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Interview : l'Europe spatiale en manque d'argent et d'une dynamique

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Les difficultés rencontrées par la Nasa, première puissance spatiale mondiale, constitueraient-elles une opportunité pour une Agence spatiale européenne qui semble chercher sa voie, et qui serait ainsi susceptible de s'imposer dans un créneau qui apparaît comme la clé du futur ?

Longue Marche 2F/Schenzhou 5 sur le pas de tir à Jiuquan. Image prise par le satellite Ikonos le 29 septembre 2003

Interview exclusive de Roger-Maurice Bonnet 3/4

Roger-Maurice Bonnet est actuellement Directeur de l'International Space Science Institute, Ex-Directeur de la Science à l'ESA et Ex-Directeur général adjoint scientifique au CNES. En savoir plus 

Futura-Sciences : Quelles sont les visions du futur de l'Agence Spatiale Européenne ?


Roger-Maurice Bonnet : L'Agence Spatiale Européenne, a peut-être des visions, mais elle n'a pas d'argent ! Elle a à peu près la moitié de ce qu'il lui faudrait. Et des visions sans argent, c'est du rêve ou un cauchemar !

Futura-Sciences : Vous pensez que ça changera un jour ?

RMB : Je ne le crois pas, malheureusement. Il y a une volonté politique très forte de ne pas accroître les budgets. La Commission Européenne actuelle est incapable d'imposer un changement de cap, et de plus les États-membres ne sont pas prêts à laisser faire au niveau européen ce qu'eux-mêmes veulent continuer de faire au niveau national. Je crains malheureusement qu'on n'atteigne jamais le niveau d'efforts financiers que les Américains déploient dans l'espace, alors que l'Europe a tout à fait les capacités de le faire, et même le besoin de le faire. Il n'y a pas de plan européen stratégique pour l'espace comme il y en a un aux Etats-Unis qui englobe à la fois la science, les applications, le civil et le militaire.

FS : En somme, c'est la politique qui gangrène les ambitions européennes ?

RMB : C'est plutôt le manque de politique. S'il y avait une politique on pourrait faire quelque chose. Ce serait encore mieux si elle était orientée vers la défense stratégique et vers l'expansion des activités spatiales, essentielles aujourd'hui à tous les habitants de la planète. Si on créait une « panne d'espace » comme on crée une panne d'électricité, il y aurait beaucoup de dommages. On se rendrait compte à quel point on est dépendant aujourd'hui des technologies et des moyens spatiaux. Et être « dépendant » de ces technologies veut dire se rendre indépendant des moyens d'y accéder. On est aujourd'hui encore très dépendant des technologies américaines, de la dominance américaine. L'avenir de l'activité spatiale en Europe est lié essentiellement à une volonté politique de faire quelque chose avec ses propres moyens, avec une ligne stratégique établie sérieusement dans ce but. Il y a des balbutiements, mais il n'y a rien de stratégique, du moins rien de concret, et surtout aucune organisation qui permette de faire contrepoids à la dominance américaine. Il y a une Commission, il y a une agence discute avec la Commission, mais il n'y a aucune ligne stratégique. À part Galileo, le GPS européen et le programme GMES, la recherche est complètement écartée de l'espace, c'est un peu n'importe quoi.

Galileo - vue d'artiste

FS : Est-ce que la menace chinoise ne pourrait pas provoquer un certain éveil des Européens ?

RMB : Les Chinois ne menacent pas l'Europe, ils menaceraient plutôt les États-Unis. Cela pourrait provoquer en effet un réveil côté américain, mais on ne répète pas l'Histoire deux fois. Comme disait Karl Marx, la seconde fois, si on le fait c'est une farce, et je pense que les États-Unis négocieront avec les Chinois, j'ignore dans quelles conditions. Mais en effet, la Chine semble faire preuve de la volonté politique d'aller de l'avant dans l'exploration spatiale humaine. Ils vont bientôt lancer leur deuxième vol habité avec cette fois deux astronautes à bord. Ils avancent de manière prudente mais continue et très bien orchestrée.

Retrouvez la semaine prochaine le dernier volet de cette interviewsur : Arianespace, Venus Express....

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