Mine à ciel ouvert. © Free-photos, Pixabay, DP
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« La guerre des métaux rares a déjà commencé. » Interview de Guillaume Pitron

ActualitéClassé sous :Environnement , Pollution , Eco-consommation

La transition énergétique est-elle plus problématique qu'on aimerait le croire ? C'est en tout cas la thèse de Guillaume Pitron, le journaliste et réalisateur spécialisé sur la question des matières premières. En 2018, il publie La guerre des métaux rares, un livre d'enquête dans lequel il dénonce la face cachée de la transition énergétique. Il se penche sur la question des métaux rares, métaux aux propriétés extraordinaires utilisés dans les technologies vertes, convoités par les grandes puissances et dont les processus d'extraction sont particulièrement polluants.

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Début 2021, Guillaume Pitron met en scène avec Séverine de la Croix son ouvrage sous forme de bande dessinée, Prométhium, à travers les dessins de Jérôme Lavoine. Œuvre de fiction, Prométhium se déroule en 2043, la transition verte s'est réalisée et pourtant la vie n'est pas toute rose : épuisement des ressources, conflits autour des derniers gisements... Plus qu'un scénario imaginaire, Guillaume Pitron parle d'une réelle anticipation, mettant en garde contre les potentielles dérives de la transition énergétique et le paradoxe écologique de la course aux métaux rares.

Dans « Prométhium », vous dépeignez un monde où la transition verte a eu lieu, et le scénario est particulièrement inquiétant. À quel point les éléments de fiction font écho à la réalité d’aujourd’hui ?

Nous envisagions d'abord de réaliser une BD documentaire, fidèle à ce que je décris dans La guerre des métaux rares puis nous nous sommes lancés dans la science-fiction pour pouvoir se projeter et alerter : si on ne change rien à nos modes de pensée et à la façon dont on envisage la transition énergétique, on aboutira à ce monde-là. On est en fait plus proche de l'anticipation que de l'imagination. Le lecteur est secoué par un scénario rude et des dessins bruts qui le mettent face aux conséquences plausibles de nos choix actuels.

La BD se projette dans un monde imaginaire, mais toutes les séquences sont fondées sur des problématiques actuelles. Il y a par exemple dans le livre une scène où un Diaguita s'immole par le feu dans le quartier des affaires de Shanghai pour protester contre la destruction d'un glacier. La scène est fictionnelle, mais le problème de fond existe réellement : les Diaguitas, communautés indigènes d'Amérique latine, se sont battues pendant des années pour que l'entreprise Barrick Gold n'extrait pas de métaux sous les glaciers proches de leur lieu de vie. On part de la réalité pour extrapoler un futur proche qui soit crédible, même si on espère qu'il ne se réalisera pas. Il y aura peut-être une suite à l'ouvrage, comme on peut espérer qu'il y ait une suite dans la réalité, avec par exemple des substituts aux métaux rares pour pouvoir s'en passer et obtenir un gain écologique net.

Il ne faut pas exclure un scénario de conflit localisé autour de l’accès à certains gisements, mais il ne faut pas non plus tomber dans le catastrophisme

La « guerre des métaux rares » est-elle donc déjà lancée ?

La guerre a déjà commencé, évidemment. Pas au sens militaire du terme, mais c'est une guerre économique où la Chine a sécurisé l'essentiel des métaux. Son leadership lui permet de développer les technologies d'avenir, au détriment des pays clients comme les Occidentaux, qui ne peuvent pas construire leur propre technologie faute de matières premières.

Après, je ne sais pas si cette guerre économique peut devenir une guerre militaire. Après tout, le XXe siècle regorge d'exemples. On s'est fait la guerre pour le pétrole, alors qu'on n'aurait jamais imaginé cela au début du siècle. Or les spécialistes parlent des métaux rares comme le « next oil », le pétrole du XXIe siècle. On est dans un scénario, 100 ans plus tard, où l'histoire se répète avec d'autres matières premières. À mesure que nos besoins vont croître et que ces matières vont devenir de plus en plus stratégiques, il va falloir sécuriser les approvisionnements les plus importants. Il ne faut pas exclure un scénario de conflit localisé autour de l'accès à certains gisements, mais il ne faut pas non plus tomber dans le catastrophisme car rien aujourd'hui ne vient vraiment étayer cette hypothèse.

 Lutécium sublimé et sous une modification dendritique pur à 99,995 % placé à côté d'un cube d'un centimètre d'arête de lutécium (99,9 %) refondu à l'arc. © Alchemist-hp, wikimedia commons, CC 3.0

Vous affirmez que les métaux rares ne sont pas une ressource propre d’un point de vue écologique. Pourquoi ?

Un métal rare n'est ni propre, ni sale en soi. Ce sont ses conditions d'extraction qui peuvent être plus ou moins sales. Il y a des métaux rares partout sur Terre, ils sont en fait dits « rares » car ils sont très dilués dans l'écorce terrestre. Le processus d'extraction est ainsi extrêmement lourd et le raffinage très complexe. À titre de comparaison, pour extraire 20 kilogrammes de fer, on extrait en moyenne 20 fois plus de roche. Mais pour les métaux rares, il faut des centaines voire des milliers de tonnes pour extraire un kilo. Cela peut aller jusqu'à 1.250 tonnes de roche pour extraire un kilo de lutécium. C'est beaucoup plus compliqué d'aboutir à un kilo de métal rare qu'à un kilo de fer.

Je crois à la mine responsable, c’est-à-dire une mine intelligente où l’on emploie davantage de robots, où le travail humain est mieux considéré et les conditions sanitaires respectées

Est-il concrètement possible de rendre l’extraction des métaux rares plus propre ?

