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Les rapaces en France : menaces et protection

Dossier - Les rapaces, des oiseaux fascinants
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Les rapaces impressionnent par leur majesté, comme c'est le cas de l'aigle ou du faucon. Leurs techniques de vol font rêver. Leur vision frôle la perfection. Découvrez ces oiseaux étonnants dans ce dossier.

  
DossiersLes rapaces, des oiseaux fascinants
 

Les populations de grands rapaces n'ont cessé de diminuer en France depuis le XVIIIe siècle. Les causes de ce déclin sont multiples. Voyons quelles menaces pèsent sur ces oiseaux et comment les protéger.

Quelle protection pour les rapaces en France ? Ici, un gypaète barbu. © A. Savin LAL

Les causes du déclin des populations de grands rapaces sont multiples :

  • la chasse avant (et peut-être après) les lois sur la protection des rapaces vers 1960 ;
  • la pose d'appâts empoisonnés pour tuer les ours et les loups, mangés par des rapaces ;
  • la diminution et la modification de l'activité pastorale ;
  • le prélèvement des œufs pour la fauconnerie ;
  • les pesticides et autres produits phytosanitaires ;
  • la circulation automobile, surtout pour les rapaces nocturnes.
Chouette écrasée. © Reproduction et utilisation interdites

De nos jours, les effectifs se sont stabilisés mais ils restent très fragiles.

Mort d'un rapace pris dans des lignes électriques. © Reproduction et utilisation interdites

En Ariège, la nidification du gypaète et du vautour fauve n'a toujours pas été prouvée. La pérennisation de l'activité pastorale en montagne est sans doute l'élément le plus important actuellement pour préserver et maintenir ces populations de grands rapaces. Cependant, il faut aussi préserver le milieu montagnard en évitant de perturber ce dernier par des aménagements et des infrastructures inconsidérés : téléskis, tout-terrains et autres activités mécaniques et bruyantes... pas seulement pour les rapaces d'ailleurs.

Les rapaces sont-ils nuisibles ?

La philosophie simpliste de l'Homme, responsable de gérer la nature et de l'utiliser à son profit nous a valu, entre autres, la classification des êtres vivants en « nuisibles », « indifférents » et « utiles », établie sans connaître les réalités biologiques. Ceci se passe de commentaires, sauf pour dire que, vraiment, cette monstruosité ne fait que trop de mal. Une telle conception ne correspond plus du tout à ce que nous savons de l'équilibre naturel et du rôle des prédateurs.

Le paysan craint pour ses volailles, le berger pour ses moutons, le chasseur pour son gibier. Les déprédations subies par les animaux domestiques sont des cas spéciaux, qu'on peut prévenir avec un peu de discipline, par exemple en rentrant les poules et les moutons le soir et en fermant soigneusement les étables (et les poulaillers, qui, s'ils étaient bien construits, empêcheraient aussi la prédation du renard : ce dernier ne peut pas rentrer dans un local bien fermé !) Quant au gibier, il ne souffre pas vraiment de la prédation et lui a toujours été soumis ; ce serait une erreur de vouloir le soustraire à une sélection.

La menace des chasseurs

Beaucoup de chasseurs (de pêcheurs aussi), qui eux, ont encore moins d'excuses (leur activité n'étant qu'un divertissement : plus personne ne chasse par nécessité en France de nos jours), accusent encore les rapaces (et autres oiseaux) de rogner leur profit. Pourtant, les causes réelles de la diminution du gibier sont davantage liées aux chasseurs eux-mêmes : nombre exagéré, armes perfectionnées, incapacité à se modérer, avidité et mépris des lois ou importation de gibiers mal adaptés. Jusqu'ici, les chasseurs ont été les ennemis les plus acharnés des « nuisibles ». Sans distinguer les espèces et reconnaître leur rôle, on a tué par tous les moyens ce qui portait serres et bec crochu. Battues de destruction, affûts au grand-duc (incroyable mais vrai), abattage des aires et des nichées, appâts empoisonnés... Cela n'a pas été avantageux pour le gibier mais les oiseaux de proie sont menacés de disparaître...

Aux arguments biologiques qui militent en faveur d'une protection totale des rapaces, tempérée seulement par des mesures d'exception prudemment calculées, nous joindrons ceux des naturalistes qui ont encore beaucoup à apprendre : la recherche scientifique s'intéresse de plus en plus à leur vie, à leur signification, à leur sauvegarde comme des éléments indispensables à l'équilibre naturel. En Europe, le nombre d'espèces ne paraît pas avoir changé mais les effectifs ont été si fortement réduits que certaines sont proches de l'extinction : nulle technique ne saurait ressusciter les espèces disparues.

La menace des toxiques chimiques

Une terrible menace silencieuse : les toxiques chimiques. Pour augmenter la production agricole en éliminant les « ennemis » des plantes cultivées, on répand en grandes quantités par aspersion ou par diffusion aérienne, mais aussi par enrobage des semences. Ces poisons, introduits à la base des chaînes d'alimentation, tuent les insectes, sans distinction bien sûr, contaminent les granivores et les insectivores, puis les carnassiers qui les mangent. Chez les prédateurs, l'accumulation des doses prises avec les proies atteint tôt ou tard un niveau dangereux : elle provoque la stérilité, des troubles nerveux, la mort de l'individu mais aussi la fragilisation des coquilles des œufs et la perturbation du développement des embryons.

