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Louis XV : l'État royal face à la montée des oppositions

Dossier - De François Ier à Louis XVI, le fonctionnement de la monarchie absolue en France
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De l’émergence du monarque absolu au XVIe siècle, jusqu’à la crise de l’État monarchique à la fin du XVIIIe siècle, voici un voyage de trois siècles dans les rouages de la monarchie française, à la rencontre des rois qui ont gouverné la France.

  
DossiersDe François Ier à Louis XVI, le fonctionnement de la monarchie absolue en France
 

Le 16 juin 1726, Louis XV décrète devant son Conseil qu'il entend gouverner par lui-même et décide de supprimer le titre de principal ministre. En fait, le roi âgé de seize ans, estime qu'il n'est pas assez expérimenté pour gérer seul les affaires du royaume. Il va accorder un rôle fondamental au cardinal de Fleury, au sein de son gouvernement : son nom reste associé à une période de prospérité économique qui offre à la France un rayonnement international.

Essai d'écu en or de Louis XV « au bandeau », 1740, d'après le modèle du sculpteur Edme Bouchardon. © cgb.fr, Wikimedia Commons, domaine public

Le premier travail du nouveau « ministre » est d'achever et de promulguer la réforme monétaire : en juin 1726, un Arrêt du Conseil du roi fixe les valeurs nominales du louis d'or et de l'écu d'argent, qui ne varieront plus jusqu'en 1789. La monnaie stabilisée redonne confiance à la finance et au commerce.

L’ère de Fleury et Louis XV le Bien-Aimé

Louis XV décide également de réformer le système de perception des impôts, en instaurant la Ferme générale en août 1726 : les fermiers généraux avancent annuellement le montant global des impôts au Trésor royal, lui procurant ainsi des ressources sûres et régulières. De 1730 à 1740, la situation économique du royaume est à marquer d'une pierre blanche : depuis 1600, cette décennie constitue le seul moment d'équilibre financier pour la monarchie. Le ministère Fleury constitue une période de récupération et de prospérité économique, mais également un temps de paix pour le royaume de France.

Le bilan des années 1715-1740 est très flatteur pour la France en matière de politique étrangère : ce sont vingt-cinq années de paix après quarante années cumulées de guerres louis-quatorziennes ; ensuite l'alliance avec l'Angleterre (voulue par le Régent et l'abbé Dubois puis confirmée par Louis XV et Fleury) constitue l'évènement majeur, accompli dans les deux pays à contre-courant de leur opinion publique.

Portrait du cardinal de Fleury par Hyacinthe Rigaud, vers 1730. Nationalmuseum, Stockholm, Suède. © Nationalmuseum, Wikimedia Commons, domaine public

La montée des oppositions

La période du gouvernement personnel de Louis XV correspond à une montée d'oppositions qui visent à affaiblir l'autorité absolue du monarque. En 1743, au moment de la mort de Fleury, Louis XV est appelé le Bien Aimé : il annonce son intention de gouverner seul, sans principal conseiller. Pourtant le roi doit faire face à une opposition parlementaire latente depuis les années 1730. Les parlements (cours souveraines de justice) ont retrouvé leur droit de remontrance après l'épisode autoritaire de la Régence.

Dès les années 1720, l'influence des écrits philosophiques se fait sentir avec Montesquieu et ses Lettres persanes, véritable satire des institutions et des mœurs. En 1734, Voltaire publie les Lettres anglaises dans lesquelles il vante les libertés britanniques. Le livre est brûlé car jugé opposé à l'Église et au pouvoir monarchique absolu. On assiste dès le début des années 1740 à un renforcement de la police du livre : on multiplie les inspections d'imprimeries, on détruit les livres déclarés interdits. Les ouvrages prohibés sont imprimés en Suisse, en Angleterre ou dans les Provinces-Unies puis revendus dans le royaume. La montée des oppositions se fait de plus en plus par le biais de l'écrit, qui donnera naissance à la notion d'opinion publique. Toutes les oppositions quelles qu'elles soient, visent à affaiblir le pouvoir royal sous sa forme absolue.

La guerre déstabilise l’image du souverain

La première cause de déstabilisation de l'État royal est à rechercher dans la participation de la France à la guerre de Succession d'Autriche, entre 1740 et 1748. La guerre remet en cause l'équilibre financier de la décennie 1730-1740 et elle amplifie les débats politiques. Les problèmes financiers vont affaiblir politiquement le roi en renforçant la fonction du Parlement de Paris : les remontrances sont nombreuses lorsqu'il s'agit d'enregistrer des édits réclamant des subsides supplémentaires pour la guerre. Le recours à l'emprunt et à la vente d'offices est réintroduit et systématisé. Le poids de la dette augmente d'autant.