On peut espérer faire plus propre, mais une mine complètement propre n'existe pas. On peut rendre l'extraction moins sale en s'appuyant sur certains procédés techniques ou des réglementations. Par exemple, en retraitant les eaux usées ou en imposant des conditions plus respectueuses de l'homme et de l'environnement. Seulement, ces métaux sont très souvent extraits dans des pays en voie de développement avec des réglementations inabouties ou peu respectées. En revanche, je crois à la mine responsable, c'est-à-dire une mine intelligente où l'on emploie davantage de robots, où le travail humain est mieux considéré et les conditions sanitaires respectées. Une mine dont les richesses profiteraient aussi aux populations locales, qu'on rebouche quand elle a été exploitée et sur laquelle on reboise.

Et le recyclage ? À quel point joue-t-il un rôle ?

Le recyclage est important car ce qui est recyclé n'est plus à extraire, tout simplement. Mais c'est très compliqué de recycler les métaux rares. Par exemple, dans les alliages des téléphones, ils sont mélangés à d'autres métaux, c'est difficile de les séparer. D'autant plus que le processus est très coûteux, donc même si on peut le faire, on va privilégier la recherche de nouveaux métaux directement à la mine.

Et surtout, il ne faut pas voir le recyclage comme une solution miracle. En effet, nos besoins en métaux rares augmentent tous les ans, donc même si on recyclait 100 % des métaux qu'on utilise, le différentiel devrait toujours être cherché à la mine. Si on recycle 100 % de 10 tonnes de métaux consommés, dans quelques années la consommation sera passée à 15 tonnes, donc il y aura un différentiel de 5 tonnes à aller chercher. On ne se passera jamais de la mine. Le recyclage peut permettre de moins aller creuser, mais ne rendra jamais la mine obsolète.

À défaut, est-ce possible d’apprendre à se passer de la high-tech et des métaux rares ?

Dans l'absolu, il faudrait pouvoir consommer moins de technologie, ou mieux les consommer. Mais, on vit dans un monde drogué à la technologie. On est poussé à toujours plus de consommation. La dynamique de déconsommation est suivie par un nombre restreint de personnes, c'est seulement une infime partie de la population mondiale qui est prête à ce sacrifice-là.

Mine de saphirs à ciel ouvert à Ilakaka, ouest de Ihosy, province de Fianarantsoa, Madagascar ( 22°42'13.21"S - 45°13'13.77"E). © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés
On ne peut pas s’arrêter de consommer [...] mais on peut espérer consommer autant avec un impact matériel moindre

On peut en revanche faire de l’économie circulaire, c'est-à-dire conserver ou améliorer notre niveau de vie tout en ayant un impact moindre. C'est l'idée de produire moins pour gagner plus, d'optimiser la matière avec des procédés plus intelligents. On ne peut pas s'arrêter de consommer, parce que ça personne ne le veut, mais on peut espérer consommer autant avec un impact matériel moindre, en développant la recherche et la technologie.

Au moment où l’Union européenne et les États-Unis parlent de réindustrialisation et de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, la question des métaux rares est-elle assez prise en considération dans la question des approvisionnements ?

Ces sujets commencent à monter, car les Occidentaux prennent conscience qu'ils sont dépendants de la Chine pour ces approvisionnements stratégiques y compris celles qui servent notre technologie militaire. L'Europe et les États-Unis parlent d'ailleurs de matières premières critiques, en référence aux risques de pénurie étant donné que les métaux sont concentrés dans une poignée de pays.

Le sujet commence à être posé au niveau de la Commission européenne, qui a communiqué en mai 2021 sur la nécessité de sécuriser ses approvisionnements de terres rares, une classe spécifique des métaux rares. Joe Biden a aussi demandé une revue complète des chaînes d'approvisionnement de terres rares durant ses 100 premiers jours de mandats.

Seulement, c'est compliqué de devenir indépendant de la Chine. Il faut aller chercher ces ressources ailleurs, créer de nouveaux partenariats avec des pays miniers, voire les extraire chez nous. Mais après l'extraction, il y a toujours la question du raffinage. C'est toute une filière industrielle à reconstituer dans son intégralité. Les Américains ont rouvert une mine de terres rares en Californie mais sans raffinerie, et envoient donc la roche en Chine pour le raffinage. Donc parler de relocalisation et réindustrialisation, ça peut être sensé, seulement si on identifie pour quelles matières stratégiques. Car si on mise sur une réindustrialisation où on maîtrise seulement l'amont de la chaîne et pas l'aval, on n'est pas indépendant.

Qu’est-ce qui rend la question difficile à aborder en France ? Un manque de connaissance et de culture de l’opinion ? Un désintérêt pour les enjeux industriels et écologiques ?

On est un pays désindustrialisé, avec une moindre culture industrielle aujourd’hui qu’il y a 50 ans. […] On a gagné du pouvoir d’achat et on a perdu du savoir d’achat

C'est un peu de tout ça. On est un pays désindustrialisé, avec une moindre culture industrielle aujourd'hui qu'il y a 50 ans. Le pays n'a plus de mines et donc plus de culture minière. Aujourd'hui, on peut acheter des plats tous faits et se les faire livrer, on connaît mal le lien entre le produit de base et le produit transformé. On a gagné du pouvoir d'achat et on a perdu du savoir d'achat. On s'intéresse tout de même assez naturellement en France aux questions agricoles, parce qu'on reste un pays agricole, mais la question des métaux nous est complètement passée par-dessus la tête. Comme la Chine fournit la matière à moindre coût, sans qu'on se soucie du processus d'extraction, on a juste oublié et effacé le problème.

Propos recueillis par Louise Thiers

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