Les recherches les plus récentes ont établi que cette intoxication était responsable du déclin rapide de plusieurs espèces :

  • l'aigle royal, en Écosse ;
  • la buse, l'épervier, les faucons, en Grande-Bretagne et dans le sud de la Suède ;
  • le balbuzard, dans l'est des États-Unis ;
  • le pygargue à tête blanche, aux États-Unis ;
  • le pygargue européen, en Suède.

D'autres diminutions sont très probablement dues à cette cause dans la plupart des pays.

Les aigles royaux et le DDT

Dans l'ouest de l'Écosse, où l'on traitait les moutons avec des bains de DDT pour les débarrasser des parasites, les aigles royaux absorbaient ce produit avec la laine et la graisse des cadavres ; en conséquence, de 1961 à 1963, seulement 29 % des couples connus ont élevé des jeunes (contre 72 % auparavant).

Les faucons pèlerins menacés

Les faucons pèlerins de Grande-Bretagne sont menacés d'extinction : en 1961, il n'y eut que 19 % des couples visités qui eurent des petits, et ce taux descendit à 13 % en 1962. Des résidus toxiques ont été découverts aussi bien dans les œufs que dans les corps des oiseaux morts. Ajoutons que ces effets peuvent s'étendre bien au-delà des zones traitées, à cause des migrations d'oiseaux contaminés, et ne devenir sensibles que plusieurs années après le début de l'empoisonnement. 1960, ça vous paraît loin... mais cela ne représente que les parents ou grands-parents des rapaces actuellement vivants.

Est-il nécessaire de rappeler qu'on trouvait, à l'époque, du DDT dans le lait maternel des femmes... et qu'on trouvait, en 2005, jusqu'à 40 produits différents dans le sang humain... qu'en est-il du principe de précaution et de la santé publique ?

Pendant ce temps, des souches résistantes se développent chez les insectes ravageurs.... Où mène cette course ? Plusieurs pays ont déjà interdit ou limité l'emploi d'une partie d'entre eux et l'on espère que l'industrie chimique en tirera les conclusions qui s'imposent avant que nature ne meure...

Nourrir la prolifération démesurée de son espèce condamne l'Homme à une lutte désespérée contre les déséquilibres qu'il provoque. Il en sera l'ultime victime. Pensez-y.

Protection des rapaces

Le statut légal des rapaces est en progrès constant : de la destruction encouragée officiellement, on est passé à la protection de quelques espèces, et même de toutes, en certains pays avancés. L'évolution, fondée sur de nombreuses études scientifiques, est tout à fait justifiée par les faits ; elle devrait aboutir à une protection complète partout, mais on n'en est pas encore là. Sans relâche, il faut donc informer le public et réformer les idées reçues ; il importe de réagir contre les articles à sensation de la presse qui déforment et inventent des histoires incroyables, propres à renforcer l'opinion hostile des crédules.

L'étude scientifique est nécessaire et, dans certains cas, la réintroduction peut se faire (voir ci-dessous) avec succès : c'est long et difficile et ça coûte beaucoup plus cher que la préservation de ce qui existe ! L'observation des rapaces par le public est un bon moyen d'apprendre à connaître et aimer ces animaux, donc à les protéger.

Sylvain Henriquet est l’un des artisans de la réintroduction des vautours dans les gorges du Verdon. Sa technique : les élever par groupes de trois en volière pour les relâcher au bout de trois ans. Découvrez en vidéo comment son association repeuple peu à peu la région. © Nature Productions

L'agriculteur, ou le particulier qui possède un jardin, souhaitant profiter des destructions de rongeurs opérés par la crécerelle peut encourager sa nidification en lui offrant des nichoirs artificiels, des caissettes à demi ouvertes sur un côté qui seront suspendues le plus haut possible à l'extérieur des bâtiments isolés ou dans de grands arbres. Dans certaines régions de plaine, on favorise l'affût des buses en disposant dans les champs des perchoirs. Pendant les hivers rigoureux, à enneigement prolongé, on peut aider les rapaces en déposant des déchets de boucherie et des animaux crevés en un lieu écarté et découvert.

Le plus important à l'échelle d'un pays reste l'interdiction totale de chasse et la diminution drastique des pesticides : on n'en sort pas !

Silhouettes de rapaces. © Reproduction et utilisation interdites

Exemple : la réintroduction du gypaète

Méconnu, unique en son genre, le gypaète est un rapace nécrophage qui se distingue par une tête étonnante aux yeux jaunes cerclés de rouge et agrémentée d'une curieuse barbiche. Autre particularité : il casse et mange les os, d'où son surnom de « casseur d'os ». Le gypaète survit en Corse et dans les Pyrénées ; il est en cours de réintroduction dans les Alpes. La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) essaie de tout mettre en œuvre pour sauver cet extraordinaire vautour.

