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Louis XVI : un roi réformateur incompris

Dossier - De François Ier à Louis XVI, le fonctionnement de la monarchie absolue en France
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De l’émergence du monarque absolu au XVIe siècle, jusqu’à la crise de l’État monarchique à la fin du XVIIIe siècle, voici un voyage de trois siècles dans les rouages de la monarchie française, à la rencontre des rois qui ont gouverné la France.

  
DossiersDe François Ier à Louis XVI, le fonctionnement de la monarchie absolue en France
 

L'avènement de Louis XVI, en mai 1774, est perçu avec optimisme par ses contemporains qui attendent des réformes de grande ampleur de la part du jeune roi (né en 1754), tant en matière politique qu'économique. On peut considérer les premières années de son règne comme une période politique intense, une tentative de « modernisation par le haut ». L'ancienne équipe ministérielle de Louis XV est écartée et les parlements sont rétablis dans leurs fonctions.

Portrait de Louis-Auguste de France, duc de Berry, Dauphin, futur Louis XVI, en 1769 par Louis-Michel Van Loo. Château de Versailles. © RMN-Grand Palais, Daniel Arnaudet

Un jeune roi réformateur

Louis XVI est un érudit dépourvu de formation politique puisque son grand-père Louis XV qui l'a désigné comme Dauphin en 1765, ne l'a jamais admis au Conseil. Le roi envisage son règne sous le signe de l'absolutisme : ce qui signifie absence de principal ministre et totale implication dans les affaires de l'État. Depuis Louis XV existent des comités ministériels qui préparent les séances du Conseil ; Louis XVI les maintient mais préfère le travail en tête-à-tête avec un ministre.

Le roi va faire appel à deux ministres réformateurs : Jacques Turgot (1727- 1781) puis Jacques Necker (1732-1804). En août 1774, Turgot est nommé Contrôleur général des Finances : adepte du libéralisme économique, il envisage un ensemble de réformes liant politique, économie et finances car, pour lui, ses trois principes sont interdépendants. Il résume ainsi son programme : « point de banqueroute, point d'augmentation des impôts, point d'emprunts ». En voici les principales étapes :

  • septembre 1774 : rétablissement de la libre circulation des céréales dans le royaume ;
  • janvier 1775 à janvier 1776 : réduction des taxes qui frappent les marchandises à l'entrée de Paris, suppression de la corvée royale, modernisation du service des postes ;
  • janvier 1776 : suppression des corporations sur le principe de la liberté de travail.

Grands projets de Turgot qui n'auront pas vu le jour :

  • réorganisation du système d'imposition : création d'un impôt unique frappant tous les propriétaires, noblesse et clergé compris ;
  • création de municipalités (assemblées consultatives de propriétaires) chargées d'émettre des vœux dont le roi peut s'inspirer dans les domaines administratif et économique.

Turgot ne dispose pas du temps nécessaire à la mise en place de cet ambitieux programme puisqu'il est congédié en mai 1776. Auparavant, chacun de ses projets subit une opposition du Parlement, du clergé, de la noblesse ou des compagnies financières.

Portrait de Jacques Turgot par Antoine Graincourt en 1782. Château de Versailles. © RMN-Grand Palais, Daniel Arnaudet

Le compte rendu de Necker

Entre 1777 et 1781, Louis XVI confie les finances du royaume à Jacques Necker qui se lance dans un travail de renforcement administratif, afin de mieux contrôler le budget de l'État. Il engage également une réforme de l'impôt qu'il souhaite plus égalitaire : il crée des assemblées provinciales chargées de répartir et collecter les impôts, permettant ainsi une concertation entre le pouvoir et les administrés.

En 1781, Necker publie un « Compte rendu au roi », véritable état des lieux des finances royales. L'évènement est exceptionnel car la comptabilité de l'État ne fait jamais l'objet d'une diffusion grand public. Necker en appelle à l'opinion politique pour légitimer son action et « faire des affaires de l'État, une chose commune ». Plus de 100.000 exemplaires du « Compte rendu au roi » sont lus dans tous les villages de France. On imagine la colère de l'aristocratie voyant le montant de ses pensions royales publiées ; plusieurs ministres réclament le renvoi de Necker qui préfère démissionner en mai 1781.

Édition originale du « Compte rendu au roi » par Jacques Necker en 1781. © Lombards library, Wikimedia Commons, domaine public

La politique étrangère, domaine favori de Louis XVI

Louis XVI a sans doute manqué d'un conseiller capable de lui apprendre à gouverner mais la politique étrangère reste certainement son domaine de prédilection. C'est un roi géographe qui a une vision planétaire des rapports entre États mais qui néglige peut-être les enjeux de la diplomatie européenne. Depuis le début de son règne en mai 1774, le système des alliances n'a pas évolué puisque l'on a le bloc France-Autriche (alliés à l'Espagne, la Suède et l'empire ottoman) contre Prusse-Angleterre (alliées à la Russie). Louis XVI nomme le comte de Vergennes, secrétaire d'État aux affaires étrangères en 1774 : considéré comme un grand serviteur de la monarchie, il va permettre à la France de retrouver sa place de grande puissance européenne (prestige mis à mal après la guerre de Sept Ans, terminée en 1763).

