Cabinet de curiosités : le bec du calamar, une arme redoutable et indestructible

[EN VIDÉO] Le calmar géant, l'étonnante créature derrière le mythe du Kraken Le Kraken est un animal de légende depuis des siècles. Mais derrière le mythe se cache une créature de chair et de sang, habitant les profondeurs abyssales des océans. 

Parce que les curiosités se trouvent aussi (et surtout) dans la nature, ce nouveau chapitre du Cabinet de curiosités est consacré à l'une des armes les plus redoutables et exotiques du règne animal : le bec de calamar.

L'ornithorynque. Avec son bec de canard, sa queue de castor, et ses pattes de loutres dotées d'aiguillons venimeux, ce mammifère ovipare est souvent le premier animal à nous venir en tête lorsque l'on parle des créatures les plus étranges que la nature ait à offrir. Et pourtant, les calamars n’ont pas à rougir de leur propre originalité : dix tentacules, trois cœurs (tout comme la pieuvre), une tête en forme de pointe et un cerveau toroïdal (car oui, les céphalopodes ont un cerveau en forme de donut, traversé par leur œsophage !). Le tout assorti d'un bec proche en apparence de celui du perroquet ; un appendice si étonnant qu'il méritait bien qu'on lui accorde tout un chapitre.

À la rencontre du diable des profondeurs

Parmi tous les becs de céphalopodes, c'est celui du diable des profondeurs qui intrigue le plus. De son nom commun encornet géant ou encore calmar de Humboldt, le diable des profondeurs (Dosidicus gigas) est le plus grand de sa famille, les ommastrephidés. Il peut atteindre jusqu'à quatre mètres de long pour 400 kilos : un score honorable, mais qui n'arrive pas à la cheville (ni à la ventouse) de son gigantesque cousin le calamar géant (Architeuthis dux). Cela n'empêche pas les agences touristiques mexicaines de décrire ce résident du Pacifique Est comme un dangereux meurtrier, un diablo rojo mangeur d'hommes.

La rencontre entre un plongeur et un puissant calmar de Humboldt. © BBC Earth

Cette réputation fait l'objet d'une controverse nourrie entre les scientifiques et les pêcheurs, c'est le moins que l'on puisse dire. Mais l'on peut toutefois reconnaître une chose au calmar de Humboldt : c’est qu’il est un chasseur né. Si les ventouses ne vous font pas frémir, sachez que les siennes sont hérissées de milliers crochets acérés à l'apparence cauchemardesque, capables de faire blêmir quiconque s'en approcherait un peu trop. Au moment d'attaquer, l'animal se met à changer de couleur à un rythme effréné, passant du rouge vif au blanc pâle en un instant. Un clignement d'œil plus tard, il a déjà refermé le piège meurtrier de ses tentacules autour de sa victime.

En plus des traditionnelles ventouses dentées, les tentacules du calmar de Humboldt exhibent des crochets acérés. © Te Papa  
Ces crochets sont répartis en double rangée au milieu du tentacule. © Te Papa  
Ils sont capables de pénétrer profondément dans la chair, contraignant les plongeurs à se vêtir de cotte de maille lorsqu'ils partent à la rencontre du calmar. © Te Papa  

Un appendice exotique et fascinant

Si les crochets sont pour le moins intimidants, leur fonction première reste d'hameçonner et non de découper. Et ce n'est certainement pas avec son corps gélatineux que notre ami décapodiforme peut espérer briser l'armure robuste des crustacés qu'il consomme, aux côtés de poissons et - oui - d'autres céphalopodes comme lui, car le diable est cannibale. Pour cela, il a une arme redoutable : un bec si finement aiguisé et terriblement solide qu'il entame la chair et la carapace comme du beurre. À l'intérieur de cette bouche infernale, une sorte de langue barbelée, baptisée radula, achève de déchiqueter la proie afin que celle-ci puisse passer dans l'œsophage (et, si vous avez bien suivi, à travers le cerveau) du diable avant de rejoindre son estomac.

La radula broie la chair découpée par le bec. © Smithsonian Ocean  

Mais le plus étonnant, c'est la structure du bec (ou rostrum) lui-même : sombre, arqué et pointu, on aurait peur de s'y piquer le doigt. Touchez en la base encore humide, et vous serez surpris de constater que celle-ci est étonnamment souple et se fond dans la chair du calamar, actionnée par des muscles puissants. Rapprochez-vous de son extrémité, et vous vous apercevrez que le rostrum devient graduellement de plus en plus dur (100 fois plus dur à la pointe qu'à la base, pour être exact). Ce gradient de dureté est un coup de génie de la nature, une façon pour le calmar de mordre les matériaux les plus coriaces sans risquer de mettre une pression si forte sur la chair molle à l'entrée de sa bouche que celle-ci se déchirerait. (Pour plus d'émerveillement à ce sujet, je vous invite à lire cet article.)

Une merveille de biologie et de biomécanique

Le bec est principalement constitué d'eau, de chitine (cette matière dérivée du glucose qui forme l'exosquelette des arthropodes et des crustacés) et de protéines. À sa base, l'eau et la chitine sont les éléments principaux, formant une corne solide mais souple, rattachée aux chairs. À mesure que l'on avance vers sa pointe, ces deux éléments deviennent minoritaires et cèdent la place à des protéines contenant de la dopamine, tandis que le bec se teinte progressivement de noir. C'est la relation entre l'intrication de ces molécules et l'hydratation du bec qui permettent de lui conférer une dureté plus ou moins importante. Ainsi, lorsque le rostrum est desséché, ce gradient disparaît et il devient entièrement rigide et sombre.

Si l’on en croit les scientifiques, cette étonnante propriété du rostrum du calamar le rendrait virtuellement plus résistant à l'érosion et à la déformation que l'ensemble des métaux et polymères connus. Si tenace qu'on le retrouve régulièrement intact dans l'estomac de cétacés et d'autres céphalopodes bien après que le reste du corps a été digéré. Si redoutable que les plongeurs sont parfois invités à se vêtir de tenues blindées en fibre Kevlar avant de partir à la rencontre du diable rouge (le minimum syndical étant une cotte de maille pour se protéger des dizaines de milliers de crochets qui hérissent ses tentacules). Créature des enfers dans l'imaginaire marin depuis des siècles, le calmar n'a pas besoin d'atteindre les dimensions du kraken pour inspirer la peur, ou attiser la convoitise des collectionneurs qui n'hésiteront pas à faire de son bec un nouveau trophée dans leur propre cabinet de curiosités.

Et de dix ! Rendez-vous dans deux semaines pour un nouveau chapitre du Cabinet de curiosités. © nosorogua, Adobe Stock, Futura