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Santé

Qu'est-ce que l'addiction sexuelle ?

ActualitéClassé sous :Sexualité , Addiction , cerveau

Laurent Karila et Amine Benyamina

Professeur d’Addictologie et de Psychiatrie, Membre de l’Unité de Recherche PSYCOMADD, Université Paris-Saclay — et — Professeur de psychiatrie et addictologie, président de la Fédération Française d'Addictologie, AP-HP — The Conversation

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N'étaient jusqu'à présent reconnus comme maladie mentale par l'OMS que les comportements sexuels compulsifs. Bientôt, l'obsession sexuelle, en tant que trouble addictif, rejoindra la classification internationale des maladies. L'addiction sexuelle obéit à des mécanismes assez proches de l'addiction à des substances psychoactives. L'inscription de cette pathologie permettra-t-elle une meilleure prise en charge psychiatrique des personnes qui souffrent au quotidien de cette dépendance sexuelle.

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Nymphomanie, Don Juanisme, comportements sexuels compulsifs et impulsifs, perte de contrôle sexuel, trouble de l'hypersexualité ou encore trouble comportemental sexuel compulsif... La littérature médicale ne manque pas de termes pour qualifier l'addiction sexuelle.

Et pour cause : la sexualité pathologique existe depuis toujours. Jusqu'à présent, elle n'était pourtant pas spécifiée officiellement dans les classifications des maladies. Mais les choses sont en train de changer, puisque l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) va prochainement inclure, dans sa 11e classification internationale des maladies, le diagnostic du « trouble du comportement sexuel compulsif », basé sur des critères identiques à ceux proposés pour identifier une addiction sexuelle.

Alors que les demandes de prise en charge augmentent ces dernières années, la recherche explore ce trouble qui se caractérise par un appétit sexuel hors-norme. La réalité qu'elle met en lumière est complexe. Que sait-on exactement ?

Cliniquement, qu’est-ce que l’addiction sexuelle ?

Les comportements sexuels excessifs toucheraient entre 3 et 6 % de la population générale aux États-Unis, et 2 à 4 % en Nouvelle-Zélande. La prévalence du trouble serait plus élevée chez les adultes jeunes. L'âge moyen de début du trouble serait de 19 ans, avec un sex-ratio de 3 à 5 hommes pour 1 femme (il existe toutefois une sous-représentation féminine dans les données ; plus de 3 % des femmes seraient touchées par l'hypersexualité pathologique). Notons que les activités sexuelles en ligne non pathologiques concerneraient, quant à elles, 90 % des hommes et 51 % des femmes.

L'addiction sexuelle s'inscrit dans un cycle, qui débute par un facteur déclenchant peu spécifique, tel que la réception d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle par exemple. S'ensuivent des préoccupations sexuelles obsédantes, comme l'envie de regarder de la pornographie, un corps nu, un acte sexuel. Les pensées sont parasitées par des images sexuelles, le sujet se livre à des rituels sexuels, des comportements compulsifs en lien avec de multiples activités sexuelles, telles qu'aller sur un site de streaming pornographique, engager des échanges érotiques par messagerie, rechercher des partenaires sexuels dans le monde virtuel ou réel, etc.

Ce dernier point différencie ce trouble des paraphilies (déviances sexuelles caractérisées par l'attirance envers une personne ou un objet inadapté aux pratiques classiques : voyeurisme, pédophilie, frotteurisme...), dans lesquelles l'excitation sexuelle est exclusive.

Le cycle s'achève par une triade comprenant la honte, la culpabilité et le désespoir une fois l'acte sexuel terminé. Il se répète et peut se déclencher n'importe quand.