  • La guerre d'Amérique

L'alliance franco-américaine est une des résolutions essentielles du règne de Louis XVI : il ne voit pas le soutien aux insurgés comme une guerre pour de nouvelles idées mais comme une revanche à prendre sur l'Angleterre. Le 4 juillet 1776, les représentants du Congrès américain votent la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique et constituent une armée de volontaires qui ne pourra pas tenir longtemps face à l'excellente armée de métier britannique. En février 1778, Louis XVI et Vergennes signent un traité d'alliance avec Benjamin Franklin (ambassadeur en France) et les « Provinces-Unies de l'Amérique ». Benjamin Franklin convainc Vergennes de donner un véritable appui financier, maritime et terrestre à l'armée américaine, qui permet la victoire définitive de l'alliance franco-américaine, entre 1781 et 1783. En septembre 1783 est signé le traité de Versailles entre France et Angleterre. L'opinion publique française s'est enthousiasmée pour ce conflit qui symbolise la lutte pour la liberté et l'indépendance, selon l'esprit des Lumières.

Le blocage de l’État royal

La popularité de Louis XVI est à son apogée, la France victorieuse de l'Angleterre s'impose comme puissance majeure à l'échelle mondiale. La conjoncture économique paraît favorable : moissons excellentes, forte reprise des échanges commerciaux. En 1786, les rentrées fiscales indirectes sont deux fois plus importantes qu'en 1756. Cette hausse traduit la croissance de la consommation des ménages, de la production et des échanges.

La politique économique et monétaire constitue un axe important de l'action du nouveau Contrôleur général des Finances Calonne (depuis novembre 1783), promoteur du développement capitaliste sous toutes ses formes. Les banques d'affaires privées apparaissent à Paris dans les années 1780 et la capitale devient une place boursière d'envergure européenne.

Charles-Alexandre de Calonne par Louise-Elisabeth Vigée Le Brun, en 1784. Collection royale de la Couronne d'Angleterre, Londres. © Royal Collection Trust, Wikimedia Commons, domaine public
  • La crise financière

Elle tire son origine de l'énorme dette issue de la guerre d'Amérique et des dettes de la guerre de Sept Ans pas encore acquittées. Les intérêts de la dette représentent plus de la moitié des dépenses annuelles de l'État. Calonne ne veut pas augmenter les impôts car il estime que les Français ont atteint les limites du supportable. En août 1786, Calonne présente au roi son « Plan d'amélioration des finances » : il propose une subvention nationale sur tous les revenus fonciers (noblesse et clergé compris), une « égalité proportionnelle dans la répartition de l'impôt, sans exception ni exemption quelconque ».

La subvention territoriale sera déterminée par des assemblées provinciales, supervisées par une assemblée de grands notables du royaume, très majoritairement hostiles aux réformes projetées. La première réunion a lieu en février 1787 : les députés feignent de découvrir l'ampleur du déficit et exigent des comptes. Louis XVI approuve tous les plans soumis à l'Assemblée des notables : en plus de la subvention territoriale, Calonne a ajouté l'institution d'une banque d'État, la suppression des douanes intérieures, la création d'un gouvernement autour d'un premier ministre. Le principe de la subvention territoriale est rejeté, considéré comme une atteinte aux privilèges des nobles et du clergé. En avril 1787, Calonne fait publier son projet de réformes, en le présentant comme un appel au peuple. Il est remercié par le roi et remplacé par Loménie de Brienne, président de l'Assemblée des notables.

Louis XVI en costume de sacre par Antoine Callet en 1779, Château de Versailles. © RMN-Grand Palais (Château de Versailles), Gérard Blot
  • La crise politique

Loménie de Brienne fait enregistrer par le Parlement, les décrets sur le libre-échange mais les parlementaires s'opposent à l'impôt foncier général. Louis XVI l'impose par lit de justice, le Parlement réplique par une grève. Loménie de Brienne propose l'abandon de la subvention territoriale contre l'émission de nouveaux emprunts et l'engagement de réunir les États Généraux. Il finit par démissionner en août 1788, déclarant que seule une assemblée de représentants de la nation peut imposer des réformes aux privilégiés et aux parlements. La lettre de convocation des États Généraux signée par Louis XVI, le 8 août 1788, leur demande de « surmonter toutes les difficultés en matière de finances, d'administration et de gouvernement ». Les trois ordres se réunissent à Versailles le 5 mai 1789 : le 17 juin, les députés du tiers-état accaparent le pouvoir souverain en se proclamant Assemblée Nationale. On peut considérer que ce décret constitue à lui seul une véritable révolution.

Séance inaugurale des États Généraux du 5 mai 1789 à Versailles (présence du roi Louis XVI et de la reine), peint par Auguste Couder en 1839, tableau commandé par le roi Louis-Philippe en 1836. Château de Versailles. © RMN (Château de Versailles), Gérard Blot

Épilogue

L'ambitieux plan de réformes qui nécessitait une transformation en profondeur des mentalités, aurait peut-être sauvé la monarchie s'il avait été vraiment soutenu par le roi. Il est suggéré à un monarque encore populaire mais prisonnier du modèle absolutiste de droit divin : Louis XVI espérait réformer l'État avec la collaboration d'une aristocratie qui a songé uniquement à la défense de ses privilèges.

Le 23 juin 1789, Louis XVI exige que les trois ordres soient maintenus et rappelle aux députés qu'aucune décision ne peut avoir force de loi sans l'approbation du roi. Le 25 juin, Louis XVI demande aux députés de la noblesse et du clergé de se joindre à ceux du tiers-état, pour former une seule assemblée : cette démarche royale signifie la reconnaissance par le souverain de la nouvelle Assemblée Nationale. Elle signifie également le début de la fin pour l'Ancien Régime : le principe de souveraineté nationale affronte le principe de l'absolutisme monarchique. Le rapport de forces qui s'installe en juin 1789, conduit à l'abolition de la monarchie absolue, le 21 septembre 1792.