Sans l’Osint, le recueil des preuves des crimes commis en Ukraine serait très difficile, voire impossible, alors que la guerre fait rage. © Satheesh Sankaran, Pixabay
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Crimes de guerre en Ukraine : ces Français traquent les preuves

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Futura a pu s'entretenir avec le cofondateur d'Open Facto, une association française spécialisée dans l'Osint, dont les membres sont investis au quotidien dans le recueil de preuves constitutives de crimes de guerre en Ukraine.

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Voilà plus de deux mois que la guerre fait rage en Ukraine sans que l'on puisse encore entrevoir une réelle perspective d'accalmie ni espérer un cessez-le-feu. L'ampleur des exactions déjà commises, et celles qui restent malheureusement encore à découvrir, a saisi le monde d'effroi. Face à l'afflux de témoignages, vidéos et images détaillant l'horreur, le procureur général de la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert début mars une enquête sur les crimes commis en Ukraine. Fin avril, la procureure générale d'Ukraine, Iryna Venediktova, a indiqué que plus de 8.000 cas présumés de crimes de guerre ont été recensés.

Un long travail d'investigation vient de débuter qui va probablement se poursuivre durant les prochaines années. Car seules des preuves irréfutables vont permettre de qualifier juridiquement les actes commis et d'engager les poursuites nécessaires pour faire condamner auteurs et commanditaires.

Face à la difficulté pour les journalistes, enquêteurs et autorités compétentes d'accéder aux zones de combat et sous occupation russe en Ukraine pour rendre compte et documenter les crimes, des associations, ONG et même des volontaires indépendants traquent les preuves en écumant les contenus publiés sur les réseaux sociaux et les images satellites.

C'est ce que l'on appelle l'Osint, une méthode de collecte d'informations librement accessibles : médias, Internet, données gouvernementales, publications académiques... Loin d'être des justiciers de l'ombre, ceux que l'on appelle les « osinteurs » mènent un travail aussi minutieux que titanesque pour collecter et archiver des preuves qui permettront le moment venu de dire la vérité et de rendre justice. Open Facto, une association spécialisée dans l'Osint, est à la pointe de cette mission en France. Son cofondateur nous éclaire sur ce combat pour la vérité et la justice.

Cette photo prise le 27 février 2022 montre un véhicule blindé de transport de troupes russe en flammes à côté du corps d’un soldat non identifié lors d’un combat avec les forces armées ukrainiennes à Kharkov. Les forces ukrainiennes ont repris le contrôle total de Kharkiv le 27 février 2022 après des combats de rue avec les troupes russes dans la deuxième plus grande ville du pays, a déclaré le gouverneur de la région. © Sergey Bobok, AFP

Futura : OpenFacto est en quelque sorte l’équivalent français de Bellingcat, considéré comme le fondateur de l’Osint. Pouvez-vous brosser le portrait de votre association ?

Open Facto : Nous avons créé Open Facto avec un journaliste, une camarade qui travaillait au Moyen-Orient et moi-même en 2019. L'idée pour nous était de fédérer et démocratiser la scène Osint francophone avec l'objectif de faire des formations pour dispenser notre savoir dans des pays africains. Au départ, nous espérions être une dizaine de personnes fin 2019 et nous avons atteint les soixante. Aujourd'hui, Open Facto compte environ 400 membres.

Quel est le profil de vos adhérents ?

Les profils sont assez variés. Il y a beaucoup de journalistes, des activistes, mais aussi des personnes qui travaillent dans les ressources humaines, l'intelligence économique, des citoyens qui pratiquent l'enquête comme un passe-temps, des enquêteurs privés et publics, des chercheurs en cybersécurité. Je précise qu'Open Facto est une association loi 1901 philanthropique qui ne fait pas de bénéfices.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste l’Osint dont nous entendons beaucoup parler depuis le début de la guerre en Ukraine ?

L'Osint est l'acronyme des termes anglais Open-source intelligence. En français, on parle aussi de « Roso », renseignement d'origine source ouverte, mais c'est un vocable assez militaire. L'Osint, c'est la recherche d'informations en ligne, librement accessibles à tout un chacun, sans pouvoir judiciaire ou coercitif. J'insiste aussi sur le fait que cette collecte d'information se fait sans ruse ni stratagème. Par exemple, il n'est pas question de devenir ami d'une personne sur Facebook en utilisant une fausse identité afin de la duper pour lui soutirer des informations. On ne fait pas d'infiltrations et encore moins de piratage. Dans le cas de l'Ukraine, l'Osint consiste à collecter des vidéos, photos, témoignages, documents textes via les réseaux sociaux.

