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Asymétrie : la culture, une question de cerveau ?

Dossier - Les animaux ont-ils une culture ?
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Il est difficile de définir la culture, et, de là, de déterminer si celle-ci est une spécificité humaine ou une caractéristique partagée par le monde animal. Alors, les animaux ont-ils une culture ?

  
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La taille d'un organe doit, bien sûr, se juger en fonction du gabarit de la bête. Dire que le rhinocéros blanc possède un cerveau plus massif que celui du colibri ne permet guère de conclusions scientifiquement valides. Il faut comparer des proportions relatives, ramenées à la masse ou au volume total d'un organisme. C'est ce qu'on appelle, pour le cerveau, le « coefficient d'encéphalisation ».

La culture est-elle une question de cerveau ? Ici, un gorille. © Dozyg, DP

Parmi les singes anthropoïdes, nous sommes incontestablement les plus forts. Notre cerveau est quatre fois plus important (en masse et en volume) que celui du chimpanzé, alors que nous ne sommes que 1,5 fois plus lourds. Notre coefficient d'encéphalisation atteint 2,3 alors qu'il ne vaut que 0,9 chez nos proches cousins.

Les différents cerveaux, de gauche à droite et de haut en bas : humain, éléphant, dauphin, gorille, chien, macaque, chat et souris. © Bourrichon, DP

Mais, surprise : certains animaux font quand même mieux que nous ! Les singes écureuils, les ouistitis et les capucins ont des coefficients plus élevés que le nôtre. Des dauphins communs sont au moins nos égaux, sinon plus. Et, chez certaines chauves-souris, la masse du cerveau représente 5 % de la masse totale du corps, contre 2 % chez l'Homme.

La taille du cerveau est-elle liée à l'intelligence ? © Patrick Goulesque

En termes anatomiques, on peut affirmer que l'Homme a un cerveau (notamment un lobe frontal) plus développé que chez les autres grands singes.

On peut préciser que sa consommation d'énergie est énorme : 20 % de notre métabolisme sert à alimenter le cerveau, contre 13 % chez le chimpanzé. Mais c'est presque tout.

L'asymétrie du cerveau

Longtemps on a cru que le cerveau humain était le seul à être asymétrique : nos hémisphères n'ont pas exactement la même forme et les aires de chaque côté n'ont pas les mêmes fonctions. Par exemple, nos aires de production et de compréhension du langage, les aires de Broca et de Wernicke, sont localisées respectivement dans le lobe frontal gauche et le lobe temporal gauche (chez les droitiers ; c'est le contraire chez les gauchers). Mais les aires placées symétriquement dans l'hémisphère droit n'ont pas les mêmes fonctions.

L'aire de Broca est responsable du langage ; une lésion sur l'aire de Wernicke peut induire un déficit de compréhension du langage. © DP

Avantage de l'asymétrie : plus besoin de deux régions pour une même activité. On multiplie les fonctions possibles du cerveau, chaque aire pouvant se spécialiser dans une ou deux tâches dans lesquelles elle devient fichtrement efficace.

L'asymétrie du cerveau aurait-elle marqué un grand pas dans notre évolution et contribué à faire de nous des surdoués ? Pas de bol, on sait maintenant que les cervelles de macaques, d'orangs-outans, de certains oiseaux ou des cétacés, sont asymétriques. Mieux, on a la certitude que quatre familles de vertébrés (primates, mammifères marins, oiseaux chanteurs et oiseaux faiseurs d'outils) ont des cerveaux ressemblant au nôtre sur de nombreux aspects. Ce sont précisément les animaux chez qui on soupçonne le plus l'existence d'une culture. Coïncidence !

Les oiseaux ont leur propre cortex. © Patrick Goulesque

Le cerveau des mammifères et des oiseaux

Par exemple, pour chaque région identifiée dans le cerveau des mammifères, un équivalent existe dans celui des oiseaux. Ils ont leur propre cortex et même un néocortex. Les corvidés ont des systèmes centraux particulièrement développés : la proportion de matière grise y est proche de celle du chimpanzé et la taille de leur lobe frontal est une des plus imposantes du monde aviaire. On a identifié chez eux l'équivalent d'un lobe préfrontal et suggéré l'existence d'un « kit pour l'utilisation d'outils », similaire à celui qui permettrait aux primates de gérer des situations complexes. Identifier la cause d'un évènement, résoudre un problème, modifier son comportement pour l'adapter à une situation nouvelle, imaginer et prévoir le résultat d'un acte, etc. Pour tout cela, les corvidés auraient un module « clé en bec » logé dans les méandres de leur lobe préfrontal.

L'existence de ce dernier semble confirmée par une expérience montrant la capacité des pies à se représenter un objet même en son absence. Une aptitude, que l'on croyait réservée à l'Homme, sans doute liée à leur habitude de cacher des réserves de nourriture, et donc au besoin vital de se rappeler leur existence pour mieux les retrouver. Ce phénomène de « permanence de l'objet », que l'on a aussi repéré chez les grands singes, est sûrement dû à l'action d'une région de type « préfrontal ».

Le lien entre cerveau et culture n'est donc pas si simple, si linéaire qu'on pourrait le croire. Mais il est réel et concerne au moins les oiseaux, les singes et les cétacés. Du cerveau surdoué aux comportements les plus fascinants, le chemin est assez facile à suivre. De ces comportements à la culture, la voie est en train d'être pavée. Nous ne sommes pas les seuls animaux à avoir un gros cortex, et donc peut-être pas les seuls doués de culture. D'une manière générale, l'accumulation de nos connaissances sur le monde animal finit par suggérer que toutes ces aptitudes qu'on a prêtées à l'Homme seul ne sont peut-être pas si exclusives.