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Apollo, un certain 27 janvier...

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Ce 27 janvier 2002, les Américains commémoraient le trente-cinquième anniversaire d'un événement dont ils se seraient bien passés. Flashback.

L'intérieur du vaisseau Apollo après l'incendie. Crédit Nasa.

Nous sommes en 1967, et la compétition américano-russe bat son plein sur fond de guerre froide. Alors qu'au-delà du rideau de fer, les premiers éléments d'une gigantesque fusée, la N1, commencent à arriver à Baïkonour (elle ne parviendra jamais à quitter l'atmosphère terrestre, mais cela, nul ne le sait encore), à la Nasa on est plutôt satisfait : le premier vaisseau Apollo, clé du programme de conquête lunaire, est prêt et son lancement reste programmé pour le 21 février prochain. Ce jour-là, alors qu'une puissante fusée Saturne 1B déchaînera l'enfer en s'élevant vers les étoiles, ce sera la plus grande aventure humaine de tous les temps qui prendra son essor. Enfin.

En ce 27 janvier 1967, le vaisseau Apollo 204 se dresse au sommet de son lanceur et n'attend plus qu'un ordre de mise à feu. Mais pour l'instant, le temps est aux répétitions. Il s'agit de vérifier le bon agencement des multiples et complexes opérations à accomplir le jour décisif.

Une mission (presque) de routine

L'équipage de ce vol historique se compose de Virgil Grissom, un vétéran du programme Mercury, Edward White, le premier Américain à avoir "marché" dans l'espace six mois plus tôt, et Roger Chaffee, pour qui ce sera le baptême de l'espace. Ce test est qualifié d'"essai à blanc", c'est-à-dire que toutes les phases d'un lancement réel sont accomplies chronologiquement, excepté le remplissage des réservoirs et la mise à feu proprement dite. Et comme pour un vrai départ, les trois hommes se sanglèrent dans la capsule, revêtus de leur combinaison de vol. Grissom, commandant de bord, à gauche, White au centre et Chaffee à droite. Alors que le compte égrenait les secondes, Grissom transmit le message "Je confirme sas fermé et verrouillé".

Cela signifiait deux choses: la complexe fermeture de l'unique sas d'accès au sol d'Apollo était fermée, ce qui isolait complètement les astronautes de la base. Avant de sortir, ils devraient accomplir une procédure d'ouverture qui durait, dans le meilleur des cas, 90 secondes. Et ensuite, cela permettait de chasser l'entièreté de l'air contenu dans la cabine pour le remplacer par de l'oxygène pur à 1120 hectopascals, soit 130 hectopascals de plus que la pression atmosphérique. La Nasa avait en effet jugé que cette précaution éliminait tout risque de contamination de l'intérieur du vaisseau par un agent infectieux venu de l'extérieur.

Une fois en orbite, la pression de la cabine serait ramenée à 335 hectopascals, toujours d'oxygène pur. Un mélange oxygène-azote avait bien été envisagé durant la conception du projet, mais il avait été abandonné pour diverses raisons telles le poids représenté par des tuyauteries supplémentaires, et bien évidemment, le surcoût de l'ensemble.

L'oxygène pur

La Nasa n'avait apparemment pas sous-estimé les dangers représentés par l'oxygène pur. Il faut savoir que si ce gaz nous paraît parfaitement inoffensif lorsque nous le respirons, c'est parce qu'il est largement dilué dans l'azote au taux de 21%. Plongés dans l'oxygène pur, de nombreux matériaux deviennent de dangereux combustibles ayant une propension à s'enflammer au contact de la moindre étincelle. Même le fer, sous certaines conditions, brûle d'une belle flamme brillante et orangée...

En principe, tout élément susceptible de chauffer, tout câble électrique, avait été parfaitement gainé et isolé. Mais Apollo, s'il représentait la technologie de pointe par excellence de l'Amérique à ce moment, était en réalité un fourbi. Près de vingt mille pannes et incidents avaient émaillé son assemblage et sa mise au point. Un inspecteur du contrôle qualité, Thomas Baron, avait qualifié le vaisseau de "bâclé et dangereux". Rocco Petrone, directeur des opérations de lancement, traitait le vaisseau de "tas de boulons tout-à-fait inacceptable".

