La grotte de Cussac, nichée au creux de la vallée de la Dordogne, est une grotte hors du commun. Parce qu’elle est incroyablement bien conservée. Et parce qu’elle cache à la fois des œuvres d’art paléolithiques et des restes humains. Pour Futura, Sébastien Villotte, chargé de recherche au CNRS (Pacea, Université de Bordeaux), révèle quelques-uns de ses secrets.

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« On ne touche à rien. » C'est ce que l'on peut généralement lire à l'entrée d'un magasin de porcelaine. Mais c'est aussi la consigne qui vaut pour la grotte de Cussac (Dordogne). Et c'est donc sans le moindre travail de fouille que des chercheurs explorent le site depuis une dizaine d'années. Des conditions difficiles qui leur ont tout de même permis d'éclairer la complexité des pratiques funéraires de nos cousins du passé.

Le saviez-vous ?

La grotte de Cussac a été inventée en septembre 2000. Elle est classée au patrimoine national. Les accès sont restreints. Aucune fouille n’y est autorisée.

Elle renferme un véritable trésor de centaines de gravures paléolithiques. Elle contient aussi les restes d’au moins six humains délibérément déposés dans des bauges à ours, des zones que ces animaux occupaient par le passé, pendant leur hibernation. Un exemple rare de corps déposés si profondément dans une grotte ornée.

Plus exactement de l'Homme du Gravettien, qui vivait là entre 24.000 et 34.000 ans. « Même si cela ne se faisait pas avant et encore relativement peu après, à cette époque en particulier, nos ancêtres enterraient bien leurs morts. La plupart des sépulturessépultures connues datent de cette période », nous confirme Sébastien Villotte, chargé de recherche au CNRS (Pacea, Université de Bordeaux). Que des restes humains se soient cachés dans la grotte de Cussac, ce n'est donc pas surprenant. Ce qui l'est plus, c'est ce que les chercheurs ont découvert en y regardant de plus près : des pratiques funéraires hors du commun.

Restes hulmains dans une bauge de la grotte de Cussac. © P Mora, PCR Cussac, Ministère de la Culture
Restes hulmains dans une bauge de la grotte de Cussac. © P Mora, PCR Cussac, Ministère de la Culture

En y regardant de plus près, car rappelons que dans la grotte de Cussac, les chercheurs n'ont que leurs yeuxyeux pour explorer le passé. Observations in situ, étude de photographiesphotographies et de modèles tridimensionnels générés à partir de ces clichés. « Nous avons fait un gros travail sur les modèles 3D, financé par l'Agence nationale de la recherche. Un travail complexe lui aussi, car au fond, nos angles de vue restent limités par les positions fixes des passerellespasserelles qui y sont posées », précise Sébastien Villotte.

Les pratiques funéraires observées dans la grotte de Cussac — ici récapitulées dans un diagramme — ont toutes déjà été observées ailleurs. Mais c’est la première fois qu’elles apparaissent ensemble, de manière aussi complexe et associées à de l’art. © Sacha Kacki et al., <em>Proceedings of the National Academy of Sciences</em>
Les pratiques funéraires observées dans la grotte de Cussac — ici récapitulées dans un diagramme — ont toutes déjà été observées ailleurs. Mais c’est la première fois qu’elles apparaissent ensemble, de manière aussi complexe et associées à de l’art. © Sacha Kacki et al., Proceedings of the National Academy of Sciences

Des pratiques funéraires au rôle social fort

Pourtant, grâce à « l'état de conservation sidérant » de la grotte de Cussac, les chercheurs ont fait quelques trouvailles intéressantes. La présence d'ocreocre rouge, par exemple, d'ossements déplacés ou de restes entremêlés. Des découvertes ne pouvant résulter de phénomènes naturels (prélèvement par des animaux ou déplacement par l'eau) et qui trahissent probablement des traitements complexes. Des dépôts de corps « à l'airair libre » puis des interventions secondaires. Des pratiques funéraires au sens propre, derrière lesquelles se cache « une véritable volonté symbolique ».

Une main en connexion, notamment, intrigue beaucoup. « On sait que des corps complets ont été déposés en certains endroits. Cette main est arrivée entière. Mais nous nous demandons si nos ancêtres avaient pour habitude de déposer ainsi des morceaux de corps ou s'ils ont d'abord laissé la décomposition se faire avant de récupérer des ossements. Car nous savons par ailleurs, par la présence de dents de l'arcade maxillairemaxillaire dans l'une des bauges, qu'ils récupéraient des crânescrânes. Mais il en manque aujourd'hui tout de même cinq sur six », nous raconte Sébastien Villotte.

Habituellement, des travaux de fouille permettent aux archéologues d’en apprendre plus sur le passé. Mais dans la grotte de Cussac, ils n’ont accès qu’à des observations in situ ou à des photographies et à des modèles 3D pour ce faire une idée de ce qui s’est joué là il y a plusieurs milliers d’années. © Microgen, Adobe Stock
Habituellement, des travaux de fouille permettent aux archéologues d’en apprendre plus sur le passé. Mais dans la grotte de Cussac, ils n’ont accès qu’à des observations in situ ou à des photographies et à des modèles 3D pour ce faire une idée de ce qui s’est joué là il y a plusieurs milliers d’années. © Microgen, Adobe Stock

L’association art pariétal et pratiques funéraires est assez exceptionnelle.

L'association « assez exceptionnelle » de ces pratiques funéraires avec l'art pariétal donne également aux chercheurs quelques autres pistes de réflexion. « Des collègues spécialistes de l'art pariétal ont discuté récemment de représentations artistiques enchevêtrées dans la grotte de Cussac. Ce qui trahit selon eux, une mise en scène de la pratique artistique à destination d'un auditoire », explique Sébastien Villotte. Une mise en scène que les chercheurs rapprochent de celle observée sur les restes humains. « Les pratiques funéraires avaient probablement, pour les hommes du Gravettien, un véritable rôle social fort. »

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Mais les chercheurs semblent aujourd'hui arrivés « à la limite » de ce qu'ils peuvent tirer de ces observations in situ. Deux dossiers de fouille sont en cours d’élaboration. Le premier, assez lourd, sur une zone présentant des fragments d'os mélangés de deux individus. Le second, plus localisé -- il est ici question d'un demi-mètre carré --, sur la main en connexion. Avec pour objectifs de chercher d'éventuelles traces de découpe, de comprendre comment l'os s'est conservé dans l'argileargile ou encore de procéder à une recherche d'ADNADN. Les résultats pourraient éclairer à la fois les pratiques funéraires de l'époque -- des pratiques qui semblent se distinguer dans le sud-ouest de la France --, mais aussi des questions de peuplement local qui -- faute de traces d’ADN -- restent en suspens par ailleurs.