Gypaète dans le zoo La Garenne, en Suisse. Ce zoo participe à la reproduction du rapace en vue de sa réintroduction dans les Alpes. © Reproduction et utilisation interdites

Les derniers rescapés de croyances absurdes

Pendant des siècles, notre « casseur d'os » a fait l'objet d'une haine imbécile qui glorifiait sa destruction. Présenté comme une bête féroce n'hésitant pas à enlever les enfants, persécuté, il a disparu de nombreuses montagnes d'Europe depuis le début de XIXe siècle. L'usage d'appâts empoisonnés, le dénichage et le tir pour alimenter les collections zoologiques en ont fait une espèce fortement menacée.

Carte de répartition du gypaète : en rose, l'ancienne répartition et en jaune, la répartition actuelle. © LPO, reproduction et utilisation interdites

Le gypaète barbu, un vautour toujours en danger

Cette espèce est très fragile. En effet, un couple n'élève avec succès, en moyenne, qu'un poussin tous les trois ans. Un tiers des jeunes atteindra l'âge adulte (7 ans). La vitalité de l'espèce repose sur sa longévité qui peut dépasser 30 ans.

Sédentaire à l'âge adulte, notre « casseur d'os » construit son aire au cœur des falaises, avec des branchages garnis de laine de mouton. Se nourrissant exclusivement de carcasses, il connaît, de nos jours, des difficultés pour s'alimenter.

Aujourd'hui, en Europe, le gypaète barbu survit dans les Pyrénées, en Corse et en Crète et il revit dans les Alpes, depuis 1986. L'effectif européen s'élève environ à 130 couples. La France comptait, au printemps 2001, 37 couples (10 en Corse, 2 dans les Alpes et 25 dans les Pyrénées) qui ont donné naissance à 7 poussins.

Il est le rapace le plus menacé d'Europe et est encore malheureusement victime de l'Homme. Le gypaète barbu est aussi communément appelé :

  • Phêne, dans les Alpes ;
  • Altore, en corse ;
  • Ugatza, en basque ;
  • Trencalos, en catalan ;
  • Cap Arrouy, en bigourdan.

Depuis le début des années 1980, de nombreuses organisations en Europe, comme The Foundation for the Conservation of the Bearded Vulture, ont entrepris de multiples actions pour préserver le gypaète barbu.

Ces actions doivent être intensifiées et pérennisées en France, notamment :

  • En Corse, par la mise en place de points de nourrissage, l'implication des éleveurs (bergers) et des chasseurs pour la formation d'un réseau de collecte de carcasses destinées au nourrissage et par la limitation de l'accès aux sites de nidification.

  • Dans les Alpes, par la poursuite de la réintroduction par le lâcher d'oiseaux nés en captivité, la réduction des causes de mortalité et des dérangements et la sensibilisation des usagers de la montagne ...

  • Dans les Pyrénées, par un meilleur suivi de l'espèce, la préservation de sites vitaux en concertation avec les usagers de la montagne et le soutien alimentaire des gypaètes en période de reproduction.

L'enjeu est double :

  • Consolider la population des gypaètes barbus dans les Pyrénées et en Corse ;
  • Garantir la restauration de sa population dans les Alpes.

Menace sur les rapaces nocturnes : hibou petit-duc et chouette chevêche

La faune européenne compte 14 espèces de rapaces nocturnes. Oiseaux de nuit, les chouettes et les hiboux ont été victimes de superstitions jusqu'à une époque récente. Leur hululement devait porter malheur et on les clouait sur les portes de granges pour conjurer le mauvais sort. C'était vraiment faire fi de la biologie de certaines espèces qui en font des alliés de l'agriculture. Malgré les améliorations des politiques forestière et agricole, la situation de ces rapaces nocturnes est loin de s'améliorer et plusieurs espèces sont menacées de disparition.

Parmi les espèces les plus menacées il faut citer :

  • le hibou petit-duc, dépendant de prairies sèches où vivent ses proies favorites et aussi des vieux arbres pour nicher.
  • La deuxième espèce fortement menacée est la chouette chevêche. Habitante des plaines, c'est une espèce qui niche dans de vieux arbres fruitiers. Or, ces vieux arbres ont fortement diminué et ceux qui restent ne sont pas forcément pourvus d'abris.

Il faut savoir que chouettes et hiboux ne construisent pas de nid ; ils utilisent des cavités naturelles dans les arbres ou les rochers, ou encore de vieux nids de corvidés ou de pics. On peut aussi remplacer cela par des nichoirs, mais cela demande un minimum d'investissement et de temps. Les hiboux grand-duc qui « repiquent un peu », ont beaucoup souffert des pesticides et des lignes à haute tension.

Enfin la chouette de Tengmalm, habitante des lisières de forêts, n'est aujourd'hui pas menacée, mais a bien failli disparaître pour la simple raison qu'on éliminait systématiquement les vieux arbres avec trous de pics.