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Interview : l'avenir des vols habités américains

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Alors que Discovery a rejoint hier Cap Canaveral sur le toit d'un Boeing 747, plus de vingt années après la mise en service de la flotte de navettes spatiales américaines, la Nasa se rend compte de l'erreur historique qu'elle semble avoir commise en plaçant tous ses oeufs dans le même panier. Autrement dit, en confiant exclusivement à ce seul moyen de transport spatial la mission d'acheminer des hommes vers l'orbite terrestre.

La station spatiale internationale dont l'avenir est incertain...

Après une interruption des vols de navettes de 30 mois, un problème d'isolant vient à nouveau de contraindre la Nasa de reporter la prochaine mission de six mois, soit jusqu'à mars 2006 au moins. Quelles en seront les conséquences ? Nous avons interrogé Roger-Maurice Bonnet à ce sujet.

Interview exclusive de Roger-Maurice Bonnet 1/4


Roger-Maurice Bonnet est actuellement Directeur de l'International Space Science Institute, Ex-Directeur de la Science à l'ESA et Ex-Directeur général adjoint scientifique au CNES. En savoir plus 

Futura-Sciences : Qu'en est-il de l'avenir des vols habités européens, sachant que la Nasa a limité à 15 le nombre de vols futurs de la navette ? Est-ce que cela compromet l'utilisation de l'ISS par l'Europe ?

 Roger-Maurice Bonnet : Il est certain que l'on n'est pas complètement rassuré par le futur de cette station qui nécessite l'utilisation des navettes pour la construire et y participer, et de ce côté-là en effet, l'arrêt des vols navettes en 2010 et l'arrivée encore incertaine de son successeur risquerait d'interrompre l'accès à la Station spatiale et d'en limiter son utilisation. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les Européens se tournent du côté des Russes pour développer avec eux ce que l'on dénomme le Kliper, ce qui leur permettrait d'aller dans l'espace sans être complètement dépendants des seuls moyens que constitue la navette. Le système Progress-Soyouz marche très bien, mais il est limité en capacité de volume et en nombre de passagers.

Le réservoir externe de Discovery a été photographié après son détachement de la navette, lors de sa retombée dans l'atmosphère. La tache claire visible au niveau d'une région appelée PAL du réservoir constitue la preuve d'un détachement de mousse isolante lors du retour en vol de Discovery en juillet dernier.
La tache claire visible au niveau d'une région appelée PAL du réservoir constitue la preuve d'un détachement de mousse isolante lors du retour en vol de Discovery en juillet dernier.
(Crédits : Nasa / Futura-Sciences)

FS : Parce qu'il n'est pas maître de ses propres destinées ?

RMB : Oui, et puis il n'est pas non plus sûr que tout va marcher. Il y a toujours un risque, s'il y avait un nouvel accident de la navette...

FS : Excepté Kliper, est-ce que le CEV pourrait aussi être utilisé pour rallier la Station ?

RMB : Oui, bien sûr. L'administrateur de la Nasa a demandé qu'il puisse être disponible en 2010, il a même accéléré le processus de développement et de fabrication. Il est parfaitement conscient du problème et il prend toutes les mesures qu'il faut.

Concept du CEV par Boeing - (Crédits : Boeing)

FS : Et en ce qui concerne les futurs programmes d'exploration du Système solaire, quelle est l'implication de la Nasa et quels sont ses programmes à long terme ?

RMB : La Nasa a orienté son programme vers l'exploration de Mars et le retour de l'Homme à la Lune. Toute l'organisation de l'administration américaine est en train de se reformater pour mettre en œuvre cette directive, et cela a des conséquences évidemment sur les programmes en cours, et en particulier sur les programmes scientifiques de la Nasa, donc ce n'est pas une situation qui plaît à tout le monde, et en particulier pas aux scientifiques eux-mêmes.

FS : Etes-vous confiant dans la nouvelle orientation du programme de la Nasa ? Est-ce que ce n'était pas un coup de bluff politique ?

RMB : Il y a certainement de cela, et certainement des ambitions politiques. Mais je crois qu'il y a du côté américain un certain respect des instructions, et tout le monde travaille pour mettre en œuvre ce programme, et je crois que les Américains ont la chance d'avoir quelqu'un comme Monsieur Griffin, qui est intelligent et qui saura analyser pour réaliser une partie de ces objectifs sans trop compromettre les activités existantes et envisagées. Il n'a pas une voie très facile, il est pris entre la Nasa, le Président, le Congrès, la communauté scientifique, l'industrie, etc. et sa marge de manœuvre n'est pas très grande, compte tenu qu'on ne lui donne pas plus de budget pour faire tout cela. Il est évident que l'on n'enverra pas des hommes sur Mars avec le budget actuel de la Nasa. Même pas sur la Lune.

FS : Donc le budget dont il dispose proviendra essentiellement de l'abandon de certains programmes ?

RMB : C'est cela. Il est certain qu'il y en a qui vont souffrir.

Retrouvez la semaine prochaine le deuxième volet de cette interview sur la station spatiale internationale.

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