Des pélagies (Pelagia noctiluca) dans les eaux de Port-Cros. © Sandrine Ruitton

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Méduse : les méduses vont-elles envahir nos côtes ?

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Au cœur de l'été, les esprits s'angoissent. Allons-nous nous faire piquer par les méduses en se baignant sur les plages ? Après les proliférations exceptionnelles de ces dernières années, attribuées sans explication indubitable aux activités humaines, et quelques épisodes au printemps, la question revient dans les médias... mais pas sur les plages, pour l'instant épargnées. Biologiste, grande spécialiste de la question, Delphine Thibault-Botha explique à Futura-Sciences toute la complexité du phénomène.

2009 sera-t-elle une année à méduses ? La question, lancinante, revient désormais chaque année. A la veille d'un jour de grande migration estivale, l'émission Envoyé spécial, sur France 2, le jeudi 23 juillet, a rassemblé 4,1 millions de téléspectateurs, score salué par la presse spécialisée, avec un reportage au titre accrocheur, Alerte aux méduses, et, il est vrai, un autre sujet sur le tourisme nuptial.

Depuis plusieurs années, en effet, les méduses inquiètent, à juste titre. Leur prolifération chronique gêne les pêcheurs mais aussi les baigneurs, parce qu'elles piquent ou parce que, échouées en masse sur les plages, elles en dégradent l'aspect... et l'odeur.

Connues depuis toujours, ces proliférations sont synchronisées avec les périodes de reproduction de multiples espèces de méduses et d'autres cnidaires, animaux gélatineux au cycle de vie compliqué mais bien au point, ainsi que des cousins, les cténaires. Au printemps, ces magnifiques animaux s'adonnent à la reproduction sexuée, produisant des larves, aux destins variés, selon les espèces. Souvent, ces polypes se scindent en plusieurs individus, chacun pouvant donner naissance à un nombre illimité de petites méduses.

Parce qu'elles ne nagent que dans le plan vertical, les méduses sont tributaires des courants. Les proliférations sont donc aussi intimement liées à la courantologie. Qu'ils soient légèrement différents d'une année à l'autre et le troupeau sera ou non drossé vers la côte.

La magnifique Cotylorhiza tuberculata, endémique de la Méditerranée et parfois appelée Œuf au plat. (Cliquer sur l'image pour l'agrandir.) © Sandrine Ruitton

Mais ces épisodes semblent aujourd'hui plus nombreux ou plus longs ou plus intenses. Les activités humaines sont souvent accusées. La surpêche ou d'autres causes réduiraient le nombre des prédateurs des méduses (poissons, tortues...), la pollution favoriserait parfois les méduses au détriment de leurs prédateurs et ces animaux pourraient apprécier le réchauffement climatique.

Coutumière du fait, la Méditerranée a connu une flambée de pélagies en 2007 et en 2008. En 2002 et 2006, au Japon, des proliférations de méduses géantes, des Cyana, se sont transformées en catastrophes pour les pêcheurs locaux. Les côtes écossaises ont connu elles aussi, au printemps dernier, une invasion d'animaux gélatineux. Au mois de mai 2009, une vaste nappe brillante apparemment due à une flaque d'hydrocarbure s'étendait sur plusieurs kilomètres au large de Bastia, semant un émoi compréhensible. Grâce aux observateurs à bord de l'Abeille Flandres, un remorqueur de la Marine nationale immédiatement dépêché sur zone, on s'aperçut que les coupables étaient de modestes vélelles (des anthoméduses, et non des siphonophores comme on l'a cru longtemps), curieux organismes flottant en surface et exhibant une voile rigide grâce à laquelle le vent les pousse dans une direction qui n'est donc plus tout à fait celle du courant.


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« La saison des pélagies est passée »

Alors, les vagues de corps gélatineux qui encombrent les filets de pêche ou font fuir les pêcheurs sont-elles à ranger à côté des catastrophes naturelles dues aux activités humaines ? Et, d'abord, sont-elles vraiment plus nombreuses ? Delphine Thibault-Botha, biologiste océanographe au Centre d'Océanologie de Marseille, dépeint un tableau plus complexe et plus flou que les médias le rapportent habituellement.