La dépendance sexuelle génère des sentiments de honte, de culpabilité et peut conduire à la dépression, perturbant également les relations sociales. © nuttapongg, Adobe Stock

Pour qu'un comportement soit qualifié de trouble comportemental sexuel compulsif (selon la classification CIM-11 de l'OMS), il faut retrouver, pendant au moins 6 mois, différents signes :

  • Perte de temps importante en lien avec des comportements sexuels qui interfèrent avec la vie quotidienne. C'est le cas quand regarder de la pornographie devient par exemple une activité centrale ;
  • Avoir de façon répétée des activités sexuelles en réponse à des évènements de vie stressants ;
  • S'engager de façon répétée dans des activités sexuelles en réponse à un état émotionnel dysphorique (intenses sentiments négatifs, tristesse, anxiété, irritabilité...). C'est par exemple le cas lorsque l'activité sexuelle est devenue une stratégie rigide pour réguler son humeur ;
  • Tentatives infructueuses de réduire ou d'arrêter son comportement sexuel ;
  • Perte de contrôle après plusieurs jours d'arrêt ;
  • Poursuite du comportement sexuel malgré les risques physiques et/ou émotionnels et/ou sociaux ;
  • Comportements sexuels fréquents et intenses ;
  • Dysfonctionnement personnel significatif dans différentes dimensions de la vie.

Il existe diverses formes cliniques de cette pathologie, qui peut s'exprimer par des activités comme la masturbation excessive (le nombre de fois par jour dépendant des habitudes masturbatoires de chacun), les activités cybersexuelles, et différents types de comportements sexuels avec des adultes consentants en live ou en virtuel comme le sexe par téléphone, la fréquentation excessive de clubs, de saunas, de salon de massage, et la séduction compulsive.

Facteurs de risque et origine

Avant tout, il est important de souligner un point capital  : ce trouble n'est pas induit par l'usage de substances (cocaïne ou autres) ou de médicaments (antiparkinsoniens par exemple). Il n'est pas non plus le résultat d'un trouble bipolaire (épisode maniaque ou hypomaniaque) ou d'une paraphilie (pédopornographie par exemple).

Dans l'histoire des personnes malades, certains éléments sont fréquemment retrouvés : des antécédents familiaux d'addiction à des substances ou à des comportements, une expérience sexuelle débutée à un âge précoce, des structures familiales séparées, une fréquence et une diversité élevée de comportements sexuels. Les hommes auraient plus d'insatisfaction dans leur vie sexuelle, davantage de problèmes relationnels et consulteraient plus pour des problèmes en lien avec la sexualité. Les femmes seraient moins vulnérables que les hommes.

Sur le plan cérébral, il existe des microanomalies du lobe frontal (induisant une désinhibition comportementale), du lobe temporal (induisant une conduite sexuelle excessive). On constate aussi une atteinte du striatum ventral, la structure impliquée dans le mouvement volontaire, centre de la motivation, qui s'active davantage lorsqu'on mêle activité physique et effort mental ; celle-ci induit une envie irrépressible de sexe (« craving »). Le cingulum antérieur dorsal, qui joue un rôle dans les états affectifs, est aussi touché, ce qui induit une atteinte de la motivation à faire les choses par une altération des affects.

Des anomalies sont aussi constatées au niveau de l'amygdale, ce qui entraîne une atteinte de la mémoire et de l'apprentissage (l'amygdale joue un rôle dans la modulation émotionnelle de la mémoire : cette structure du cerveau est essentielle à notre capacité de ressentir et de percevoir chez les autres certaines émotions, comme la peur et toutes les modifications corporelles qu'elle entraîne). Enfin, le corps calleux, qui assure donc le transfert d'informations entre les deux hémisphères et ainsi leur coordination, présente aussi des anomalies structurelles (or les abus sexuels ont pu être associés à de telles anomalies du corps calleux).

Huit questions sur l'addiction sexuelle auxquelles répond le Dr Karila. © Le PsyLab

Sur le plan physiologique, il existe des anomalies de l'axe du stress, des taux de sérotonine, impliquée dans la régulation des comportements alimentaires et sexuels, le cycle veille-sommeil, la thermorégulation, la douleur, l'anxiété ou le contrôle moteur). Enfin, on constate sur le plan émotionnel et relationnel une baisse de l'affirmation de soi, de l'estime sexuelle, de la satisfaction et du contrôle sexuel, des altérations de l'attachement. Les personnes concernées sont beaucoup plus sujettes à l'anxiété et la dépression.

