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Un pourvoyeur de services écosystémiques

Dossier - La posidonie, un miracle en Méditerranée
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La posidonie n’est pas une algue mais une plante à fleurs sous-marine de Méditerranée. Ses peuplements, qui ressemblent à des prairies, sont en réalité des forêts offrant des services sans équivalent à l’échelle de la planète. Venant du fond des âges, la posidonie a survécu aux pires cataclysmes depuis le temps des dinosaures. Résistera-t-elle à l'Homme moderne ?

  
DossiersLa posidonie, un miracle en Méditerranée
 

On appelle « services écosystémiques », les services qu'un écosystème rend à l'Homme. Il s'agit bien sûr d'une image ; l'écosystème constitue un niveau d'organisation, pas un superorganisme et encore moins un être pensant ; l'écosystème n'est pas « programmé » pour nous rendre service, ne cherche pas à nous rendre service et n'attend rien de nous en échange.

Posidonie séche. © Joanbanjo, Wikimedia, CC by-sa 4.0

Quoi qu'il en soit, l'écosystème produit des biens que l'Homme peut utiliser à son profit ; par exemple du bois dans les écosystèmes forestiers, des poissons appréciés par les populations locales dans les écosystèmes marins. L'écosystème produit également des services (Figure 8.1). Ces service n'ont de sens que par rapport à l'Homme et à la civilisation actuelle.

Figure 8.2. Une banquette de feuilles mortes de posidonie, sur la plage de Barcaghju (Capicorsu, Cap Corse). Le personnage (Michèle Perret-Boudouresque) donne l’échelle. © Charles-François Boudouresque - Tous droits réservés - Reproduction interdite

La posidonie et l'extension des plages

Stabiliser l'extension d'une plage, ce que contribue à faire l'herbier de posidonie, n'a pas de valeur absolue ; cette extension des plages n'a jamais cessé de varier naturellement au cours des temps géologiques ; l'intérêt de l'Homme pour les plages (et leur stabilité), dans le contexte de la civilisation des loisirs, est ultra-récent. C'est donc dans le contexte actuel que la protection des plages par l'herbier de posidonie représente un service écosystémique.

En effet, les communes dépensent des sommes considérables pour maintenir les plages, quand l'herbier est dégradé, grâce à des opérations de ré-ensablement, ré-ensablement qui règle à très court terme le problème (l'été qui vient), mais qui l'accentue pour les années qui viennent, en aggravant la dégradation de l'herbier (Figure 8.3).

Figure 8.1. Les biens et services écosystémiques que fournit l’écosystème posidonie, numérotés de 1 à 9 (voir texte). © Charles-François Boudouresque - Tous droits réservés - Reproduction interdite

Service 1 : produire de la nourriture

L'écosystème posidonie constitue d'abord une énorme source de nourriture, directe (via les herbivores) et indirecte (via les détritivores) (Figure 8.1). Directement et indirectement, l'Homme en tire profit au travers de la pêche. Ce profit est considérable : 30 à 40 % des prises de la pêche en Méditerranée résultent de l'herbier de posidonie (alors qu'il couvre moins de 2 % de sa surface).

Service 2 : créer une frayère et une nurserie pour les poissons

L'écosystème posidonie constitue une frayère (lieu de ponte) et une nurserie (habitat des larves et juvéniles) pour de nombreuses espèces, en particulier pour des espèces d'intérêt économique (Figure 8.1). Certaines de ces espèces poursuivent leur vie dans l'herbier ; d'autres le quittent pour d'autres écosystèmes (Figure 6.1). C'est la densité des feuilles, et la protection qu'elles offrent aux larves et juvéniles vis-à-vis des prédateurs, qui expliquent ce rôle. Une belle illustration de ce rôle est offerte par les plongeurs de loisir ; ils n'aiment pas plonger sur l'herbier ; pourquoi ? Parce qu'ils ne voient pas beaucoup de poisson ; or l'herbier regorge de poissons. Explication : bien avant que le plongeur ne les ait vus, la plupart des poissons plongent sous le couvert des feuilles et s'y cachent.

Service 3 : fournir des ressources grâce aux feuilles mortes

Une grande partie de la production de l'herbier est exportée, sous forme de feuilles mortes, vers d'autres écosystèmes (Figure 8.1). Cela peut représenter 40 % de la production. Sur les plages, les feuilles mortes constituent des « banquettes » plus ou moins provisoires (Figure 8.2) : une tempête peut ramener à la mer les dépôts qu'une autre tempête a accumulés. Dans la plupart des écosystèmes marins, du voisinage de la surface jusqu'aux canyons sous-marin, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, ces feuilles mortes constituent une ressource alimentaire majeure.

Service 4 : retenir les sédiments

Les longues feuilles de la posidonie, dont la densité peut dépasser plusieurs milliers par mètre carré, atténuent considérablement l'hydrodynamisme. Les sédiments piégés sont donc retenus ; leur remise en suspension est modérée et la turbidité de l'eau est ainsi limitée lors des tempêtes (Figure 8.1).

