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Le phénomène de surmortalité des abeilles

Dossier - Surmortalité des abeilles : une énigme encore non résolue
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Bernard Duran

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Depuis trois à quatre ans, les abeilles meurent de façon massive. L’alarme est lancée depuis que les pouvoirs publics des grands pays industrialisés ont pris conscience du rôle crucial des pollinisateurs dans l’économie. Les scientifiques, à défaut de trouver une raison unique à ce phénomène, tentent de définir les scénarios susceptibles d’expliquer ces mortalités excessives.

  
DossiersSurmortalité des abeilles : une énigme encore non résolue
 

Depuis trois à quatre ans, les abeilles meurent de façon massive dans les pays occidentaux mais également dans d'autres régions du monde. L'alarme est lancée depuis que les pouvoirs publics des grands pays industrialisés ont pris conscience du rôle crucial des pollinisateurs dans l'économie.

Le miel un produit très raffiné fabriqué par les abeilles. © Fancycrave1 - Domaine public

Les scientifiques, à défaut de trouver une raison unique à ce phénomène, tentent de définir les scénarios susceptibles d'expliquer ces mortalités excessives.

Apis Mellifera, abeille domestique. © Ernie, Domaine public

Des pertes très lourdes d’une année sur l’autre

Le phénomène de dépopulation des colonies d'abeilles domestiques, observé depuis plusieurs années en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine et jusque dans des régions éloignées de l'Asie, se poursuit. Selon la Fédération américaine des apiculteurs (American Beekeeping Federation), les pertes pour l'hiver 2009-2010 atteignent entre 30 et 50 %. Le constat n'est pas plus rassurant en France où l'apiculture est confrontée encore cette année à des pertes très lourdes de 30 % et plus. Loin d'être un simple épiphénomène, le fameux « Collony Collapse Disorder » ou CCD, ou effondrement massif des colonies d'abeilles, est bien en train de se répéter d'une année sur l'autre. Les abeilles tombent malades et meurent. Les récoltes de miel se sont considérablement amenuisées, tombant de 50-60 kilos de miel par récolte est aujourd'hui menacé par la fragilisation d'Apis mellifera, l'abeille domestique. Le paysage est d'autant plus inquiétant qu'Apis mellifera, loin d'être uniquement un producteur de miel, est surtout un fantastique pollinisateur.

Menaces sur la pollinisation

Si l'abeille domestique se meurt, c'est toute la pollinisation des fleurs et donc la reproduction des plantes qui s'en trouveraient affectées. L'enjeu économique et écologique lié à la santé des abeilles domestiques et des pollinisateurs sauvages est gigantesque. En Europe, 84 % des espèces cultivées sont en partie liées au « service de pollinisation » assuré par l'écosystème. Selon les évaluations de l'Inra, la pollinisation des plantes à fleurs (par voie de conséquence, presque toutes les cultures de fruits, de légumes, d'oléagineux) représenterait la bagatelle de 153 milliards d'euros, presque 10 % de la production agricole mondiale.

Apis mellifera butinant sur Crocus vernus. © Jean-Pierre Hamon GNU Free Documentation License, Version 1.2

Si les pollinisateurs venaient à disparaître, l'Humanité ne mourrait pas de faim car les grandes cultures de céréales (blé, maïs, riz) ou la canne à sucre ne sont pas dépendantes de ce mécanisme. Mais l'on assisterait à une incroyable raréfaction de fruits et de légumes, à la possible disparition de certains, et à une altération drastique de la diversité alimentaire. En réalité, un déclin aggravé des pollinisateurs aurait des conséquences très problématiques pour la biodiversité dans son ensemble. La survie de l'ensemble des espèces végétales, les plantes cultivées comme les plantes sauvages, est intimement liée à l'activité des pollinisateurs. Les abeilles sont nécessaires au maintien de multiples essences forestières, par exemple des rosacées (alisier, merisier, sorbier, aubépine, églantier...), des érables, mais aussi des genêts, des hélianthèmes, des airelles, des bruyères, des sauges, etc. rappellent les chercheurs de l'Inra (1).

Des chercheurs indiens ont étudié la pollinisation dans l'Himalaya et sont arrivés au même type de conclusions. Selon eux, les abeilles mellifères locales jouent un rôle crucial dans les écosystèmes montagneux, la survie de plusieurs variétés de plantes d'altitude, ainsi qu'à la préservation du couvert végétal. Plus il y a pollinisation, plus il y a de graminées et de jeunes plantes et donc plus la biomasse fournit de nourriture et d'abris aux oiseaux, aux insectes et autres animaux, expliquent les chercheurs (2). Lorsque s'inverse cette dynamique, on peut légitimement s'alarmer. Désormais, certains spécialistes s'inquiètent de l'amorce possible de cycles d'extinction, liés à la moindre activité des pollinisateurs.

Mise en examen des principaux suspects

Aux États-Unis comme en Europe, les « politiques » viennent de prendre conscience des réels enjeux liés à la santé des abeilles et des pollinisateurs en général. De marginal, le dossier des abeilles est devenu l'un des grands sujets environnementaux.

Le Congrès américain a débloqué d'importantes sommes pour la recherche sur la santé des abeilles. Un peu partout dans le monde, les scientifiques sont sollicités pour identifier rapidement les causes du dépérissement des abeilles. Mais jusqu'à présent, aucune explication scientifique n'est parvenue à émerger et à s'imposer.

Certains spécialistes estiment qu'on peut citer une quinzaine de facteurs à l'origine de ces vagues létales. Parmi les principales causes avancées, divers agents pathogènesle varroa (Varroa Destructor), un acarien qui parasite l'abeille et lui pompe sa principale ressource vitale, l'hémolymphe (l'équivalent du sang chez l'Homme); des virus et des champignons - le plus connu et le plus répandu se nomme Nosema, qui infectent les abeilles. Selone famille de suspects, les pesticides (insecticides, herbicides, fongicides...) dont la toxicité et la dissémination contaminent de façon durable l'environnement...

Autres facteurs suspects, la moindre profusion de fleurs et la disparition de certaines espèces messicoles (coquelicot, bleuets, nielle des prés...), ou encore le désordre climatique (en particulier, l'allongement de périodes sèches).

Au sein de cet entrelacs d'hypothèses, certains chercheurs privilégient la piste d'une combinaison de facteurs chimiques et d'agents pathogènes. Un couple, le champignon Nosema et un insecticide neuro-systémique tel que le Cruiser, est plus particulièrement mis en cause par des chercheurs de l'Inra d'Avignon (unité « Abeilles et environnement »).

Notes

(1) « Abeilles, pollinisation et biodiversité », Bernard Vaissière, Nicolas Morison, Gabriel Carré. Abeilles & Cie. Mars 2005. N°106. 
(2) Farooq Ahmad, Uma Partap, S.R. Joshi, M.B. Gurung « Les abeilles mellifères locales : des alliés sûres pour les agriculteurs » sur le site agriCultures.