Santé

Le prion, sept ans après

Dossier - Virus sans barrière
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Le risque de passage à l'homme de maladies animales, les zoonoses, va s'accroître dans les décennies à venir. La mondialisation des échanges, la crise écologique globale en sont les cause, l'épidémie mondiale de SRAS doit nous alerter.

  
DossiersVirus sans barrière
 

La maladie de la vache folle n'apparaît plus aujourd'hui que comme un mauvais souvenir. Mais les questions scientifiques fondamentales posées par le prion restent entières. Quels sont, par exemple, les mécanismes qui lui permettent de franchir la barrière d'espèce ? Des études chez le mouton et le poisson se proposent d'y répondre.

20 mars 1996. Le gouvernement britannique annonce que plusieurs cas d'une nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob sont peut-être dus au passage à l'homme de l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB). L'agent infectieux responsable, le prion, fut assez rapidement identifié. Mais la "déviance" maligne permettant à ce mystérieux composant cellulaire - ni virus ni bactérie - de s'attaquer au système nerveux central demeurait une énigme. Par quels mécanismes agissait-il ? Comment avait-il pu se transmettre à l'homme ? Pouvait-il infecter d'autres espèces ? La Commission réunit alors un Groupe européen pour la recherche sur l'ESB, présidé par le biologiste suisse Charles Weissmann, aujourd'hui membre de l'Imperial College de Londres (UK). Un vaste plan d'action fut lancé. Depuis 1996, quatre appels d'offres successifs, s'ajoutant aux programmes généraux, ont permis d'injecter plus de 100 millions d'euros dans ces recherches.

Sept ans après ce coup de tonnerre, où en est-on ? Suite aux mesures drastiques prises pendant plusieurs années sur le plan agricole et sanitaire, la situation s'est considérablement améliorée. L'épidémie d'ESB est sous contrôle, et la hantise d'une "épidémie" de nouveaux cas de la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob ne s'est pas confirmée.

  • La question de la "barrière"

Sur le plan scientifique, la mobilisation initiée par la Commission s'est articulée autour de cinq priorités : les recherches cliniques et épidémiologiques sur les différentes encéphalopathies spongiformes transmissibles (EST), ou maladies à prion; l'étude de l'agent infectieux et de sa transmission; les méthodes de détection et de diagnostic (appuyées, notamment, par les travaux de validation menés par le Centre Commun de Recherche - voir encadré); l'évaluation des risques et, enfin, le traitement et la prévention de ces maladies. Sur quelque 95 projets de recherche (de la biologie moléculaire la plus pointue à la recherche clinique appliquée), certains s'intéressent à une question biologique fort ancienne : celle de la barrière d'espèce.

Si le prion défie les biologistes, c'est, en effet, à cause de son étonnante propriété de passer d'une espèce à l'autre. Rappelons qu'une protéine prion (PrP) existe chez tous les mammifères sains, sous des séquences légèrement différentes d'une espèce à l'autre. Pour des raisons mal comprises, la PrP peut changer de conformation et devenir résistante aux enzymes qui la dégradent, d'où son nom de PrPres.

Selon la théorie la plus largement admise, la PrPres est l'agent pathogène des EST. Injectée dans le cerveau d'un animal, elle déclenche la maladie et transformerait les PrP en PrPres. Les travaux de Charles Weissmann ont ainsi montré qu'une souris de laboratoire devient résistante à l'injection de PrPres si on la modifie génétiquement pour lui enlever le gène codant pour la PrP. Si le gène est rétabli, la PrPres redevient infectieuse.

  • Le modèle de la "tremblante"

Et dans la nature ? Que se passe-t-il lorsqu'une protéine prion pathogène entre en contact avec un nouvel hôte, exprimant naturellement une forme différente de la protéine ? La "tremblante du mouton" - scrapie en anglais -, première EST à avoir été identifiée dès 1938, offre un bon modèle pour répondre à cette question.

Il existerait, en effet, plusieurs souches du prion responsable de cette maladie. De plus, contrairement à ce qui se passe chez les bovins avec l'ESB, la résistance naturelle des moutons varie et dépend de leur patrimoine héréditaire : certains génotypes sont sensibles, d'autres pas. Cette propriété est exploitée par le projet Scrapie free sheep pour sélectionner des troupeaux résistants à la tremblante. Cette double variabilité (souches de prion et résistance de l'hôte) fait de la scrapie un modèle de choix pour l'étude des relations "cause à effet."

Que se passe-t-il, par exemple, si des moutons sont infectés par le prion responsable de l'ESB ? Sera-t-on capable de distinguer les symptômes de ceux de la tremblante classique ? Les animaux infectés pourront-ils à leur tour transmettre la maladie à leurs congénères ? Les moutons génétiquement résistants à la tremblante seront-ils aussi résistants à l'ESB ? C'est à ces questions (aux importantes répercussions économiques) qu'entend répondre le projet BSE in sheep coordonné par Olivier Andreoletti de l'Ecole nationale vétérinaire de Toulouse (France). "Il s'agit d'être prêt à réagir si on détectait un jour un passage de l'agent de l'ESB au mouton. Nos recherches serviront à nourrir une politique scientifique européenne de gestion de ces risques", explique-t-il.

Le problème du passage de la barrière d'espèce constitue, en effet, une épée de Damoclès pour nombre de secteurs agronomiques. Exemple : la pisciculture. "Tous les poissons d'élevage reçoivent une alimentation qui contient entre 40 et 55 % de protéines. Des protéines animales peuvent être présentes, et donc, potentiellement, des protéines prion pathogènes", fait remarquer Theodoros Sklaviadis de l'Université de Thessalonique (GR).

Les poissons d'élevage reçoivent une alimentation qui peut être composée de protéines animales. Risque d'EST? Des recherches sur le prion sont menées à l'Université de Thessalonique (GR).

En 1997, Carla Bolis, chercheuse à l'Université de Milan (IT) avait, de fait, décelé une protéine prion normale dans le cerveau des saumons, alors qu'on croyait que celle-ci ne se trouvait que chez les mammifères. D'où l'importance de cerner ce risque d'EST chez les poissons, comme s'emploie à le faire le programme coordonné par le professeur Sklaviadis. Ces travaux se centrent sur deux axes : rechercher systématiquement dans le génome de la truite, du loup de mer et de la brème, les séquences codant pour la protéine prion afin d'analyser ensuite leurs homologies avec les gènes de mammifères; nourrir ces poissons avec des farines contenant des prions de l'ESB et de la tremblante, pour voir s'il est possible de déclencher ainsi une infection. "Les résultats ne seront pas disponibles avant plusieurs années à cause de la durée d'incubation de la maladie", prévient Theodoros Sklaviadis. La patience est nécessaire, si l'on veut éviter que la pisciculture européenne ne se trouve un jour confrontée à de sérieux problèmes.