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Interview partie 1

Dossier - Axel Kahn : l'avenir n'est pas écrit ...
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Humaniste, scientifique engagé, membre du Comité consultatif national d'éthique français, Président du groupe des experts en Sciences de la vie auprès de la Commission européenne, Axel Kahn s'interroge et nous incite à réfléchir aux aspects éthiques liés aux grandes avancées scientifiques, en particulier génétiques.

  
DossiersAxel Kahn : l'avenir n'est pas écrit ...
 

Véronique AngerA la lueur des nouvelles théories qui révolutionnent la biologie développées notamment dans « Ni dieu, ni gène, pour une autre théorie de l'hérédité » par les biologistes Kupiec et Sonigo, quelle est votre vision du génome ? Selon vous, est-ce la fin de la génétique déterministe ?

Axel Kahn : Déclarer que la génétique ne peut être entièrement déterministe est une évidence. Personnellement, je suis extrêmement opposé à la thèse du déterminisme ultra-génétique et à la thèse du « gène égoïste1 » de Dawkins.

Depuis la présentation par Darwin de la théorie de l'évolution, plusieurs exégèses et plusieurs « déviations » (ou évolutions) de la théorie darwiniste ont vu le jour. L'une d'entre elles va effectivement dans le sens d'un ultra-déterminisme génétique. Elle culmine à travers la théorie du gène égoïste de Richard Dawkins. Selon ce dernier, l'évolution ne fait que refléter la compétition qui existe entre les gènes en vue de leur propre promotion. Ainsi, les cellules seraient des mécanismes à amplification et donc à manifestation de la compétition entre les gènes.

La thèse de Kupiec et Sonigo revient à remplacer le gène égoïste par la « cellule égoïste » : les cellules entrent en compétition les unes avec les autres. Il n'existe pas de sélection au niveau des organismes eux-mêmes. Ceux-ci ne sont que la manifestation, au niveau élémentaire, d'une compétition égoïste entre les cellules.

En fait, la thèse de Kupiec va bien au-delà de ce qu'il y a d'exagéré et de non recevable dans la thèse du gène égoïste. Il propose une autre vision, parfaitement idéologique me semble-t-il, substituant au déterminisme uniquement génétique un déterminisme uniquement cellulaire. Selon cette approche, il n'existe donc pas de sélection entre les animaux, entre les organismes ; tout cela n'étant que la manifestation de l'égoïsme cellulaire.

Pour vous expliquer à quel point ceci me semble exagéré, je vais vous donner un exemple. Lorsque deux organismes possèdent le même génome (comme chacun sait, c'est le cas de tous les jumeaux monozygotes) quels que soient l'indépendance cellulaire et le caractère aléatoire du développement embryonnaire, les organismes issus de ces deux embryons au génome identique sont de « vrais jumeaux », c'est-à-dire qu'ils se ressemblent. Vous voyez bien qu'il est impossible de faire de la biologie sans reconnaître également l'élément du déterminisme génétique...

Je pense que la vérité se situe entre les deux : il y a effectivement un déterminisme génétique : les gènes déterminent des protéines, et les protéines interviennent pour leur part dans les propriétés des cellules. Cela étant, ce déterminisme est lié à certaines des propriétés cellulaires, et rien ne s'oppose à ce qu'il existe également un élément de compétition de sociologie cellulaire, par exemple au cours de l'embryogenèse2.

En ce qui me concerne, je suis favorable à un retour à une conception darwinienne : la sélection s'effectue globalement entre les organismes. Les organismes connaissent un certain déterminisme, ainsi que des phénomènes de sociologie cellulaire. C'est ce qui fait la complexité de la biologie.

Je pense qu'il y a quelque chose de théologique et d'excessif aussi bien dans la thèse du gène égoïste de Dawkins que dans celle de la cellule égoïste de Kupiec et de Sonigo.

VA : L'annonce, en novembre dernier, par le laboratoire ACT du Massachusetts, d'une expérience de clonage d'un embryon humain à des fins thérapeutiques suscite la controverse. Au titre de membre du Comité consultatif d'éthique, mais aussi en tant qu'homme, quel est votre point de vue : doit-on bannir ou promouvoir ces pratiques ?

Axel Kahn : Cette annonce d'Advanced Cells Technology est de la foutaise... Il s'agit d'une annonce d'échec en réalité. Depuis dix ans, les expériences visant à obtenir des embryons clonés se succèdent. L'université St-Louis (USA) avait prétendument obtenu (par transfert de noyau) des embryons clonés au stade quatre cellules3. Quelques temps après, ce sont des chercheurs coréens qui faisaient l'actualité.

Cette fois, après dix années d'effort, ACT affirme avoir obtenu (au bout d'une soixantaine de tentatives) des embryons au stade six cellules. Ces embryons clonés ont cessé de se développer vingt quatre heures seulement après le début de la division4.