Futura-Sciences : A-t-on des chiffres fiables des évolutions des populations de méduses ?

Delphine Thibault-Botha : Non. C'est très difficile. Les animaux gélatineux, comme les méduses, sont plutôt mal connus. Les filets à plancton les abîment et les récolter n'est pas facile. Leur observation visuelle est possible en plongée individuelle ou grâce à des robots sous-marins. Les effectifs sont maintenant mieux connus mais les moyens à la mer ne sont pas suffisants pour suivre les populations. Et puis les animaux gélatineux sont plutôt négligés par la science. Pendant longtemps, au vingtième siècle, l'océanographie biologique s'est beaucoup intéressée aux crustacés. Mais lorsqu'il s'agit de comprendre un écosystème entier, cela ne suffit plus. Lors d'études dans le Pacifique nord, j'ai découvert que la prise en compte des gélatineux est indispensable. Les choses changent avec le tourisme, les méduses se mettent à avoir de l'importance pour l'économie...

FS : Peut-on dire que les proliférations sont plus importantes aujourd'hui ?

Delphine Thibault-Botha : Là encore, il est difficile de donner des chiffres. Ces épisodes sont bien vus lorsqu'ils atteignent la côte mais en pleine mer, on ne les voit pas. On peut dire que des observations vont dans ce sens. A Hawaï, les cycles d'une cuboméduse sont clairement calés sur les lunaisons. Les méduses font leur apparition sur les plages 10 à 12 jours après la pleine Lune et, dans les observations antérieures, la phase de prolifération durait 2 à 3 jours. Aujourd'hui, cette durée est plutôt de 3 à 5 jours.

Quand on observe un pic, il concerne une espèce et il faut bien se garder de généraliser à toutes les espèces, ce que font facilement les journaux. Les conditions favorables aux proliférations changent beaucoup. La Pelagia, par exemple, dont on parle beaucoup parce qu'elle est urticante, n'a pas de phase de reproduction asexuée, comme d'autres. Et il n'y a pas que les méduses. Au milieu des années 1980, c'est un cténaire, Mnemiopsis (venu de la côte est des Etats-Unis dans les ballasts des navires), qui a fait de gros dégâts dans les pêcheries de mer Noire.

De plus, les conditions changent aussi d'une côte à l'autre. Par exemple, on sait qu'un fort Mistral contribue à nous amener des méduses. Une fois l'eau de surface repoussée par le vent, elle a tendance à revenir, et avec elle le plancton et les méduses.

L'étude des méduses est un sport difficile. L'observation visuelle (ici d'une Tima lucullana) est précieuse. © Sandrine Ruitton

FS : Que sait-on des conditions qui favorisent ou non les proliférations ?

Delphine Thibault-Botha : Il nous reste beaucoup à apprendre ! Pour les pélagies, par exemple, Jacqueline Goy a montré que cette méduse connaissait des cycles d'une douzaine d'années après des printemps chauds et secs. Il y a sûrement de nombreux autres facteurs, et qui, comme je l'ai dit, diffèrent selon les espèces.

FS : Que sait-on des effets de l'activité humaine ?

Delphine Thibault-Botha : Pour la surpêche, il y a peu de doute. Le phénomène principal est sans doute la concurrence pour la nourriture. Il ne faut pas oublier non plus la prédation par les méduses elles-mêmes, qui se nourrissent de petits poissons ou de larves, qui peuvent être celles de leurs prédateurs. Mais il y a peu d'espèces commerciales qui sont des prédateurs ou des compétiteurs de méduses. Quant à l'affaiblissement des effectifs de tortues, je ne pense pas qu'il ait un impact important sur les populations de méduses. La pollution peut jouer un rôle. Les cnidaires sont peut-être plus tolérants. Par exemple, on sait que les poissons s'en vont quand le taux d'oxygène baisse. Les méduses, elles restent et sont ainsi plus tranquilles.

FS : 2009 sera-t-elle une année à méduses ?

Delphine Thibault-Botha : On ne sait pas vraiment faire de prédictions. Pour la pélagie, on peut remarquer que la fin de la période de reproduction est passée...

En cas de piqure de méduse, retrouvez nos conseils.

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