cellules sensorielles à l'intérieur du nez mais à la base, une région bien séparée de celle de l'olfaction (située plus haut). « Relique non fonctionnelle de nos ancêtres » disent certains, « organe fonctionnel mais agissant hors du champ de la conscience » répondent les autres. Le débat dure depuis des décennies.

Une référence régulièrement citée est toujours, quarante ans plus tard, « l'effet McClintock », qui désigne une synchronisation des cycles menstruels de femmes vivant en communauté. En 1971, Martha McCintock, qui travaille aujourd'hui à l'Institute for Mind and Biology, publie dans Nature une étude originale sur 135 femmes de 17 à 22 ans vivant à l'internat d'un collège, partagé en chambres d'une ou deux places réparties autour de quatre couloirs. Trois fois durant l'année scolaire, ces étudiantes ont été interrogées sur leurs dernières et avant-dernières règles.

Martha McClintock remarque une tendance à la synchronisation des cycles menstruels le long de l'année, plus marquée encore chez les jeunes femmes entretenant une relation amicale ou résidant à proximité les unes des autres. Le phénomène est rapproché de l'effet Whitten, découvert chez la souris et trouvé chez le Cochon d'Inde, qui se manifeste par la synchronisation de l'œstrus des femelles (c'est-à-dire les « chaleurs », période pendant laquelle la femelle est fécondable). L'étude a été critiquée pour la faiblesse de son analyse statistique et, surtout, l'effet n'a jamais été confirmé...

L'organe voméronasal de l'espèce humaine semble bien fonctionnel mais à quoi sert-il au juste ? On a repéré des substances actives, comme les stéroïdes. Elles sont émises par des glandes dites apocrines s'ouvrant sur l'extérieur et présentes seulement dans certaines zones du corps : les aisselles, le pourtour des mamelons (l'aréole), l'aine et le vagin.

Mystères humains

Quels sont les effets de ces émissions ? On en sait bien peu aujourd'hui. Si l'on en reste à l'olfaction, il est clair que nous possédons un cocktail olfactif, composé de nombreuses substances (400 d'après une équipe autrichienne) qui nous est strictement personnel. On se doute que les secrétions de l'aréole puissent servir au bébé à reconnaître sa mère mais on n'a pas trouvé la ou les phéromones qui agiraient à ce niveau... En 2006, Christine Garver-Apgar et ses collègues de l'université New Mexico (Albuquerque) découvrent que les femmes préfèrent les hommes dont le complexe majeur d'histocompatibilité, celui qui permet au système immunitaire de reconnaître les antigènes, est le plus éloigné du leur. Mais comment font-elles ? Mystère.

Quoi qu'il en soit, les effets semblent rester modestes chez les humains. « Le système olfactif accessoire (ou organe de Jacobson) nécessaire à la reconnaissance des phéromones est fonctionnel. Homo sapiens sapiens possède la capacité de traiter l'information des phéromones, mais leur impact sur le comportement sexuel est résiduel » explique le docteur Jacques Vergriete, sexologue (in Sexologies, Volume 16, Issue 1, January-March 2007, pages 15-21).

On trouve pourtant dans le commerce des produits (androsténone et androsténol) dont les hommes peuvent s'asperger et censés faire craquer les femmes et, inversement, séduire les hommes. Il semble tout de même que l'effet soit marginal et que d'autres paramètres entrent en jeu (dit autrement, les humains se compliquent la vie), comme le démontrent les efforts de Peter Backus pour adapter à la recherche de l’âme sœur l'équation de Drake (celle de l'estimation du nombre de civilisations extraterrestres)...