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Les dauphins de Ras Samadaï

Dossier - Les cétacés, nos cousins des mers
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Plongez dans le monde fascinant de nos océans et de nos fleuves. Une immersion dans l'univers marin vous permettra de découvrir les cétacés, des prédateurs méconnus, les aptitudes de ces mammifères marins si menacés, aux facultés extraordinaires.

  
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Ras Samadaï, près des côtes égyptiennes, est un site connu des plongeurs, car recelant de nombreuses espèces marines, notamment les dauphins, très nombreux. Cette présence a engendré un trafic touristique dense, qui a menacé les espèces. Isabelle Croizeau, auteur d'ouvrages sur la plongée, nous fait partager ses connaissances sur ce site précieux.

Ras Samadaï, le site privilégié des dauphins, indiqué en rouge sur cette carte. © Google map

Les dauphins de Ras Samadaï ont été une attraction majeure pour des milliers de touristes, à 40 minutes de la côte égyptienne, jusqu'à ce que la situation devienne intenable : durant l'été 2003, des centaines de plongeurs déferlaient chaque jour sur Dolphin House, lieu de repos mais aussi de jeux amoureux et d'éducation des petits pour une centaine de Stenella longirostris ; la zone est aujourd'hui une réserve, et les dauphins ont reconquis leur territoire.

Mer Rouge - Region de Marsa Alam - Dauphin a long bec (Stenella longirostris) a Shaab Samaday. Ces dauphins peuvent mesurer 2,20 m et peser 75 kg, ils sont caracterisés par leur long rostre et leur corps fin. Ils se nourrissent de petits poissons et de calmars. On les trouve dans toutes les mers tropicales et subtropicales, en troupeaux de 25 à plusieurs centaines d'individus. © Alexis Rosenfeld - Tous droits réservés

Ras Samadaï : la vie des dauphins

La troupe des dauphins est impressionnante. Ils sont plus d'une centaine à évoluer sur le fond de sable clair. Depuis plus d'une heure ce ne sont que pirouettes, courses effrénées, qu'égrènent quelques moments de calme de courte durée. L'un d'entre eux, plus joueur encore que les autres, s'approche du photographe avec un sac en plastique accroché à la nageoire, oublié sans doute par un touriste inconscient du danger qu'il peut représenter pour les animaux. Un peu plus loin, d'autres se régalent à sauter hors de l'eau, à effectuer des vrilles vertigineuses que seule l'espèce pratique aussi bien, des sauts périlleux, en un véritable festival d'acrobaties. La colonie de Samadaï, petite baie abritée dans un récif en forme de croissant de lune, semble pratiquement sédentaire. Chaque jour ou presque, on y trouve des dizaines d'adultes, et presque autant de jeunes, qui semblent faire leur apprentissage sous l'œil bienveillant de la troupe, les plus jeunes profitant encore du lait maternel.

Mer Rouge - Region de Marsa Alam - Dauphin à long bec (Stenella longirostris) à Shaab Samaday. Très rare photo d'allaitement : le jeune dauphin enfouit son rostre sous le ventre de la mère à la recherche du précieux liquide. © Alexis Rosenfeld - Tous droits réservés

La tétée fait partie de ces moments magiques auxquels on assiste rarement. Mais à Samadaï, le photographe Alexis Rosenfeld va réussir une première mondiale : saisir sur pellicule le petit rostre enfoui sous le ventre de la mère, en train de se régaler du précieux liquide !

S’accoupler pour consolider les liens du groupe ?

Alexis Rosenfeld est ce matin-là, encore une fois, un photographe heureux ! Dans son objectif, un accouplement ! On voit nettement le petit pénis triangulaire dressé, et la femelle qui vient s'installer sur le mâle. La scène est furtive, ne dure que quelques secondes, mais elle est dans la boite. Et s'il est difficile de photographier l'instant, la scène se répète quotidiennement des dizaines de fois. Les jeunes eux aussi s'essaient à la manœuvre, se frottent, se frôlent.

Dauphin à long bec - Accouplement - On les trouve dans toutes les mers tropicales et subtropicales, en troupeaux de 25 à plusieurs centaines d'individus. Très sociables et joueurs, les dauphins de Shaab Samaday laissent les baigneurs les approcher, et parfois les toucher. Les dauphins passent beaucoup de temps à se toucher et à s'accoupler, ce qui a pour but de consolider les liens au sein du groupe. Le male et la femelle se placent ventre à ventre, et se maintiennent a l'aide de leurs nageoires pectorales. © Alexis Rosenfeld - Tous droits réservés

Apprentissage amoureux nécessaire à l'espèce, jeu ? La sexualité est en tout cas un élément particulièrement important de la vie des dauphins, et plus spécialement semble-t-il des dauphins à long bec. Ils s'accouplent tous les jours, avec des partenaires différents, sans que cela soit pour autant lié à la reproduction, puisque les femelles ne portent en fait un petit que tous les deux ou trois ans. Ces jeux sexuels permanents seraient simplement pour les dauphins une façon de créer des liens, d'augmenter la cohésion de la colonie, pour les adultes comme pour les jeunes.

