La frise des CryptoPunks présente sur le site de son fondateur. © Larva Labs.
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Comment expliquer la popularité des CryptoPunks ?

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[EN VIDÉO] NFT : c’est quoi exactement ?  Les NFT ont révolutionné le marché de l’art, car ils permettent d'authentifier une oeuvre unique. 

À la base, ce sont des figures pixelisées et minimalistes, et leur aspect artistique n'est pas évident au premier abord. Pourtant, les CryptoPunks représentent la collection de NFT qui a eu le plus fort retentissement et certains se sont vendus à plusieurs millions de dollars. Comment expliquer un tel engouement pour des personnages générés par ordinateur ?

De toutes les collections de NFT mises en ligne, CryptoPunks est la plus populaire : plusieurs douzaines d'éléments se sont vendues à un montant en ETH dépassant le million de dollars. Et dans le Top 10 des NFT les mieux vendus figurent plusieurs CryptoPunks. À titre d'exemple, le CryptoPunk #5822 a été vendu pour 23,7 millions de dollars le 13 février 2022. Et en mai de la même année, le montant minimal pour acquérir un CryptoPunk dépassait 100.000 $.

Or, ce qui caractérise les CryptoPunks est leur minimalisme esthétique : ce sont des NFT de 24 x 24 pixels, dont l'aspect rappelle celui des premiers jeux vidéo. Il en existe 10.000 au total et tous ont été générés par un algorithme. Chaque pièce dispose de sa propre page de profil indiquant ses attributs et son statut de propriété.

Lancée en juin 2017 par l'édition new-yorkaise Larva Labs, CryptoPunks a démarré à la façon d'un projet expérimental sur la blockchain Ethereum pour peu à peu devenir un phénomène à part entière du secteur de la crypto. Comment expliquer que ces personnages aient pu acquérir un tel statut et qu'une société comme VISA ait souhaité acquérir son propre exemplaire ?

Les 10 CryptoPunks qui ont réalisé les ventes records. Le n° 1 du lot, CryptoPunk #5822 a été vendu pour 8.000 ETH en février 2022, soit l’équivalent de 23,7 millions de dollars. © Larva Labs

Un projet anticonformiste inspire de la scène punk

À l'origine des CryptoPunks se trouvent deux développeurs de logiciels, Matt Hall et John Watkinson, les fondateurs de l'édition de logiciels Larva Labs. Au cours de leur carrière, les deux phénomènes ont œuvré des types de logiciels très variés. Ils ont réalisé des programmes pour des sociétés d'envergure telles que Google et Microsoft, notamment une application de chat pour Android, appelée AppChat.

Au début de l'année 2017, Hall et Watkinson se posent une question pour le moins originale : serait-il possible, à partir de quelques lignes de code informatique, d'engendrer des images uniques, susceptibles d'induire un sentiment de propriété ? Sans le savoir, ils sont en train de donner naissance à un mouvement auquel on fera référence plus tard comme le CryptoArt.

Watkinson et Hall mettent au point un générateur de personnages pixelisés et ce qu'ils engendrent les enthousiasme : les figures issues du programme ont de l'allure. Ils envisagent initialement d'en faire une appli pour smartphone.

Comme le déclareront plus tard Watkinson et Hall lors d'une vente aux enchères organisée par Christie's le 11 mai 2021, « lors des premiers jours du mouvement blockchain, il existait un esprit tapageur et anti-établissement. Nous pensions qu'une collection de marginaux anticonformistes y aurait sa place ». Ils ont pris comme modèle le mouvement punk londonien de la fin des années 1970, mais aussi des romans tels que Blade Runner ou encore Le Neuromancien de William Gibson.

Au fil des mois, les deux programmeurs influencent l'algorithme de façon à pouvoir générer quelques caractéristiques « non humaines » ici et là : une peau verte ou bleue, une allure de singe... Dès le mois de juin, ils ont à leur disposition 10.000 personnages qui diffèrent les uns des autres par leur coupe de cheveux, la couleur de peau, des accessoires divers : bonnets, lunettes, etc.

« Chaque personnage se devait d'être unique », ont raconté les créateurs. Et il a résulté de l'expérience des résultats qui les surprenaient eux-mêmes.

« Nous avons lancé le générateur plusieurs centaines de fois, examiné les résultats et opéré des ajustements », ont expliqué Hall et Watkinson.

Et puis, le générateur a été lancé une ultime fois. Et il en est sorti une collection pour le moins originale :

  • 6.039 personnages mâles
  • 3.840 personnages féminins
  • 24 singes
  • 88 zombies
  • 9 aliens.