Cela prouve en réalité que personne ne sait encore cloner un embryon humain, ni même un embryon de primate. En effet, nous avions déjà noté ces difficultés chez les singes. Nous en ignorons toujours la nature et, à ce jour, nous sommes toujours incapables de les surmonter. Bien entendu, cela ne signifie nullement qu'on n'y parviendra pas un jour...

Cela étant, d'un point de vue purement éthique, je suis totalement opposé -pour quelque raison que ce soit- à toute légitimation de la reproduction par clonage d'êtres humains.

Cette autorisation donnerait le droit -insensé- à certains individus d'en reproduire d'autres à leur image... Cette forme d'assujettissement des uns aux autres, ne serait-ce que dans le cas où celui-ci serait limité à l'enveloppe corporelle, me paraît insupportable. De quel droit quelqu'un pourrait-il déterminer le sexe, la couleur des yeux ou des cheveux, la forme du menton, ou tout autre caractéristique d'un être humain ? Je ne vois donc aucune raison de légitimer le clonage reproductif.

Pour ce qui est du clonage thérapeutique, un premier problème se pose : avant de réaliser un clonage soi-disant thérapeutique, il faut d'abord mettre au point la technique permettant d'obtenir un embryon humain cloné.

Par ailleurs, lorsqu'on y regarde de plus près, le clonage thérapeutique n'a aucune crédibilité. Imaginez que je sois victime d'un infarctus du myocarde ou d'une maladie d'Alzheimer ou de Parkinson, par exemple. Je souhaite être traité par clonage thérapeutique. Que va-t-il se passer ?

On commence par prélever un morceau de ma peau pour la mettre en culture. Ensuite, on essaie de se procurer sur le marché des centaines d'ovules. Naturellement, les conditions dans lesquelles on va les obtenir pose un souci éthique évident. Ne risque-t-on pas de favoriser le trafic d'ovules de femmes ?

Ensuite, on va devoir échanger les noyaux de ces ovules par les noyaux de mes cellules cutanées cultivées. Les résultats sont très aléatoires puisque nous ne maîtrisons pas encore cette technique. Admettons que l'on réussisse à obtenir un embryon que l'on va tenter de le développer jusqu'à six jours.

Enfin, on prélève quelques cellules pour les mettre en culture. Il faut maintenant leur commander de se transformer soit en cellules du cœur (pour soigner mon infarctus) soit de en cellules du cerveau (pour lutter contre ma maladie d'Alzheimer ou de Parkinson).

Cette démonstration illustre bien l'irréalisme d'un tel projet. J'aurais eu le temps de mourir cent fois avant que tous ces efforts aboutissent à une solution efficace !

En admettant que l'on y parvienne, par exemple pour une maladie chronique, il est clair que cette technique s'avère totalement narcissique, extraordinairement dispendieuse en temps, en efforts et en argent. De plus, ces médicaments (aux effets incertains) seraient réservés aux rares privilégiés suffisamment riches pour pouvoir s'attacher les services d'une pleine équipe de biologie pendant plusieurs mois...

Outre les importantes objections morales, les indications médicales et un total irréalisme, je ne vois pas ce qui pourrait autoriser une recherche sur le clonage thérapeutique dans les laboratoires publics.

Notes

1 - Dans « Le gène égoïste » (78), le sociobiologiste anglais Richard Dawkins propose une nouvelle lecture de la compétition darwinienne. Selon son hypothèse, celle-ci ne s'exerce pas au niveau des espèces ou des organismes, mais à l'échelle des molécules d'ARN et d'ADN, qui constituent les gènes. En termes simplifiés, les gènes luttent entre eux à travers les organismes, n'hésitant pas à sacrifier tel organisme pour assurer leur survie si la sélection l'exige. Depuis, Dawkins a expliqué dans « Les mystères de l'arc-en-ciel », que les gènes (à l'exception des bactéries et des virus) travaillaient égoïstement bien que « collectivement » à leur propre survie, au sein de l'environnement complexe du génome.

2 - Embryogenèse ou embryogénie : formation et le développement d'un organisme animal ou végétal au stade de l'embryon à la naissance.

3 - En novembre dernier, Advanced Cells Technology, un laboratoire du Massachusetts, a annoncé avoir réussi le premier clonage humain en vue de produire des cellules souches destinées au traitement de maladies incurables. La technique de clonage employée est identique à celle utilisée par l'équipe de PPL Therapeutics pour créer la brebis Dolly en 97 (introduire le noyau d'une cellule prélevée sur un organisme adulte dans un ovocyte énucléé). Selon les biologistes de ACT, trois embryons se seraient ainsi développés jusqu'au stade 6 cellules. L'expérience visait à « cultiver » des cellules clonées afin de fabriquer des tissus humains susceptibles d'être transplantés sans risque de rejet (les tissus étant ceux du patient).

4 - L'embryon est défini comme l'organisme en voie de développement, depuis l'œuf ou zygote (résultant de la fécondation de l'ovule par le spermatozoïde) jusqu'à la forme capable de vie autonome. Chez l'homme, on appelle fœtus l'embryon de plus de trois mois.