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Causes de la surmortalité des abeilles : l'approche multifactorielle

Dossier - Surmortalité des abeilles : une énigme encore non résolue
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Depuis trois à quatre ans, les abeilles meurent de façon massive. L’alarme est lancée depuis que les pouvoirs publics des grands pays industrialisés ont pris conscience du rôle crucial des pollinisateurs dans l’économie. Les scientifiques, à défaut de trouver une raison unique à ce phénomène, tentent de définir les scénarios susceptibles d’expliquer ces mortalités excessives.

  
DossiersSurmortalité des abeilles : une énigme encore non résolue
 

Les polémiques nées autour du dépérissement des abeilles font émerger une thèse fourre-tout, « le multifactoriel ». Selon cette thèse, il n'y a pas une cause unique de mortalité des abeilles, mais une combinaison de causes. Les principaux facteurs de fragilisation des abeilles, à savoir la dégradation de l'environnement, la toxicité des pesticides, les agents pathogènes, la pénurie de ressources nutritives se combineraient pour entraîner les abeilles dans une spirale mortelle.

Apiculteurs soignant les ruches. © MkerijHaarlem - Domaine public
Mortalité des abeilles : qu'est-ce que l'approche multifactorielle ? © apiterra.fr

Les scénarios majeurs de la mortalité des abeilles

Au cœur de l'âpre bataille médiatique concernant les abeilles, l'approche multifactorielle a tendance à mettre toutes les causes sur le même plan. « Dans la plupart des cas de dépérissement des ruchers, ce sont très probablement plusieurs facteurs qui agissent en synergie pour provoquer ces situations d'affaiblissement ; les cas où un unique facteur serait le seul responsable sont sans aucun doute extrêmement rares. » peut-on lire sur le site www.jacheres-apicoles.fr, un site en partie financé par la firme Bayer qui cherche implicitement à désarmorcer les attaques contre l'industrie phytosanitaire.

Si un discours aussi flou se diffuse, c'est bien parce qu'aucune équipe scientifique n'a pu mettre en lumière une combinaison des facteurs expliquant la majorité des cas de mortalités. À ce propos, Yves Le Conte, chercheur à l'Inra, parle de « boîte noire des synergies entre facteurs » (1). En fait, trois à quatre combinaisons de facteurs sont souvent avancées. L'une d'entre elles met en avant le varroa qui affaiblit considérablement l'abeille. En lui pompant l'hémolymphe et ses protéines, le parasite contribue à réduire les défenses immunitaires de son hôte et ouvre la voie aux virus, aux champignons parasites tel que Nosema, et à diverses affections.

L'autre grand scénario présente l'intoxication chimique, comme une cause première. L'intoxication chronique des abeilles, notamment via le pollen contaminé, fragilise les colonies. Les larves sont empoisonnées dès les premiers jours de vie. Dans certains cas, la reine affaiblie ralentit voire cesse la ponte. La colonie qui n'est plus assez populeuse, est mal armée pour « passer l'hiver ». Le phénomène est aggravé par les autres facteurs (pollen de faible qualité protéinique) ou amplifié par des facteurs opportunistes tels que la montée du varroa, le développement des virus...

Varroa sur le corps d'une abeille. Cet acarien pompe l'hémolymphe de l'abeille et lui transmet de multiples virus et bactéries. © Domaine Public, wikipedia Agricultural Research Service

La survie de la colonie ne tient plus qu'à un fil : les conditions climatiques, le savoir-faire de l'apiculteur et les soins qu'il apporte à ses abeilles (complément alimentaire, médicaments)... Une erreur humaine (mauvais traitement), une saison trop pluvieuse ou trop sèche, et la colonie finit par s'effondrer.