Si de nombreux CryptoPunks ont en commun des accessoires similaires, tels que pipes, lunettes de soleil, casquettes et cache-œil, chacun est unique. Ainsi, le #5822, évoqué plus haut, porte un bandana et figure parmi les neuf aliens - le type le plus rare. Dans la collection, 286 portent du rouge à lèvres, 128 ont des joues roses, 94 arborent une queue-de-cheval et 44 portent un bonnet. L'attribut le plus commun est la boucle d'oreille qui est portée par 2.459 punks.

Le CryptoPunk de tous les records, le 5822, est un alien à la peau bleue qui porte un bandana. © Larva Labs

Gravés dans la blockchain Ethereum

Au début de juin 2017, Hall & Watkinson ont lié les 10.000 CryptoPunks qu'ils avaient générés à la blockchain Etherum, via un smart contract (programme). À partir de là, chacun a été consigné une fois pour toutes dans cette blockchain, avec un code qui lui est propre et qui atteste de son unicité. N'importe qui peut les voir mais aussi choisir d'en posséder un - et dès lors qu'il en devient propriétaire, cette possession est inscrite à son tour dans la blockchain Ethereum. L'un des objectifs pour Larva Labs consiste alors à pouvoir explorer les potentiels de la rareté, un concept jusqu'alors inconnu dans l'univers numérique où tout est, par essence copiable.

À cet effet, afin de pouvoir rendre chaque personnage unique, Hall et Watkinson ont apporté quelques modifications à la norme ERC-20 qui régit Ethereum. Ce faisant, ils viennent de définir ce qu'est un token non fongible (unique) et le code qu'ils ont ainsi élaboré va devenir la base de la norme ERC-721 qui définit ce qu'est un NFT.

Une nouvelle forme d'art numérique ?

Au départ, les CryptoPunks sont proposés gratuitement à toute personne possédant un portefeuille Ethereum - ils ont juste à débourser les frais de gas (commission pour le traitement d'une transaction), soit 11 % à l'époque. Hall et Watkinson en ont conservé 1.000 pour eux-mêmes, au cas où quelque chose pourrait prendre forme.

Durant le jour qui suit le lancement, seule une vingtaine d'internautes réclament un CryptoPunk. « Au début l'intérêt était minime, a raconté Watkinson. Nous avons commencé à penser que ça n'avait pas vraiment de potentiel. »

Et puis, le 16 juin 2017, un article de Mashable change la donne. Il a pour titre : « Ce projet fondé sur Ethereum pourrait changer notre façon de considérer l'art numérique. » Durant les heures qui suivent, toute la collection des 9.000 CryptoPunks trouve acquéreur. Plus étonnant, dès le lendemain, l’un des propriétaires revend son CryptoPunk pour l'équivalent de 3.500 dollars en Ethereum. L'effet de rareté a commencé à jouer son rôle.

Un utilisateur, connu sous le pseudonyme de mr704 va en acquérir 703 - et comme il en possède encore plusieurs centaines, à présent sa collection vaut des dizaines de millions de dollars. Un autre collectionneur, hemba, va être moins inspiré : il va aller jusqu'à posséder 1.000 punks mais va les revendre un à un avant que le marché n'amorce son grand décollage en 2021.

Le grand décollage

À partir de février 2021, les choses vont s’emballer. Le CryptoPunk #4156 devient le recordman de la série, avec une vente à 1,25 million de dollars. Il s'agit d'un singe portant un bandana. Toutefois, le record est rapidement dépassé : le même mois, un autre singe, affublé cette fois d'un chapeau, se vend à près de 1,5 million de dollars.

Ce punk de type singe a été le premier à faire sensation en étant acquis à 1,25 million de dollars. Un peu plus tard dans la même année, son propriétaire l’a remis en vente et en décembre 2021, #4156 a atteint un prix huit fois supérieur, soit environ 10,26 millions de dollars. © Larva Labs

En réalité, nous n'avons encore rien vu. Le 10 mars 2021, c'est le CryptoPunk #7804 - un alien avec une casquette gris foncé, des lunettes de soleil noires et fumant une pipe marron, qui est vendu pour 7,5 millions de dollars. Il est à noter que Dylan Field, le vendeur de ce NFT, avait dit à son sujet qu'il espérait que dans 100 ans, ce punk serait perçu comme « la Mona Lisa de l'ère numérique ».

Si 378 Punks ont une pipe et 317 Punks arborent des lunettes de soleil, #7804 est le seul alien à porter ces deux articles. Il a été vendu pour 7,5 millions de dollars en mars 2021. © Larva Labs

Pourtant le record de #7804 est rapidement battu. Dès le lendemain, CryptoPunk #3100, un alien à la peau bleu-vert, sans cheveux et avec un bandeau rayé bleu et blanc autour de la tête est vendu pour 7,58 millions de dollars, lors d'une vente aux enchères organisée chez Christie's.

