L'augmentation de l'utilisation des antibiotiques fait peur aux médecins américains. © Kateryna_kon, Adobe Stock
Santé

Le coronavirus pourrait exacerber l'antibiorésistance

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Les services de réanimation bondés et l'utilisation accrue d'antibiotiques souvent nécessaire pourraient à terme faire le lit d'une antibiorésistance exacerbée dans certains hôpitaux. C'est en tout cas ce que craignent plusieurs médecins et experts américains.

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[EN VIDÉO] Coronavirus : demain, tous masqués ?  SARS-CoV-2. Il est apparu en Chine en décembre 2019. Depuis, il a fait des dizaines de milliers de morts dans le monde. Pour limiter la propagation de ce coronavirus et en l’absence de traitement ou de vaccin, différentes mesures ont été imaginées. Parmi lesquelles, le port d’un masque. 

Dans le cadre d'une infection à SARS-CoV-2, les médecins peuvent être amenés à administrer des antibiotiques à leurs patients afin d'éviter une surinfection bactérienne. En effet, selon un article paru dans la revue The Lancet, 15 % des personnes infectées admises en réanimation acquièrent une infection bactérienne à la suite de l'infection à SARS-CoV-2. La moitié des décès surviennent à cause de cela. L'antibiothérapie préventive apparaît donc en partie justifiée. Cependant, elle peut exacerber un problème encore plus grave : l'émergence et la multiplication de souches pathogènes multirésistantes aux antibiotiques. Un article paru dans la revue Science nous aide à y voir plus clair.

Une inquiétude légitime 

Les hôpitaux new-yorkais sont remplis, 50 % d'affluence en plus qu'en temps normal. Les infections secondaires au Covid-19 sont également légion. De fait, le recours aux antibiotiques devient aussi plus récurrent que d'habitude. Des unités bondées et une utilisation accrue d'antibiotiques sont les deux ingrédients nécessaires à la prolifération de bactéries multirésistantes. Même si certains médecins arguent que le personnel soignant est bien protégé, le matériel de protection est parfois réutilisé par les équipes médicales. De plus, certains patients partagent le même respirateur. Aussi, suite aux annonces du professeur Raoult concernant l'hydroxychloroquine et l'azithromycine, reprises par Donald Trump, les États-Unis connaissent une pénurie d'azithromycine. Cela ne dit rien sur les prescriptions mais on peut légitimement se poser la question de l'utilisation abusive d'antibiotiques dans le pays.

En France, la situation est similaire mais légèrement différente. Concernant les infections bactériennes secondaires « des surinfections bactériennes, soit à l'entrée, soit en cours d'hospitalisation (pneumopathie acquise sous ventilation mécanique ou PAVM) sont fréquentes. Je n'ai pas de statistiques sur les PAVM de patients Covid dans notre unité, mais sur les plus longs séjours il y en a chez presque chaque patient », explique Benoît Grandjean, anesthésiste réanimateur à Épinal. Timothée Abaziou, anesthésiste réanimateur à Toulouse, ajoute « qu'après l'infection initiale, il est possible qu'il y ait une phase d'immunodépression comme en témoignerait la lymphopénie (taux de lymphocytes anormalement bas) fréquemment observée, rendant les patients plus susceptibles aux infections, notamment fongiques. De plus, ces patients font déjà partie des patients à risque d'infections associées aux soins, de par la durée de ventilation, de sédation et les dispositifs invasifs généralement utilisés (voie veineuse centrale, cathéter artériel, sonde urinaire à demeure...). »

Sur la question de l'utilisation des antibiotiques, ces deux médecins ne constatent pas la même chose dans leurs services respectifs. « L'utilisation des antibiotiques a fortement augmenté, car il y a trois fois plus de patients, qui sont tous graves (presque 100 % de ventilation invasive chez nos patients en réanimation). De plus, ils sont ventilés longtemps et on sait que le risque de PAVM augmente avec le temps. L'utilisation d'antibiotiques est donc nécéssaire », nous informe Benoît Grandjean. Quant à Timothée Abaziou, il nous explique que « l'utilisation d'antibiotiques ne semble pas avoir augmenté dans mon unité. Cependant, je travaille dans une réanimation dans laquelle beaucoup de patients viennent pour des chocs septiques de diverses causes, et que l'utilisation d'antibiotiques y est par conséquent très courante, ce qui peut constituer un biais. »

À l'inverse du constat inquiétant de l'article publié dans Science, ces deux médecins ne réutilisent quasiment pas leurs équipements de protection et n'ont, pour l'instant, pas eu besoin de ventiler plusieurs patients avec le même respirateur. « Nous n'avons pas eu besoin à Toulouse de ventiler plusieurs patients avec le même respirateur. Pour les équipements, on garde les masques, mais on change le reste », précise Timothée Abaziou. Dans le service de Benoît Grandjean, la situation est similaire. Il nous raconte que « par rapport à d'habitude, certaines chambres ont deux patients au lieu d'un. Aussi, on a été amené à faire de la réanimation "open space" en salle de réveil. À ma connaissance, personne n'a été amené à partager des respirateurs en France. Enfin, nous ne réutilisons pas les équipements de protection chez nous (contrairement à d'autres services en France). On change de gants et de tablier à chaque patient. En revanche la surblouse sert pour plusieurs patients. »

Les services bondés et l'utilisation massive d'antibiotiques pourraient exacerber le phénomène d'antibiorésistance. © Santypan, Fotolia

Médecins submergés en attente de recommandations

Aux États-Unis, les médecins s'inquiètent vraiment de cet état de fait concernant les antibiotiques. Ils attendent des recommandations émanant des autorités sanitaires afin de gérer au mieux cette crise et d'éviter qu'une vague d'antibiorésistance submerge les hôpitaux. Benoît Grandjean nous rappelle « que pour l'acquisition de bactéries résistantes en réanimation, il existe deux mécanismes : la sélection de la flore du patient par les antibiotiques et une éventuelle acquisition de l'environnement. La première est probablement la principale, mais la seconde est la plus accessible aux mesures préventives. »

Une étude du département de la Défense des États-Unis est en cours et s'attelle à étudier à quel point les antibiotiques sont administrés aux patients atteints de Covid-19 et à quelle fréquence ces derniers ont des infections secondaires qui justifient l'utilisation d'antibiotiques. Les résultats devraient aider les experts à élaborer des lignes directrices sur le moment et la manière dont les médecins doivent prescrire des antibiotiques aux patients Covid-19.

Cela devrait aussi nous fournir un ensemble de données sur des milliers de patients pour aider les chercheurs à mieux comprendre comment les infections se propagent dans les hôpitaux et pourquoi les infections bactériennes et virales sont liées. « Les infections secondaires sont à l'étude depuis des décennies », conclut Bo Shopsin, médecin spécialiste des maladies infectieuses au Langone Health Center de l'université de New York, « les choses bougeront plus vite avec le Covid ».

  • La pandémie de SARS-CoV-2 remplit les hôpitaux et fait grimper le recours aux antibiotiques.
  • Les médecins américains s'inquiètent de voir le phénomène d'antibiorésistance exacerbé dans leurs unités. 
  • Des recommandations sont en attente pour faire un usage plus adapté et sécurisé des antibiotiques chez les patients Covid-19.
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