(1) Yves Le Conte, directeur de recherche UMR Inra-Université Avignon et Pays de Vaucluse « Abeilles et environnement », dans Le déclin des abeilles, un casse-tête pour la recherche. Inra Magazine n°9. Juin 2009

Une toile de fond déprimante

La moindre profusion de fleurs et la mauvaise alimentation contribue sans doute à affaiblir les défenses immunitaires des abeilles. Diverses études mettent en avant des corrélations entre carences alimentaires et vulnérabilité aux produits chimiques. Ainsi, les abeilles ayant reçu une alimentation pauvre en protéines durant les premiers jours de leur vie, deviendraient à l'âge adulte plus sensibles aux pesticides et moins résistantes. (1) Par ailleurs, le stress provoqué par les transhumances et l'exposition à des cultures traitées accroît probablement la sensibilité des abeilles aux maladies.

Pour certains chercheurs américains, la spirale dépressive typique est la suivante : des butineuses exposées à de fortes doses de contaminants meurent en nombre, la colonie est désorganisée, affaiblie, est devient incapable de résister aux parasites ou aux maladies. Phénomène accéléré par l'éventuelle défaillance du système immunitaire de l'abeille.

(1)Wahl O. & Ulm K. 1983 - Influence of pollen feeding and physiological condition on pesticide sensitivity of the honey bee Apis mellifera carnica, Oecologia, 59: 106-128.

Couple de criminels et cocktail explosif

Malgré la diversité des scénarios d'effondrement, y-aurait-t-il néanmoins un responsable majeur de cet accident écologique ? De plus en plus, les scientifiques explorent l'hypothèse non pas d'un « serial killer » isolé, mais plutôt d'un couple de criminels. L'un des couples désignés est celui d'un champignon et d'un insecticide. Les champignons sont en effet utilisés comme arme biologique contre les ravageurs (sauterelles, pyrale du maïs), avec une efficacité grandement accrue quand ils sont combinés avec un puissant insecticide de type néonicotinoïde. « Il est courant de traiter des cultures de maïs avec un mélange de spores de champignons (hyphomycètes entomopathogènes) et d'imidaclopride, dont la synergie est puissante et ravageuse » peut-on lire dans un article du ministère de la Recherche (1).

Typiquement, les abeilles pourraient être les victimes d'une association champignon-insecticide neurosystémique, combinaison qui peut facilement se former aujourd'hui dans la ruche. Des équipes de l'Inra viennent de réaliser une série d'expériences édifiantes sur le couple formé par le champignon Nosema et l'insecticide imidaclopride (famille des néonicotinoïdes). Cette étude met en évidence les effets de synergie mortels de cette association. « Il y a potentialisation des effets de mortalité, c'est-à-dire une mortalité beaucoup plus élevée que la somme des effets de chaque facteur pris séparément. On observe notamment une altération de l'immunité collective de la ruche en présence de Nosémose et d'imidaclopride », expose Jean-Louis Brunet de l'Inra (2).

Autre piste explorée, le cocktail explosif formé par une accumulation inquiétante dans la ruche de nombreuses substances chimiques (insecticides, fongicides, acaricides...). Avec à la clé, la question cruciale des « synergies » entre produits chimiques, et celle de la croissance exponentielle de leur toxicité. « En association avec des pyréthrinoïdes ou des insecticides néonicotinoïdes, les fongicides peuvent avoir des effets cent fois plus toxiques que chacun de ces produits utilisés seuls », avertit James Frazier, chercheur au Penn State University (3). D'autres toxicologues parlent d'une multiplication de la puissance toxique des produits par un facteur mille. Les abeilles qui sont en échange permanent avec l'environnement sont des victimes toutes désignées de ces combinaisons chimiques dont on ne connaît pas encore les effets précis.

(1) « La disparition des abeilles : enquête » sur le site du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

(2) Intervention de J.L. Brunet (équipe de Luc Belzunces) du laboratoire de toxicologie environnemental d'Avignon à Apimondia, Montpellier. 17 septembre 2009.

(3) « Colonies in Collapse : What's causing massive honeybee die-offs ». Melissa Beattie-Moss. Sur Penn State Live, le site de l'Université de Pennsylvanie