Un certain nombre d'études sur la génétique et les comportements sexuels ont été menées, mais les résultats sont encore insuffisants pour pouvoir tirer des conclusions en ce qui concerne la question de l'addiction sexuelle.

L'environnement joue également un rôle important, en particulier Internet et les activités sexuelles en ligne.

Le médecin et psychiatre britannique John Bancroft et ses collègues ont évoqué 2 types de comportements sexuels à risque de perte de contrôle : la masturbation et l'utilisation excessive d'Internet à la recherche d'une gratification sexuelle. Un certain nombre d'hommes et de femmes utilisent Internet en ce sens. Outil disponible, anonyme, il permet d'avoir des supports sexuels en ligne rapidement pour les hommes alors que pour les femmes, les interactions cybersexuelles sont aussi indirectes. On constate d'ailleurs une augmentation de la prévalence du trouble addictif depuis l'apparition d'Internet et des nouveaux marchés de l'industrie pour adultes.

Un trouble en augmentation avec l’émergence d’Internet

Soumise aux lois du marché, aux règles du marketing, initialement dominée par tout ce qui avait trait au business des films, l'industrie du sexe est devenue un marché lucratif.

De nos jours, 90 % de la pornographie américaine légale sont tournés dans la vallée de San Fernando en Californie, la « Porn Valley », mais d'autres États américains aussi produisent du contenu sexuel, ainsi que de nombreux pays européens. Les « GAFA du sexe », à savoir Pornhub, Tukif, Xhamster, Xvideos et Xnxx, figurent parmi les sites Internet les plus visités annuellement, les deux derniers étant dans le top 15 mondial. Les tendances et les thématiques varient en fonction des résultats des analyses statistiques, et les produits sont diffusés et vendus par tous les « e-moyens », dont le Darknet.

La liste des supports et produits pornographiques, utilisés isolément ou en association par les personnes atteintes de ce trouble, est longue et variée : revues, K7 VHS, DVD, Blu-Ray, vidéo à la demande, streaming, jeux en ligne, conversations téléphoniques érotiques, love store en ligne, webcams, prostitution en ligne, clubs ou saunas échangistes, salons de massages, sexodrome (formule hôtelière all inclusive pour adultes), utilisation sexuelle des réseaux sociaux, sites ou applications de rencontre...

L'exposition à des milliers de nouvelles images et à de nouvelles expériences sexuelles est aujourd'hui démultipliée à l'infini. Les productions de l'industrie du sexe sont le principal moteur des addictions sexuelles pour les personnes vulnérables, en raison de leur capacité à générer de nouvelles formes de gratification immédiate grâce aux nouvelles technologies.

De nombreuses conséquences et maladies associées

Les conséquences de l'addiction sexuelle sont similaires à celles retrouvées dans les autres types d'addiction. Il existe des risques d'infections sexuellement transmissibles liés à des rapports sexuels non protégés (VIH, chlamydiose, gonococcie, syphilis...), des risques de grossesse non désirée.

Les patients souffrant d'addiction sexuelle peuvent également avoir des co-addictions au tabac, à l'alcool ou à des drogues illicites (par exemple, cocaïne, gamma-butyrolactone ou GBL, nouveaux produits de synthèse...). Le recours au chemsex doit aussi être recherché par le praticien lors de la consultation. Chez les hommes, addictions aux jeux de hasard et d’argent sont particulièrement prévalents.

L'addiction sexuelle est également associée à des pathologies psychiatriques telles que trouble de l'humeur, trouble anxieux, trouble de la personnalité, ou trouble obsessionnel compulsif.

Le Dr William Lowenstein, spécialiste en médecine interne, addictologue et président de SOS Addictions, a participé à la rédaction de cet article.


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