Sur l'île de Taïwan, d'anciennes légendes évoquent des tribus constituées de personnes « de petite taille et à la peau foncée » qui auraient habité autrefois dans les montagnes. Jusqu'à aujourd'hui, elles restaient à l'état d'histoires. Mais une nouvelle étude change la donne.

Cela vous intéressera aussi

[EN VIDÉO] Les experts du passé : les Hommes du Néolithique étaient-ils cannibales ? Déterminer la fonction d’un site archéologique peut mener à des conclusions inattendues. À quelques kilomètres de Calais, des archéologues de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) ont découvert de nombreux vestiges de coquillages, d'animaux et même d'humains. Cela signifie-t-il que les Hommes du Néolithique s'adonnaient au cannibalisme ? L'équipe essaye de comprendre la provenance de ces trouvailles dans cet épisode des Experts du passé et elle n'est pas au bout de ses surprises.

Située au sud-est de la Chine, l'île de Taïwan a été habitée dès 30 000 ans avant notre ère, âge des plus anciens restes retrouvés. Mais ces tout premiers habitants ne sont pas liés génétiquement aux populations aborigènes taïwanaises : ils ont été remplacés par la venue de peuples austronésiens, venant de régions plus au sud, il y a environ 6 000 ans. Ces peuples ont petit à petit pris le dessus sur les habitants du PléistocènePléistocène. Sauf si... ? Une nouvelle étude publiée dans World Archeology s'est penchée sur des restes trouvés en 1988 dans les grottes de Xiaoma, à l'est de Taïwan. Datant eux aussi d'il y a 6 000 ans, ils correspondent à un autre type d'individus non austronésiens, encore jamais retrouvés sur l'île. 

De mystérieuses personnes « de petite taille et à la peau foncée »

Depuis des millénaires, des récits font état de peuples étrangers vivant dans les montagnes, présents bien avant l'arrivée des tribus austronésiennes. Des légendes « restées populaires parmi diverses tribus austronésiennes de Formose (= de Taïwan) à travers de nombreuses générations », explique l'étude. Décrits comme étant « de petite taille, à la peau foncée et aux cheveux crépus », ces mystérieux habitants seraient restés cachés du reste de la population de l'île jusqu'à il y a seulement un siècle ou deux, lorsqu'ils ont été probablement définitivement éliminés. Mais qui étaient-ils et comment sont-ils arrivés sur Taïwan ?

Les rares rencontres avec d'autres habitants de Taïwan ont été recensées majoritairement durant trois périodes culturelles : « La dynastie chinoise Qing de 1683-1895, la période de domination japonaise de 1895-1945, puis l'ère post-1945 », décrit l'étude. Avant cela, seules quelques archives font état de ce peuple caché. Un peuple aborigène de Taïwan, le Saisiyat, fait aussi état de conflits avec un « peuple pygmée noir » appelés Ta'ai, menant d'ailleurs à de nombreuses tueries. Malgré tous ces récits, aucun de ces individus des montagnes n'avait jamais été retrouvé. Jusqu'à ce que des ossements soient découverts puis analysés dans la grotte de Xiaoma.

Les restes et outils trouvés dans la grotte de Xiaoma. © Huang et Chen, 1990
Les restes et outils trouvés dans la grotte de Xiaoma. © Huang et Chen, 1990

Une morphologie adaptée aux forêts humides 

Parmi les restes humains trouvés datant de l'ère pré-Néolithique, ce sont un crânecrâne et un fémurfémur qui ont intéressé les chercheurs. Ils ont alors entrepris de reconstituer au mieux l'apparence de l'individu à qui ils appartenaient par une analyse morphométrique. Ils en ont déduit qu'ils correspondaient à une femme d'environ 1,3 mètre ! Mais surtout, grâce à une analyse ADNADN ajoutée à celle morphologique, ils ont trouvé de fortes ressemblances avec les peuples dit « Negritos », les tout premiers chasseurs-cueilleurs vivant en Asie du Sud-Est. En particulier avec les peuples du nord de Luzon, dans les Philippines ! En effet, leur phénotypephénotype se caractérise par une petite taille, adaptée aux forêt humides et tropicales, des cheveux crépus et la peau mate.

Le saviez-vous ?

Le terme « Negritos » a été utilisé à l'origine par les missionnaires espagnols du XVIIe siècle, pour décrire les populations de chasseurs-cueilleurs des Philippines. De nombreux autres peuples ont été aussi qualifiés de Negritos, provenant de Malaisie, des îles Andaman, ou de Thaïlande. Bien qu'ils présentent tous un phénotype similaire, ces peuples possèdent néanmoins de nombreuses différences morphologiques ou linguistiques. Ces communautés ne sont de plus que très peu génétiquement apparentées, indiquant différentes migrations très anciennes.

Évolution du paysage antique et répartition des sites archéologiques dans le temps à Taïwan. Les triangles jaunes représentent des sites paléolithiques et précéramiques, et les ronds bleus des sites du Néolithique (4 800 à 2 300 années cal. BP) et du début de l'âge des métaux (2 300 à 1 800 années cal. BP). © Hung et Caron 2014 ; Kuo 2019 ; Mike T. Carson
Évolution du paysage antique et répartition des sites archéologiques dans le temps à Taïwan. Les triangles jaunes représentent des sites paléolithiques et précéramiques, et les ronds bleus des sites du Néolithique (4 800 à 2 300 années cal. BP) et du début de l'âge des métaux (2 300 à 1 800 années cal. BP). © Hung et Caron 2014 ; Kuo 2019 ; Mike T. Carson

Selon les auteurs, cette découverte « pourrait représenter une descendance directe de la population paléolithique changbinienne d'origine qui s'était installée dans les grottes Baxian de l'est de Taiwan il y a environ 30 000 ans », mais également « l'affiliationaffiliation Negrito pourrait représenter une deuxième vaguevague de migration, toujours dans la "première couche" générale d'occupation des chasseurs-cueilleurs de l'Asie de l'Est et du Sud-Est ». Pour le moment, impossible de trancher.

D'autres questions demeurent, notamment celle de la taille : étaient-ils déjà petits en arrivant, ou s'est-elle développée au fur et à mesure ? S'ils sont arrivés plus tardivement que 30.000 ans mais plutôt il y a 6.000 ans, comment ont-ils fait ? Car l'île a été séparée du reste de l'Asie du Sud-Est il y a 18.000 ans, lors de la fonte des glaces. Les chercheurs concluent ainsi sur le fait que si leur étude a résolu une question, elle en soulève d'autres.