Et en fait, le test que la Nasa était en train d'accomplir n'aurait même pas dû avoir lieu, du moins pas dans ces conditions. Car ce qui était prévu, c'était un essai de la capsule à vide, éventuellement occupée par trois mannequins, afin de tester pour la première fois son bon fonctionnement dans l'oxygène pur. Mais le programme avait pris du retard, et les responsables avaient décidé de sauter cette étape. Et voilà pourquoi, ce 27 janvier vers 18 heures, trois hommes baignaient dans une soupe d'oxygène pur sous haute pression.

Des incidents à répétition…

L'essai devait durer un peu plus de cinq heures. A plusieurs reprises, les astronautes s'étaient plaints d'une "odeur âcre" qui semblait se répandre dans l'habitacle. Malgré leurs efforts, ils n'avaient cependant pu en déceler l'origine et elle avait été chaque fois éliminée en purgeant l'atmosphère. Mais elle revenait, tenace...

Dans la salle blanche, située au huitième niveau, c'est-à-dire à hauteur même de la capsule, cinq techniciens de la North American Aviation se tenaient en mission de protection rapprochée, au cas où l'équipage aurait besoin d'aide. Jamais ils n'oublieront ce jour. Seuls deux hommes avaient le droit de parler aux astronautes: Skip Chauvin, de l'Ace (Automatic Check-out of Equipment), qui dirigeait les essais, se trouvait dans un bâtiment d'exploitation à huit kilomètres de l'aire de lancement. Et dans le poste de lancement même, Start Roosa, un astronaute récemment arrivé dans l'équipe, remplissait le rôle d'interlocuteur d'une équipe de vol.

Après l'incident à répétition de l'odeur âcre, ce fut au tour du système de communications à montrer des signes de défaillance. Un grésillement continu se mit à vriller les tympans des astronautes à travers leurs écouteurs, puis finit par les empêcher de se comprendre. Puis ce fut Grissom, qui constata qu'il ne pouvait plus couper son micro.

A 18h21, le compte à rebours fut interrompu, comme prévu. Un arrêt définitif fut bien envisagé, mais il y avait cette pression officieuse de la Maison-Blanche, qui voulait faire voler Apollo, et le plus tôt possible. Le retard était déjà important. Il fut décidé que le compte reprendrait à 18h31.

Pendant ce temps, l'oxygène pur continuait d'imbiber tous les matériaux de la capsule. Papiers, tissus, matières plastiques, isolants non métalliques. Et sous la couchette de Gus Grissom, des faisceaux de câbles couraient, sans autre protection que leur propre gainage. Comme tous les autres raccordements électriques, ceux-ci avaient subi tellement de modifications que les techniciens avaient renoncé à les enfermer dans des tubulures étanches. Tout au plus étaient-ils sommairement attachés entre eux par des colliers en plastique, mais ils avaient été manipulés, secoués, enfoncés, écrasés. Bref, leur état était lamentable et les problèmes constatés dans les communications n'en étaient qu'une des conséquences.

L'enfer

A 18h31 le compte fut réenclenché. Sous le siège de Grissom, un câble dénudé frottait contre une surface métallique. On ne l'apprit que bien plus tard, mais c'est de là que jaillit l'étincelle.

Instantanément l'enfer se déchaîna. Semblable à une manifestation de foudre en boule, l'éclair fusa et, en une fraction de seconde, tous les matériaux rendus hautement inflammables s'embrasèrent. Ce fut presque instantané. Une explosion contenue, une onde de choc qui n'arrêtait pas de rebondir d'une paroi à l'autre de cet endroit exigu frappa les trois hommes. A l'extérieur, Slayton interrompit sa phrase, hypnotisé par les écrans de la télévision en circuit fermé qui donnaient des nouvelles en direct de l'enfer.

Tout alla alors très vite. Le temps semblait s'emballer alors que les indicateurs montraient que l'oxygène pur de la cabine s'engouffrait à l'intérieur des combinaisons des astronautes et que les sondes thermiques bondissaient pour rester bloquées à leur maximum. La balise radar d'Apollo s'arrêta, elle n'était plus alimentée.