Portrait de Louis XV par Maurice-Quentin de La Tour, en 1748. Musée du Louvre, département des arts graphiques. © RMN (Musée du Louvre), domaine public

L'opinion publique est mécontente des conséquences particulières du traité d'Aix-la-Chapelle de 1748 : la France occupe les Pays-Bas autrichiens et les Provinces-Unies mais curieusement, Louis XV décide de restituer ses conquêtes territoriales. Le roi estime que le territoire français n'a plus besoin de s'agrandir car il a atteint ses limites naturelles. La France sort pourtant vainqueur de ce conflit et Louis XV est considéré comme l'arbitre de la paix : l'année 1748 marque l'apogée de la prépondérance française en Europe. L'affaiblissement concerne l'intérieur du royaume : il est dû au poids de la dette et à l'opposition parlementaire. Après ce conflit européen, c'est un autre règne qui commence avec le même souverain.

L’absolutisme royal face à l’opposition parlementaire

En 1749, Louis XV décide de la création d'un nouvel impôt qui s'appliquerait à tous, correspondant à 5 % des revenus fonciers. Cette réforme se heurte à la résistance des privilégiés qui ne paient pas d'impôts : le Parlement de Paris présente ses remontrances au roi mais l'opposition la plus virulente vient du haut clergé qui dénonce l'empiétement du pouvoir royal sur les privilèges de l'Église. Louis XV finit par exempter le clergé et la charge du nouvel impôt vient peser très majoritairement sur les épaules du tiers-état. La monarchie se montre incapable de rénover le système fiscal et sa faiblesse vis-à-vis du clergé provoque un mécontentement général qui révèle des failles dans l'autorité absolue du roi.

Excédée par les faveurs accordées au clergé, l'opposition parlementaire parisienne entraîne avec elle, les parlementaires de province (Rouen, Rennes, Bordeaux, Toulouse...). S'ensuivent trois années d'escarmouches entre parlements et pouvoir royal, dont l'autorité du souverain ne sort pas indemne. En août et décembre 1756, le roi impose deux lits de justice : il diminue les pouvoirs du Parlement en supprimant certaines chambres de justice. Les magistrats ripostent par une grève de la justice à Paris, Rouen et Bordeaux ; conséquence : les critiques redoublent et le discrédit de l'État royal augmente. C'est dans ces circonstances, qu'a lieu l'attentat de Damiens contre la personne du roi, le 5 janvier 1757 : légèrement blessé par un coup de couteau, Louis XV est très atteint psychologiquement par ce geste considéré comme un crime de lèse-majesté.

Portrait de Louis XV en habits de sacre par Martial Frédou d'après Louis-Michel Van Loo, en 1763. © RMN (Château de Versailles), Gérard Blot

Tentatives de réformes économiques et judiciaires

Le duc de Choiseul devient le principal ministre de Louis XV de 1758 à 1770 : c'est un homme politique favorable à la modernisation de l'État et au renforcement du pouvoir royal vis-à-vis de l'Église. La signature des traités de Paris en février 1763, qui mettent fin à la guerre de Sept Ans, coïncide avec une reprise de l'essor économique que le conflit a à peine entamé.

Choiseul est à l'origine d'une réforme inédite (en 1763 et 1764) qui propose la liberté du commerce des céréales dans le royaume. Le but est d'éviter la hausse des prix et les menaces de pénurie. Du côté des parlementaires, on tente d'affaiblir le pouvoir royal en pratiquant une obstruction systématique à l'enregistrement de ces nouvelles mesures économiques.

Étienne-François de Choiseul, par Louis-Michel Van Loo, vers 1764. © Château de Versailles, Wikimedia Commons, domaine public

En mars 1766, devant le Parlement de Paris, Louis XV rappelle que « c'est en ma personne seule que réside la puissance souveraine », « c'est à moi seul qu'appartient le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage » et « l'ordre tout entier émane de moi ». Le Parlement ne tient pas compte de ces principes d'autorité réaffirmés par le souverain et entre en rébellion ouverte contre le roi, à partir de juillet 1770. En 1771, Louis XV va imposer une réforme sans précédent du système juridique français, en transformant les parlements en institutions publiques : un nouveau système remplace les charges héréditaires et vénales des parlementaires par des magistrats nommés et payés par l'État ; la justice devient gratuite et accessible à tous.

Ces réformes pourtant réussies ne sont pas comprises par les contemporains. La popularité du roi s'éteint définitivement avec la fin de son règne, en mai 1774. Il a tenté de perpétuer le modèle d'absolutisme royal incarné par Louis XIV, s'est beaucoup impliqué dans les affaires du gouvernement et a offert une ère durable de prospérité économique et de paix à son royaume.