Vos efforts se concentrent actuellement sur l’Ukraine et la recherche de preuves des crimes de guerre. En quoi consiste ce travail d’enquête et pour le compte de qui est-il conduit ?

Open Facto est né de tout le travail fait sur le conflit syrien qui est considéré, avec les printemps arabes, comme le conflit le plus documenté qui soit. L'Ukraine nous montre que les contenus disponibles sur Internet foisonnent. Au regard de la difficulté pour les journalistes et les enquêteurs de couvrir ces événements sur place, ces matériaux multimédia récupérés sont un peu nos yeux sur le terrain. Ces informations collectées peuvent être utilisées comme preuves devant des juridictions.

À Open Facto, nous avons énormément de journalistes qui couvrent la guerre en Ukraine et pratiquent la recherche d'informations sur les réseaux sociaux au quotidien pour leur activité professionnelle. Nous avons choisi deux axes principaux. Le premier consiste à travailler pour des organisations qui ont structuré la collecte et la recherche d'informations. Nous collaborons notamment avec le Center for Information Resilience.

Le deuxième axe concerne le travail avec des juristes spécialisés du domaine. Car il faut savoir qu'en cas de crime de guerre, une vidéo seule ne peut pas faire preuve si elle n'est pas contextualisée de manière à avoir une valeur juridique. Une vidéo sortie de son contexte, de son recoupement, ne dit pas grand-chose. Nous devons enquêter avec ces éléments juridiques à l'esprit.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret de ce travail de mise en contexte ?

Je vais citer l'exemple de la vidéo montrant un cycliste circulant dans une rue de la ville de Boutcha et qui est la cible de tirs mortels par un tank. La vidéo est filmée avec un drone. Elle apporte une information sur un crime. Mais s'agit-il d'un crime de guerre ? La vidéo ne l'atteste pas. Tout ce que nous voyons, c'est un homme sur un vélo abattu de loin.

Une vidéo sur les réseaux sociaux ne constitue pas un crime de guerre

Qui était ce cycliste ? Est-ce que le tank avait légitimement le droit d'engager le feu ? C'est tout ce contexte qu'il faut essayer d'amener. Plus que la vidéo, ce sont les témoignages que l'on va recueillir auprès de gens présents sur place que l'on va croiser avec d'autres images, d'autres exactions qui vont venir donner à la source initiale sa valeur juridique. Encore une fois, une vidéo sur les réseaux sociaux ne constitue pas un crime de guerre.

Quelle méthodologie employez-vous pour confirmer la fiabilité de vos sources ?

La méthodologie de la collecte et l'archivage des données sont des points absolument primordiaux dans notre travail. Il faut savoir que les plateformes en ligne ont tendance à faire disparaitre de plus en plus rapidement les contenus violents à la demande des États et en vertu de législations en vigueur dans un but de lutte contre la propagande. Or, ce sont autant de preuves qui disparaissent.

Où s’arrête le travail de validation d’une preuve ?

C'est un travail qui se fait dans le temps long. Géolocaliser une vidéo c'est très bien, mais ce n'est que la première étape du travail de contextualisation. On se doit d'aller le plus loin possible pour remonter le fil d'un événement. Nous n'y parvenons pas toujours car c'est une tâche extrêmement complexe, mais nous devons avoir ce but en tête pour chaque démarche. Nous devons fournir à des ONG ou des enquêteurs de l'ONU le maximum d'éléments de contexte afin qu'ils puissent opérer d'autres recoupements et que les éléments que nous avons apportés puissent servir de preuves. Mais il faut effectivement savoir s'arrêter car il arrive que l'on ne puisse pas obtenir davantage d'éléments à l'instant donné.

Il y a donc des sources qui sont « gelées » en attendant de pouvoir prolonger l’enquête ?

Absolument. La collecte d'informations sur des zones de guerre est excessivement complexe, particulièrement dans des villes comme Boutcha où il n'y a plus rien ni personne. Il peut arriver que les témoignages de crimes de guerre n'émergent qu'au bout de plusieurs mois, à la faveur du témoignage d'un réfugié arrivé en Europe. L'idée est de préserver le contenu initial afin de pouvoir y revenir. C'est vraiment un travail sur le temps long.