De l'intérieur, Ed White poussa un hurlement "au feu !" qui frappa les interlocuteurs comme un coup de poing, en beaucoup plus douloureux. Comme en écho, Chaffee poussa le même cri alors que Grissom criait "il y a le feu dans le cockpit !" Une seconde plus tard, une voix étouffée implorait "sortez-nous de là !" Encore des cris, des mots que jamais personne ne comprendra, un dernier hurlement. Puis le silence. Un silence de mort.

Pendant ce temps, Apollo n'était plus qu'une bombe qui n'en finissait pas d'exploser. Tout ce qui se trouvait à l'intérieur fondait et coulait en torrents de feu. Les réservoirs d'oxygène explosaient, libérant encore plus de ce gaz, augmentant encore la pression et activant l'incendie qui finit pas fuser à l'extérieur par le joint du sas comme un chalumeau incontrôlable. S'échappant des tuyauteries détruites, le liquide de refroidissement lui-même s'échappa dans l'habitacle. Or, ce liquide était lui-même hautement inflammable, et contribua à activer ce qui était devenu un véritable haut-fourneau.

A l'extérieur, tous les hommes disponibles s'étaient emparés de masques à gaz, d'extincteurs, et s'acharnaient à ouvrir le sas d'Apollo, un sas qui, rappelons-le, était impossible à manœuvrer en moins de 90 secondes dans des conditions idéales. Et évidemment les conditions étaient loin d'être idéales. Plusieurs d'entre eux souffriront de brûlures aux mains, d'autres seront atteints aux poumons par les gaz inhalés.

Enfin, le sas sera ouvert. A tâtons, les techniciens mués en sauveteurs rechercheront les corps. Ils les retrouveront, entassés l'un sur l'autre près de la sortie. On ne l'apprendra que plus tard, mais depuis le déclenchement de l'enfer par une minuscule étincelle, les astronautes n'auront survécu que huit secondes et demie.

L'Amérique était en état de choc. James Webb, l'administrateur de la Nasa, remet sa démission au président Johnson. Qui la refuse. Et le 5 février, la cause de l'incendie - l'étincelle, les négligences - était connue.

Les suites

La Nasa entra alors dans une période de turbulences et de critiques sévères. Des têtes tombèrent, des hommes politiques allèrent jusqu'à exiger l'annulation du programme Apollo : fallait-il vraiment dépenser tellement de milliards de dollars pour un programme scientifique bâclé alors qu'il y avait sur Terre tant de problèmes importants à résoudre ? Finalement, ce fut le président Johnson lui-même qui sauva le programme, faisant valoir que le coût d'Apollo ne représentait que 120 dollars étalés sur neuf années pour chaque Américain, soit bien plus que ce qu'un citoyen dépense en alcool et en tabac. Et de faire allusion aux importantes retombées scientifiques et technologiques, qui assuraient pour le présent et l'avenir une position de choix sur le plan international.

Werner Von Braun y alla aussi de son intervention, rappelant que si Lindbergh avait traversé l'Atlantique, ce n'était pas pour aller simplement à Paris, mais pour ouvrir une voie en prouvant qu'il était possible de traverser l'océan en avion. Pour Von Braun, la Lune était l'équivalent de Paris, et s'y rendre représentait un objectif avant tout symbolique, mais indispensable dans la gestion du progrès de l'humanité tout entière.

Finalement, 1341 modifications furent apportées au vaisseau Apollo, dont le remplacement de l'oxygène pur par une atmosphère composée d'oxygène et d'azote. Ces changements occuperont près de 150.000 Américains pendant 18 mois.

Mais le plus clairvoyant aura peut-être été Donald Slayton, chef de corps des astronautes. Il déclara plus tard que cette catastrophe aura permis d'endiguer la véritable hémorragie de négligences et de solutions hâtives apportées jusque-là dans la conception du vaisseau, dans les seuls buts de respecter la chronologie du programme et les intérêts politiques. Il est convaincu que sans cela, la Nasa se serait cassée la figure à plusieurs reprises avant d'arriver à la Lune, et peut-être même n'y serait-elle jamais arrivée sans Apollo 1. Selon lui, cet événement tragique a obligé l'agence à tout arrêter et à faire le grand nettoyage.

Le premier vol habité Apollo en orbite terrestre aura finalement lieu le 11 octobre 1968, et le 20 juillet de l'année suivante, Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins déposaient l'Amérique sur la Lune.

Par Jean Etienne, Space News International, pour Futura-Sciences

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