En fait, ce jour-là, Christie's a vendu neuf CryptoPunks pour un montant total de 17 millions de dollars, soit plus du double de son estimation.

La barre des 10 millions de dollars est dépassée le 10 juin 2021. Ce jour-là, le CryptoPunk #7523 est vendu pour 11,75 millions de dollars, dans le cadre d'une enchère en ligne organisée par Sotheby's.

#7523 est l’un des neuf aliens punk. Il a la peau bleu-vert, une petite boucle d’oreille en or à son oreille droite et un bonnet marron sur la tête, ainsi qu’un masque médical – mais il avait été généré bien avant la pandémie. © Larva Labs

Et puis le 13 février 2022, le CryptoPunk 5822 évoqué plus haut a été vendu pour 23,7 millions de dollars.

Pourquoi un tel engouement ?

Pourquoi un tel engouement pour des personnages de pixels qu'un étudiant en graphisme pourrait produire à la pelle ? Dans les forums Discord dédié aux CryptoPunks comme dans divers médias, plusieurs acheteurs ont fait part de leurs motivations.

En premier lieu, CryptoPunk est le plus ancien projet NFT et ce facteur a été important aux yeux de ceux qui ont déboursé les dollars sans compter pour en acquérir. Comme l'a expliqué le Youtubeur vedette Paul Logan, dans l’un de ses clips, à des interlocuteurs exprimant leur scepticisme devant ses achats de punks  : « ils ont été les premiers et cela les rend spéciaux. C'est le tout premier projet NFT ».

Il est vrai que l'achat d'un CryptoPunk peut être mal compris par son entourage. Un dénommé Chris a raconté que sa copine avait été pour le moins exaspérée de voir qu'il avait pu débourser l'équivalent de centaines de milliers de dollars sur un tel NFT. Dans le même temps, dans l'univers des geeks, posséder un CryptoPunk peut participer à ce que l'on appelle le positionnement social, soit l'idée comme quoi vous faites partie d'un groupe et que vous y avez un statut élevé parce que vous possédez un objet particulier. Il se trouve que, à en croire certains témoignages sur Discord, certains utilisent leurs CryptoPunks comme avatar sur leurs réseaux sociaux. Pourtant, la plupart préfèrent rester anonymes. Une internaute qui apparaît sous le pseudonyme thebeautyandthepunk confie qu'elle détient une collection qui vaut des millions et personne dans sa vie n'en sait rien, à l'exception de son comptable.

D'autres voient plus simplement dans les CryptoPunks une version modernisée des cartes que l'on pouvait échanger dans les cours de récréation.

Point intéressant : il semblerait que ces images suscitent un véritable attachement.

« On pourrait penser qu'il est aisé de se séparer de ces petits visages pixelisés. J'en ai moi-même vendu quelques-uns et j'ai regretté chaque vente, explique Maegaard qui a pourtant vendu une punk à un million de dollars. C'est une belle somme, mais il reste que je l'appréciais vraiment. »

Comment expliquer les disparités de prix entre ces divers items ? Si la rareté joue certes un rôle, certains membres de la communauté Discord estiment qu'une part réside dans le facteur « esthétique punk ».

« Ce sont les gens qui décident des prix. Si vous êtes prêt à payer ce qui est demandé, c'est ce qu'est le bon prix », remarque un internaute.

Pour d'autres, c'est le goût du jeu qui entre en ligne. C'est ce que raconte notamment  Mike McDonald, un joueur de poker professionnel qui, à l'instar d'autres joueurs de pokers a fortement investi dans les CryptoPunks et en arbore un ouvertement sur sa page Twitter. Il précise toutefois ceci : « À mesure que les années passent, les définitions de ce qu'est un jeu d'argent et ce qu'est l'investissement se rapprochent de plus en plus. »

Bien évidemment, certains voient là, avant tout, un investissement potentiellement juteux sur le long terme. Ainsi, en août 2021, la société VISA a annoncé qu'elle avait acheté un CryptoPunk d'une valeur de 150.000 dollars : le #7610. Et à la suite de cet achat, le prix de ces NFT a entamé un décollage en flèche.

Pour les fondateurs de Larva Labs, une page a été tournée en mars 2022. Ce jour-là, ils ont vendu la propriété intellectuelle des CryptoPunks à Yuga Labs, qui est à l'origine d'un autre phénomène NFT : les Bored Apes ou singes blasés.

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