Mer Rouge - Region de Marsa Alam - Dauphin a long bec (Stenella longirostris) à Shaab Samaday. Ces dauphins peuvent mesurer 2,20 et peser 75 kg, on les reconnaît par leur long rostre et leur corps fin. Ils se nourrissent de petits poissons et de calmars. On les trouve dans toutes les mers tropicales et subtropicales, en troupeaux de 25 à plusieurs centaines d'individus. Très sociables et joueurs, les dauphins de Shaab Samaday laissent les baigneurs les approcher, et parfois les toucher. © Alexis Rosenfeld - Tous droits réservés

Ces images illustrent le caractère facile des animaux, qui ne refusent pas le contact, et, pour certains d'entre eux, le recherchent. « C'était le cas de deux jeunes mâles, notamment, explique Zoheir Kheireldin, dit Zizo, propriétaire du centre de plongée local mais aussi membre actif de l'HEPCA, qui venaient systématiquement jouer avec les visiteurs ».

La surveillance des rangers pour préserver les dauphins

L'exemple de Ras Samadai doit aussi nous donner à réfléchir. Si nous prenons plaisir aux rencontres animalières, il faut trouver des solutions pour que la pression demeure acceptable, avec toute la difficulté d'évaluation que cela représente. Sous peine de nous voir interdire l'accès à des sites de plus en plus nombreux, mesure indispensable pour la sauvegarde des espèces. Depuis fin 2003 l'accès au lagon est en effet interdit, et les rangers veillent. Une ligne de bouées marque la démarcation définitive, et seul un chenal a été maintenu, auquel on peut accéder en PMT mais impérativement équipé d'un gilet de sauvetage. Pour le reste, il faut rester à l'entrée du fameux récif en forme de fer à cheval. Et encore, l'accès n'est autorisé que quelques heures par jour, et en échange de 15 euros par plongeur, dont un tiers va à la gestion des réserves, et deux tiers au gouvernement. « Il était devenu impossible de faire autrement, explique Zizo. Certains jours de l'été 2003, poursuit-il, on a compté plus de 40 bateaux, soit 800 personnes dans l'eau avec les dauphins ». Certains partaient d'Hurghada tôt le matin, et après 4 heures de route arrivaient par bus entiers sur la plage. L'horreur, la limite insupportable des rencontres avec les animaux.

Les dauphins commencaient à quitter les lieux

Dauphins à long bec - Migration. © Alexis Rosenfeld - Tous droits réservés

Les autorités ont tranché, la zone a été classée en réserve, et les dauphins ont retrouvé leur quiétude. Si cette décision n'avait pas été prise, on peut imaginer que la colonie aurait fini par déserter les lieux, et abandonner un site de repos sans doute apprécié des longirostris depuis des milliers d'années.

Selon le Dr Mahmoud Hanafi, surveillant général des réserves de la mer Rouge, dépendant du Secteur de la protection de la nature (SPN), un organe de l'Agence égyptienne des affaires de l'environnement, les dauphins sortent pour chercher la nourriture pendant la nuit, mais consacrent la journée aux activités sociales, et c'est là qu'ils ont besoin de quiétude. « Au début, il n'y'avait pas de problème, car les centres de plongée organisaient des visites assez chères, entre 60 et 80 dollars par personne », raconte le Dr Hanafi. Mais, après quelque temps, des centres de plongée moins qualifiés ont commencé à organiser des visites moins chères et ce sont des centaines de visiteurs qui affluaient tous les jours. Selon lui, cette présence massive des touristes a poussé les dauphins à déserter le site, et leur nombre a nettement diminué. Alors qu'ils étaient des centaines, en 2003, il n'en restait plus que quelques dizaines.

Protéger et édudier les dauphins de Samadaï

Dans le rapport préliminaire qui lui avait été commandé par le gouvernement égyptien et qui a conduit à la mise en place des mesures de protection, le chercheur italien Giuseppe Notarbartolo di Sciara insiste aussi sur le fait que « le récif de Samadaï, du fait de la régularité de la présence des dauphins longirostris, offre des possibilités exceptionnelles de faire avancer la connaissance sur des mammifères marins qui sont ailleurs généralement inaccessibles ». Relativement proche de la côte, facilement accessible, le récif en forme de croissant de lune et ses fonds de sable immaculé, est en effet unique en son genre. L'heure est donc aujourd'hui au lancement de programmes d'études sur Samadaï, qui permettront de mieux connaître des animaux menacés dans leur fragile équilibre. Et sans doute de mieux les protéger ailleurs, sous d'autres latitudes. Et Samadaï devrait aussi voir se développer un tourisme différent : les dauphins sont aujourd'hui en sécurité, et c'était la priorité, mais rien n'empêche les amoureux des cétacés de venir en lisière de récif, là où maintenant le choix de la rencontre revient aux dauphins, et non plus aux plongeurs.

Le Stenella longirostris, dauphin à long bec, est présent dans toutes les mers chaudes du monde, sous forme en fait de cinq sous-espèces. Ce dauphin est caractérisé par une silhouette fuselée terminée par un long rostre fin. Il mesure entre 1,60 et 2,20 m, et pèse entre 60 et 90 kg. Il vit en groupes souvent importants, qui peuvent rassembler plusieurs centaines d’individus. Il se nourrit de poissons et de calmars. C’est un animal qui se montre particulièrement joueur et peu farouche vis à vis de l’Homme, dès qu’il en a fait l’expérience. Il vit jusqu’à environ 35 ans. © Alexis Rosenfeld - Tous droits réservés

Cette page a été écrite par Isabelle Croizeau, auteur d'ouvrages sur la plongée.