Des enquêtes pour crimes de guerre vont être ouvertes par des instances internationales. Y participez-vous ?

C'est déjà le cas. Nous travaillons avec deux ONG anglophones, dont le Center for Information Resilience, qui respectent les standards du droit anglo-saxon en matière de preuves qui est plus strict que le droit français et mieux adapté dans la perspective des procès à la Cour pénale internationale.

Collaborez-vous avec la justice française sur le dossier ukrainien ?

Ce n'est pas le cas à ce jour mais il serait assez simple pour nous de pousser de l'information si nous étions sollicités par les autorités judiciaires françaises.

Comment assure-t-on la protection des enquêteurs et de ces données hautement sensibles ? Ont-elles déjà été la cible de tentatives de piratage ou de destruction ?

Nous essayons d'adopter la meilleure hygiène numérique possible. Cela passe par l'usage de pseudonymes, de la double authentification sur nos messageries, de proxys, de Tor pour télécharger certains contenus, de machines virtuelles dédiées. C'est d'autant plus primordial dans le cas de l'Ukraine et de la puissance de l'un des deux belligérants.

Nous utilisons plusieurs méthodes de stockage en combinant des ressources locales (clé USB, disque dur) et des tiers de confiance type Archive.org afin de stocker ces informations en ligne de façon neutre. Lors de nos formations, nous enseignons notamment le chiffrement d'un disque dur. Il n'y a pas vraiment de technique de marquage ou de certification des contenus, c'est la raison pour laquelle nous multiplions les sauvegardes sur plusieurs machines et le recours à des prestataires tiers afin de garantir l'intégrité des sources.

Si on compare la collecte et l’utilisation des preuves lors des grands procès pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité depuis la Seconde Guerre mondiale (Nuremberg, ex-Yougoslavie, Rwanda), quel peut être l’apport de l’Osint ? Peut-elle conduire à un renouveau du droit et de l’application de la justice pour la rendre plus prompte, plus efficace ?

Nous publions courant mai un article consacré à cette question dans la revue Hérodote. Il n'y a pas de véritable révolution à attendre de l'Osint. Le changement déterminant, c'est la volumétrie et l'accessibilité de l'information disponible. Pour prendre un exemple, l'imagerie satellite aujourd'hui est tellement démocratisée qu'il est assez facile d'obtenir des clichés d'excellente résolution montrant l'emplacement de fosses communes.

Les zones de conflits sont devenues des sources d’activités commerciales pour les entreprises d’imagerie satellite privées

On peut notamment travailler avec Google Earth ou Maxar pour repérer ce type de sites. Les zones de conflits sont devenues des sources d'activités commerciales pour les entreprises d'imagerie satellite privées qui vont s'adresser aux journalistes ou aux entreprises de construction.

Mais l'Osint ne fait pas tout et il y a toujours des angles morts de la documentation des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Il s'agit de tous les endroits où les réseaux sociaux n'arrivent pas ou plus. Je pense notamment aux centres de détention où les crimes commis sont excessivement difficiles à documenter.

Comment gérez-vous l’impact psychologique face à l’ampleur et la gravité des exactions commises auxquelles vous êtes confrontés en permanence à travers ces contenus que vous analysez ?

Il y a effectivement une notion de mise en danger de soi-même à laquelle nous sommes très attentifs. Nous sensibilisons les participants à nos formations à ce que l'on appelle le traumatisme vicariant. C'est un trauma secondaire lié à l'empathie. Vous êtes témoin de beaucoup de malheurs et de massacres et vous prenez toute cette charge émotionnelle. C'est un syndrome qui touche de nombreuses personnes pratiquant l'Osint. C'est un champ que nous investissons beaucoup à Open Facto pour essayer de se protéger au maximum. Le travail sur la durée est un moyen de prendre une distance salvatrice.

Faut-il un statut juridique pour les « osinteurs » ?

C'est un point important. Aujourd'hui, en France, un osinteur peut être ennuyé pour ce qu'il fait. Il y a notamment des problématiques liées au secret des affaires. On peut parfois manquer de protection. Il y a au minimum un vrai besoin de formation et de travail sérieux autour de la collecte en Osint. Au-delà du statut, l'aspect méthodologique est crucial. On ne peut pas faire n'importe quoi.

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