La métropolisation et l’urbanisation du monde ont des impacts considérables sur notre Planète bleue. © Ikedaleo, Pixabay, DP
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Le géographe Guillaume Faburel veut « en finir avec les grandes villes »

ActualitéClassé sous :ville , développement durable , Biodiversité

L'année 2020, marquée par une pandémie mondiale et ses confinements à répétition, questionne sur la pertinence des grandes métropoles denses. Le dernier ouvrage du géographe Guillaume Faburel « Pour en finir avec les grandes villes, manifeste pour une société écologique post-urbaine » apporte une réponse claire. Enseignant à Lyon 2, à Sciences Po Lyon ou encore à Paris 1, il appelle, dans cet entretien, à une remise en cause profonde de la prédominance des villes dans l'organisation des sociétés et la définition des modes de vie.

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[EN VIDÉO] Réduire l'impact environnemental des villes grâce à la nature  À l’heure actuelle, les aires urbaines n’occupent que 3 % de la surface terrestre, mais elles émettent près de 72 % des gaz à effet de serre. Alors que les villes se développent toujours plus vite, comment réduire leur impact environnemental et améliorer la qualité de vie des citadins ? Selon le projet européen Urban Green UP, les solutions viennent de la nature. 

En quoi, le modèle de la grande ville ou de la métropole montre ses limites ?

La limite principale des grandes villes est d'ordre écologique car, très logiquement, la surdensité crée de l'artificialité, néfaste à l'écosystème planétaire. La métropolisation et l'urbanisation du monde ont des impacts considérables sur notre maison commune qu'est la Terre, au point que je n'hésite pas à les assimiler à une forme d'écocide. De plus, et cela est connu depuis longtemps, les grandes villes génèrent des problèmes sociaux délétères. Elles évincent les plus faibles, excluent les plus précaires ou encore assignent les classes populaires au béton armé.Quels impacts ont les grandes villes sur nous ?

Il existe aujourd'hui plus de 600 villes où la population dépasse le million d'habitants. Le processus d'urbanisation planétaire s'est accéléré ces 30 dernières années et il devrait y avoir 45 métropoles de plus de 10 millions d'habitants d'ici 2030 ! Or, vivre en ville encastre en nous des manières d'être et des modes de vie anti-écologiques. Depuis un demi-siècle, la grande ville écrit un récit commun qui nous a déliés du vivant, raison pour laquelle le ralentissement ou la relocalisation apparaissent de plus en plus réclamés, et pas seulement depuis la pandémie. D'un point de vue écologique et anthropologique, il faut maintenant démanteler les grandes concentrations urbaines.

Quartier commerçant à Tokyo, Honshu, Japon (35°42' N - 139°46' E). © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés

Et, d'un point de vue politique, avec quelques centaines de milliers d'habitants, l'individu se retrouve dépossédé d'un pouvoir direct d'action. Le politique devient alors gestionnaire de l'existant, ou mène des actions cosmétiques. La vie en ville reste, par effet de densité, dépendante et contrainte par une somme considérable de dispositifs techniques et urbanistiques, tout ceci pour satisfaire des besoins vitaux tels que manger, s'aérer et même, en ces temps troublés, respirer. La grandeur urbaine est donc aussi pour ne pas dire d'abord un problème démocratique, celui d'une dépossession, ce qui explique pour moi en retour ses impasses écologiques et sociales. On voit d'ailleurs bien avec la pandémie les problèmes politiques posés par la trop grande densité. L'imaginaire politique s'est de ce fait borné à la régulation autoritaire du confinement et du couvre-feu.

Est-ce vraiment plus néfaste écologiquement de vivre dans une grande ville plutôt qu’en milieu rural ? La question fait débat et certaines études, dont celles de l’ADEME, tendent à montrer que grâce à la concentration d’activités un citadin rejette moins de gaz à effet de serre qu’un rural qui doit utiliser plus souvent sa voiture, qu’en dites-vous ?