Service 5 : séquestrer le carbone

Au sein de la matte, les racines et rhizomes morts sont quasi-imputrescibles (Figure 4.1). Le carbone qu'ils contiennent est donc séquestré. Cette séquestration est durable, à l'échelle des temps géologiques. Elle contribue à limiter l'accroissement du CO2 atmosphérique dû aux activités humaines (Figure 8.1). Aux Baléares, par exemple, 10 % du CO2 émis chaque année par les activités humaines est piégé durablement dans la matte de posidonie. Il est important de souligner la durabilité de cette séquestration, contrairement à la séquestration dans la biomasse (matière vivante) du plancton océanique, hautement provisoire, et à celle de la forêt, limitée par la durée de vie des arbres (quelques siècles en général). A très long terme, le carbone séquestré par les posidonies peut être à l'origine de gisements de pétrole.

Service 6 : produire de l'oxygène

Il est souvent affirmé que « les végétaux produisent de l'oxygène, grâce à la photosynthèse ». C'est vrai et faux à la fois. En effet, la dégradation de la matière organique consomme exactement la même quantité d'oxygène que celle produite par la photosynthèse. Le bilan est donc normalement nul. Ce n'est que lorsque du carbone est séquestré durablement qu'il y a un bilan positif pour l'oxygène. L'oxygène de notre atmosphère correspond à la non-reminéralisation d'une partie de la biomasse, au cours des temps géologiques, biomasse transformée en charbon, lignite, pétrole, etc. Si l'herbier de posidonie produit effectivement de l'oxygène (Figure 8.1), c'est grâce à la séquestration durable de carbone (voir service 5).

Service 7 : réduire la force de la houle et la vitesse des courants

Un herbier de posidonie, pour des raisons liées à la dynamique des fluides, réduit la force des houles et la vitesse des courants dans la colonne d'eau qui le surmonte (Figure 8.1). Il contribue donc à protéger les plages contre l'érosion, lors des tempêtes.

Service 8 : protéger les plages contre l'érosion

Les banquettes de feuilles mortes, qui s'accumulent sur les plages (Figure 8.2) contribuent également à les protéger contre l'érosion (Figure 8.1). Les maires les font souvent enlever, pour le confort supposé des touristes, touristes qui, surtout quand ils sont informés des enjeux, sont beaucoup moins demandeurs que ne le croient les maires.

Les feuilles mortes des banquettes sont souvent envoyées dans une décharge, ce qui est contre-productif :

  • c'est totalement illégal en France (Arrêté du 19 Juillet 1988) ; en cas de plainte, le Maire peut être condamné ;
  • d'un point de vue écologique, la mise en décharge de milliers de tonnes de feuilles mortes, qui ont vocation à retourner au milieu marin et à y être consommées, représente un déficit pour ce dernier, en particulier pour la pêche (voir service 1) ;
  • enfin, l'érosion des plages est accélérée, avec pour conséquence le coûteux et provisoire ré-ensablement, qui contribue à détruire les herbiers de posidonie et à accélérer le phénomène, selon un « parfait » cercle vicieux (Figure 8.3).
Figure 8.3. Le coûteux cercle vicieux de l’enlèvement des banquettes de feuilles mortes de posidonie sur les plages. Les maires qui y procèdent supposent que c’est une demande des touristes, hypothèse généralement non-confirmée par les enquêtes. © Charles-François Boudouresque. Tous droits réservés - Reproduction interdite

Service 9 : stabiliser les dunes

Une partie des feuilles mortes de la banquette est entraînée par le vent vers la dune d'arrière-plage ; ces feuilles contribuent mécaniquement à stabiliser la dune ; en outre, elles représentent la principale source d'azote pour les végétaux de la dune et de l'arrière-dune, végétaux qui contribuent eux aussi à stabiliser la dune (Figure 8.1). Comme la banquette de feuilles mortes, la dune d'arrière-plage constitue un élément important pour la stabilité de la plage. Malheureusement, les aménagements littoraux se sont souvent faits aux dépens de cette dune, à une époque où l'on méconnaissait son rôle. Quand c'est encore possible (absence de constructions), la restauration de la dune est activement favorisée, comme c'est le cas le long du tombolo de Giens (Provence).

Les services écosystémiques font directement référence à l'Homme et à l'usage qu'il fait des milieux naturels. Une valeur monétaire peut donc leur être attribuée, même si cette « marchandisation » de la nature peut choquer. L'échelle des valeurs surprend souvent le grand public. Ce dernier suppose que la forêt amazonienne vient en premier ; en fait, les herbiers marins, tels que les herbiers de posidonie, l'emportent très largement sur les forêts tropicales, et même sur les récifs coralliens. La valeur économique d'un hectare de posidonie est en fait colossale ; elle est principalement due à la protection des plages (services 7 et 8), à la séquestration durable du carbone dans la matte (service 5) et à la promotion de la pêche en Méditerranée (services 1 et 2).