D'un côté, c'est vrai. Mais, d'un autre, dans les grandes villes, on observe aussi des surconsommations énergétiques des logements de 30 à 40 % plus importantes du fait de l'ancienneté du bâti. Bref, il existe des arguments pour et contre, et les bilans carbone sont à ce jour très proches entre un urbain et un rural. Il est vrai que l'urbanisation a déjà étendu son emprise aux campagnes, devenues au XXe siècle simultanément et majoritairement « grenier à blé » des villes et lieux de villégiature des urbains surmenés. Écologiquement, aller vivre à la campagne en SUV, y vouloir la 5G, une surface habitable surdimensionnée à moindre prix et avec piscine chauffée, n'a aucun intérêt.

Vue aérienne de Chicago, Illinois. © 12019/12059, Pixabay, DP

Il faut donc voir la question sous un angle différent. Quels espaces offriraient encore ce jour la possibilité de décoloniser rapidement nos imaginaires croissancistes en désurbanisant nos modes de vie urbains et ruraux ? C'est là où certaines campagnes possèdent encore des vertus, d'abord en termes d'écologie existentielle, relationnelle et spirituelle. Regarder uniquement les taux d'émission et le bilan carbone ne répond pas à l'envergure des enjeux. En habitant dans les campagnes cela peut aussi rapidement enclencher autre chose, en respirant l'air un peu plus pur, en foulant la terre nue, en caressant les fougères ou en aérant notre esprit. Et ce, même si on peut, un temps, être consommateur d'énergie fossile du fait de la dépendance automobile. Il nous faut maintenant parier sur le déclic d'un désir de ré-attachement au vivant, sans appendices techniques et trop de dépendances économiques, afin d'amorcer un changement vertueux dans les modes de vie. Nous n'avons plus le choix. Or, les grandes villes, par l'artificialité qui est la leur, ne permettront jamais cela, à moins de croire aux concepts marketing de « ville forêt » ou d'« oasis de fraîcheur », à la cosmétique des toitures végétalisées et des fermes urbaines.

Quel regard portez-vous sur les répercussions de la crise sanitaire qui se traduit par une désaffection relative des villes au profit des périphéries ou de la campagne ?

Cette pandémie a suscité une prise de conscience des méfaits du surpeuplement et de ce que sont les besoins vitaux comme s'aérer. Or, promiscuité et artificialité dans les grandes villes empêchent de répondre à ces besoins. L'exode urbain a déjà commencé depuis quelques années et s'est amplifié. La pandémie a été un des révélateurs de la crise écologique que nous vivons, dans laquelle les grandes villes jouent un rôle prépondérant.

55 % de la population vit en ville dans le monde, ce chiffre est de près de 80 % pour la France. Freiner la concentration de population et l’urbanisation croissante au niveau mondial, est-ce possible ? Quelles alternatives aux villes ?

Bien sûr que c'est possible car quand on pense ville on a en tête l'image des grandes villes-monde comme New York, Paris, Tokyo, Londres, Shanghai... qui concentrent les pouvoirs économiques et politiques. Or, avec leurs déclinaisons en 120 grandes métropoles, elles ne pèsent que 12 % de la population mondiale, mais 20 % des émissions de gaz à effet de serre et surtout 48 % du PIB global. Elles ne résument pas l'urbain, loin s'en faut. D'ailleurs, chaque pays a sa définition d'une ville. En France, c'est plus de 2.000 habitants, contre 200 au Danemark ou plus de 50.000 au Japon.

Ville côtière du Danemark. © PhotoDrishi, Pixabay, DP

Il y a donc un décalage entre l'imaginaire dominant, celui de la grande ville, avec tous les phares techniques et culturels, et la réalité de l'urbain ce jour. Par exemple, l'habitat informel en Afrique ou en Amérique latine réunit des centaines de millions de personnes, qui entrent dans le décompte. De même que, dans un tout autre registre, en France par exemple, les 2.000 bourgs-centres et petites villes de proximité représentent plus de 20 % de la population. On est donc loin des images des grandes villes du monde avec leurs tours grandissantes qui caressent les cieux, les centres commerciaux rutilants, les infrastructures gigantesques et l'opulence affichée. L'imaginaire de la grandeur a conquis une grande partie des esprits, et c'est un problème.

En fait, dans la diversité des tailles et des morphologies des espaces urbains subsistent partout des possibilités. Si dans certains endroits la taille limite des villes a été franchie, elle ne l'est pas encore ailleurs ; il est donc encore possible d'inverser la tendance pour ne pas dépasser une telle limite. Pour ceux qui croient dans les institutions, cela s'appelle l'aménagement du territoire, qui pourrait, avec une véritable volonté écologique, promouvoir une autre occupation de l'espace, au profit des petites villes et des villes moyennes, des hameaux, villages et bourgs, et ainsi dégonfler les métropoles ! Les leviers existent, à condition d'avoir un peu de volonté.

Que pensez-vous des propositions de la Convention citoyenne, dont une partie (lutte contre l’étalement urbain et l’artificialisation des sols, zones faible-émission, reconversion et rénovation thermique des bâtiments) portent sur l’organisation des villes ?

J'en pense a priori du bien, tout en étant une nouvelle fois très étonné face à l'impensé sur la responsabilité des grandes concentrations urbaines dans ce que la Convention cherche pourtant à modifier. Il s'avère que, et cela se montre vrai au-delà de la Convention citoyenne, le rôle global des grandes villes dans la crise écologique n'est jamais vraiment questionné.

Il n’est juste pas possible de repenser notre rapport au vivant sans remiser les déterminants économiques de la bétonisation de nos existences

L'étalement urbain par exemple est, comme la densification des cœurs d'agglomération, la conséquence directe de l'attractivité vantée par les autorités urbaines et métropolitaines sur les 30 à 40 dernières années. Avec bien sûr quelques envies de croissance des communes limitrophes. En fait, si le but est de désartificialiser, il n'y a  pas de solution sans véritable remise en cause de cette attractivité, donc dégonflement métropolitain. Il n'est juste pas possible de repenser notre rapport au vivant sans remiser les déterminants économiques de la bétonisation de nos existences. La Convention me semble orpheline de ces réflexions.

Enfin, l'idée de réutiliser les bâtiments, logements et commerces vacants est très bonne, mais plus de 60 % d'entre eux se situent dans les périphéries dépeuplées en raison de l'attractivité métropolitaine promue depuis un demi-siècle

Il en va de même des mobilités douces en centre-ville. Sans relocaliser les emplois et plus encore revoir notre rapport au travail, cela va certes améliorer la santé et l'air de certains groupes sociaux, mais pas d'autres. Enfin, l'idée de réutiliser les bâtiments, logements et commerces vacants est très bonne, mais plus de 60 % d'entre eux se situent dans les périphéries dépeuplées en raison de l'attractivité métropolitaine promue depuis un demi-siècle. Il conviendrait donc bien de penser un rééquilibrage généralisé et ainsi un repeuplement, mais sous condition d'autres manières de vivre.

Auriez-vous un conseil pour les personnes tentées d’en finir avec la vie urbaine dans les grandes villes ?

La seule solution est, selon moi, de partir, à condition d'avoir commencé à hiérarchiser différemment ses besoins et les moyens d'y répondre, de manière plus autonome. Or, ça ne se fait pas d'un claquement de doigts. Mais, quel que soit le projet, il faut être vigilant et clairvoyant en s'interrogeant sur les conditions du départ et le sens que chacun désire remettre dans sa vie qu'il se prépare, à moins de venir gonfler les zones résidentielles. Si ce désir et ces aspirations sont en nous, c'est qu'il y reste quelque chose de vivant. C'est la raison pour laquelle des États généraux de la société écologique post-urbaine seront lancés fin mai, avec une quarantaine d'organisations intéressées à cette question.

Propos recueillis par Julien Leprovost.

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